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Le bar à poèmes
11 janvier 2026

Danielle Collobert (1940 – 1978) : Dire II (7)

 

 

 

Dire II

 

 
................................................................................

 

toujours la même difficulté – la – des mots –


des mots-images – des phrases-images aussi


- des pièges tendus d’un mot à l’autre –


tomber -trébucher à chaque fois – dès qu’on


se laisse aller – dupe ni du piège ni de la


chute pourtant – mais ils sont plus forts – 


les digues trop fragiles – des limites fragiles


autour d’eux – ils s’enfoncent à l’intérieur –


n’importe où – ils inventent une voix –


métaphore encore – une voix

 

 

une voix – et parler – oublier d’écrire – en


même temps – à l’écoute des mots – les


observer en douceur – sans faire vraiment


attention – avec l’air d’être ailleurs – pour


qu’ils ne se bloquent pas ainsi d’un coup – en


retirant leur bruit du silence – ou la lumière


de la durée

 

 

ce qui reste – ces lambeaux d’images – de


sons brisés – hachés – douloureux


des sons – plutôt que rien – vivant ainsi – 


dans ces moments-là – seule existence possible 


sans doute – tirer à soi – drainer tout ce qu’il


y a de vivant – dans cette articulation floue


- incertaine

 

 

peut-être – rien de sûr non plus ainsi –


comme une existence seulement provisoire – en


suspens – mobile – non – plutôt discontinue

 

 

entre-temps – existence- sans savoir quel


lieu – quel espace – peut-être perdu –


peut-être quelque part – sans savoir

 

 

entre-temps – flotter - vide – apesanteur – 


une peur sourde  - lancinante – n’être sans


doute qu’un tremblement

 

 

entre les mots – le long du mur – trembler –


des lèvres – des mains – larmes sur le visage


- douleur

 

 

pour être là tout prix – se jeter contre le


mur – de toutes ses forces – s’écorcher


- s’écraser le visage dans les angles – pour


s’arracher du vide – S’arracher un mot –


au moins u, mot - assez – assez

 

 

heurter ainsi les murs – souvent – la nuit – 


jusqu’ici c’est encore la nuit – et parfois – 


à force – les mots reviennent – à l’aide – ils


éclairent un peu – ils donnent  un peu de jour


- si on veut – ils éveillent

 

 

dans le froid – dans la blancheur – soudain


les mains et le visage douloureux  - sanglants – 


et de la fraîcheur des murs – des mots qui


ruissellent

 

 

la violence pour survivre – et le calme après


- le rythme qui reprend – la voix à nouveau 


- des mots – n’importes lesquels – en vrac


- en souplesse – des infinitifs – impersonnels


- simplement pour le bourdonnement – voix


étrangère – distincte – appliquée à tout –


indispensable

 

 

mettre du temps à se dégager – à se reconnaître


là – pas une vraie reconnaissance – pas


d’évidence – des mots – des milliers de mots


avant de dire je – avant qu’il arrive quelque


chose

 

 

Ce qui arrive - parfois – rarement – au moment


où les mots vont de nouveau sombrer – juste


avant le silence – ou déjà dans le silence –


par le pourrissement de chacun des mots – à


l’intérieur- au noyau – lentement – par


brûlure – par arrachement – la déchirure du


temps – de la mémoire

 

 

ce qui arrive – sans mot – ou après les mots –


ou venant de leur fusion – un éclatement

 

 

où bien ce qui arrive – quand ça émerge de


nouveau – dans l’impasse – dans l’impuissance


- quelque chose ici – qui affleure –


peut-être

 

 

tous les essais de précision – en vain – tous


les mots à la recherche d’un seul – étrange


poursuite ici – un vrai danger à courir cette


fois – comment faire pour arrêter cette


mécanique informe – qui engloutit ainsi – à


la poursuite sans fin de mots inexistants –


absurdité

 

 

comme un espoir de naissance – on dirait – 


dans cette destruction – dans le continuel échec


- dans cette fuite en avant – jusqu’à la fin –


relier ainsi une naissance à une mort – si


possible – absurdité

 

 

ou alors- autre chose – sous l’apparence –


se détruire seulement peu à peu – par couches


superficielles – par ceinture de mots –


séries de remparts -  secrétées au cours des


saisons

 

 

au centre – tous les obstacles franchis – 


toutes les constructions détruites – à nu – la


chair blanche et froide – et rien – pas de bruit

 

 

rester ainsi dans la nudité de la fin – non –


impossibilité – échec encore – retour à la


peur – presqu’un espoir

 

 


pas la peine – donc - accepter la voix –


une fois pour toutes – et le silence – sécher


les yeux – la sueur des mains – impossible


d’anticiper

 

 

suffisant -  ce petit bourdonnement à l’oreille –


ou bien essaye de temps en temps d’autres


bruits – essayer avec le bruit de la mer – le


bruit des voix – c’est possible peut-être – 


même des bruits de voix étrangères – pour ne


plus entendre vraiment les mots – pour la


musique – transcrire ces mots-là – écriture de


nuit - des sons des mots incompréhensibles –


des pages ainsi – des pages de bruits

 

 

voilà – parler une autre langue peut-être –


une nouvelle distance – parler – ne plus


dire – un bruit pour un cri – toutes sortes


de cris – tous les bruits – non pas des bruits


quelconques – des sons déjà tous faits –


déjà usés par des lèvres – aimés – roulés


longtemps – des sons signifiants aussi –


choisis pour quelque chose – aimés – 


transfigurés

 

 

visages de mots – de sons lourds – essayer


- ouvrir à peine les lèvres – coller la langue


au palais -  faire passer l’air lentement –


en soufflant – çà pour la tendresse

 

 

ou bien la bouche grande ouverte – cavité


complètement lisse – et le son râpeux au fond


de la gorge – pour la rage – la cruauté – quel


mot – infiniment de mots possibles – qui


sait – hors de cette langue peut-être - des


autres langues – ou dans quelque chose de


nouveau – un langage différent – immédiat


- limite

 

 

mais ainsi – de nouveau la peur – toujours


l’inconnu – et la descente au gouffre –


échec – par peur – échec encore – ne pas


descendre plus bas – ne pas se risquer ainsi –


de ce côté-là – noir sans fin – nuit encore

 

 

remonter au jour – aux mots clairs – rassurés


- essayer leurs mots – essayer de leur côté –


tous les langages possibles – sans jeu –


jusqu’à présent avoir essayé chaque jour –


des milliers de fois chaque jour – mettant


chaque mot à l’épreuve de chaque visage – chaque


regard – les gestes aussi – toujours –


désespérant – et l’oubli – toujours oublier à


chaque fois – et toujours recommencer

 

 

alors aujourd’hui - ici – entre tous les murs


- sur le sol noirci – de toutes les inscriptions


peut-être – glisser lentement vers eux –


d’un genou sur l’autre – les bras tendus – libéré


de l’écriture peut-être – pour un moment

 

 

se préparer longuement – retrouver le vieux


langage – les mots vieillis avec soi-même


- vieillis ensemble – l’articulation sans fatigue


- l’automatisme – se fondre à nouveau là


- en dissoudre

 

 

retrouver les traces- le vieil écho – vieilles


résonances – terrain solide autour des mots


- sans cassure – sans gouffre – des


digues partout – en protection – des nœuds


pour se tenir – repères – jamais perdu là


- jamais d’obscurité

 

 

autour des vieux mots – l’espace de la calme


reconnaissance – de l’habituel – le long


apprentissage – semblable à tous – mots


d’échange sans heurt – dire doucement – le


quotidien – pas de fuite possible – emprisonné 


là – englué

 

 

dans les anciennes traces – reflux de mémoire


-indistinct – perdu le temps – quelque


part – irréel – avec des mots inscrits – à


peine lisibles – échappés par vague –


perte lointaine – irrémédiable – l’usure

 

 

si c’est possible – cette vieillesse des mots –


leur protection – la sécurité - enfin – et


mourir lentement – à peine 

 

 

un moment - temps perdu à rien – à se


lover là – dans l’anneau des mots – à noircir


les murs – comme si la boue du sol seulement


ne suffisait pas – ne plus regarder – ni


entendre – depuis longtemps – tous les orifices


bien obstrués – enfin – définitivement –


normalement – de vieillesse – de leur


vieillesse -  à force d’avoir trop parlé – 


parler – user des mots – finir par des gestes


- avoir fini par des gestes – ainsi l’échec


encore – dans leur emprisonnement – user


leurs mots jusqu’à l’épuisement – l’expiration – 


la mort du son – crevé comme une bulle dans


l’air vide

 

 

maintenant encore cette vieille odeur dans 


l’air - grise - épaisse – des mots – leurs 


déchets – leurs lambeaux – plein la bouche


- irrespirable – ici – noyé dedans – sans


fuite possible – dans l’espace blanc – ou


opaque – ou dehors – dans la lumière pâle


- ou ailleurs encore – autrement – partout


- dissous – décomposé aussi – insupportable


- finir si possible – comment faire – assez

 

 

les mots maintenant - difficile à saisir – à


peine parfois un son assourdi – quelque part


- dans le flou – le bourdonnement normal


- inconsistant – chercher ce que c’est –


faire un effort – se tendre un peu – de


partout – comment sortir de l’immobile – 


de l’isolement – essayer maintenant de retrouver


quelque chose – comme un chemin – retracer


les pistes – plus de force pour çà – trop


tard – peut-être – presque plus de force pour 


crier – pour lever la main

 

 

peu à peu – reconnaître de moins en moins


- presque plus – les mots arrivent – 


repartent sans toucher – les murs n’arrêtent


plus rien – seulement des traces flottant 


dans l’air

 

 

à l’écoute – encore – ce qui s’échappe du


silence – par moments – bruits de vie –


mouvement – ou seulement - au bord –


au ras du corps – le souffle

 

 

longue mort – combien de temps – pour mourir


ainsi aux mots – étouffé – englouti

 

 

en dehors du temps – resserré – englouti


dans cet espace ainsi distendu

 

 

dans l’inhabitable

 

 

 


Dire I- II


Editions Seghers / Laffont (Change), 1972

 


De la même autrice


Survie (07/08/16)


Dire II (1) (11/01/2020)


Dire II (2) (11/01/2021)


Dire II (3) (11/01/2022)


Dire II (4) (11/01/2023)


Dire II (5) (11/08/2025)
 

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