Danielle Collobert (1940 – 1978) : Dire II (7)
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Dire II
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toujours la même difficulté – la – des mots –
des mots-images – des phrases-images aussi
- des pièges tendus d’un mot à l’autre –
tomber -trébucher à chaque fois – dès qu’on
se laisse aller – dupe ni du piège ni de la
chute pourtant – mais ils sont plus forts –
les digues trop fragiles – des limites fragiles
autour d’eux – ils s’enfoncent à l’intérieur –
n’importe où – ils inventent une voix –
métaphore encore – une voix
une voix – et parler – oublier d’écrire – en
même temps – à l’écoute des mots – les
observer en douceur – sans faire vraiment
attention – avec l’air d’être ailleurs – pour
qu’ils ne se bloquent pas ainsi d’un coup – en
retirant leur bruit du silence – ou la lumière
de la durée
ce qui reste – ces lambeaux d’images – de
sons brisés – hachés – douloureux
des sons – plutôt que rien – vivant ainsi –
dans ces moments-là – seule existence possible
sans doute – tirer à soi – drainer tout ce qu’il
y a de vivant – dans cette articulation floue
- incertaine
peut-être – rien de sûr non plus ainsi –
comme une existence seulement provisoire – en
suspens – mobile – non – plutôt discontinue
entre-temps – existence- sans savoir quel
lieu – quel espace – peut-être perdu –
peut-être quelque part – sans savoir
entre-temps – flotter - vide – apesanteur –
une peur sourde - lancinante – n’être sans
doute qu’un tremblement
entre les mots – le long du mur – trembler –
des lèvres – des mains – larmes sur le visage
- douleur
pour être là tout prix – se jeter contre le
mur – de toutes ses forces – s’écorcher
- s’écraser le visage dans les angles – pour
s’arracher du vide – S’arracher un mot –
au moins u, mot - assez – assez
heurter ainsi les murs – souvent – la nuit –
jusqu’ici c’est encore la nuit – et parfois –
à force – les mots reviennent – à l’aide – ils
éclairent un peu – ils donnent un peu de jour
- si on veut – ils éveillent
dans le froid – dans la blancheur – soudain
les mains et le visage douloureux - sanglants –
et de la fraîcheur des murs – des mots qui
ruissellent
la violence pour survivre – et le calme après
- le rythme qui reprend – la voix à nouveau
- des mots – n’importes lesquels – en vrac
- en souplesse – des infinitifs – impersonnels
- simplement pour le bourdonnement – voix
étrangère – distincte – appliquée à tout –
indispensable
mettre du temps à se dégager – à se reconnaître
là – pas une vraie reconnaissance – pas
d’évidence – des mots – des milliers de mots
avant de dire je – avant qu’il arrive quelque
chose
Ce qui arrive - parfois – rarement – au moment
où les mots vont de nouveau sombrer – juste
avant le silence – ou déjà dans le silence –
par le pourrissement de chacun des mots – à
l’intérieur- au noyau – lentement – par
brûlure – par arrachement – la déchirure du
temps – de la mémoire
ce qui arrive – sans mot – ou après les mots –
ou venant de leur fusion – un éclatement
où bien ce qui arrive – quand ça émerge de
nouveau – dans l’impasse – dans l’impuissance
- quelque chose ici – qui affleure –
peut-être
tous les essais de précision – en vain – tous
les mots à la recherche d’un seul – étrange
poursuite ici – un vrai danger à courir cette
fois – comment faire pour arrêter cette
mécanique informe – qui engloutit ainsi – à
la poursuite sans fin de mots inexistants –
absurdité
comme un espoir de naissance – on dirait –
dans cette destruction – dans le continuel échec
- dans cette fuite en avant – jusqu’à la fin –
relier ainsi une naissance à une mort – si
possible – absurdité
ou alors- autre chose – sous l’apparence –
se détruire seulement peu à peu – par couches
superficielles – par ceinture de mots –
séries de remparts - secrétées au cours des
saisons
au centre – tous les obstacles franchis –
toutes les constructions détruites – à nu – la
chair blanche et froide – et rien – pas de bruit
rester ainsi dans la nudité de la fin – non –
impossibilité – échec encore – retour à la
peur – presqu’un espoir
pas la peine – donc - accepter la voix –
une fois pour toutes – et le silence – sécher
les yeux – la sueur des mains – impossible
d’anticiper
suffisant - ce petit bourdonnement à l’oreille –
ou bien essaye de temps en temps d’autres
bruits – essayer avec le bruit de la mer – le
bruit des voix – c’est possible peut-être –
même des bruits de voix étrangères – pour ne
plus entendre vraiment les mots – pour la
musique – transcrire ces mots-là – écriture de
nuit - des sons des mots incompréhensibles –
des pages ainsi – des pages de bruits
voilà – parler une autre langue peut-être –
une nouvelle distance – parler – ne plus
dire – un bruit pour un cri – toutes sortes
de cris – tous les bruits – non pas des bruits
quelconques – des sons déjà tous faits –
déjà usés par des lèvres – aimés – roulés
longtemps – des sons signifiants aussi –
choisis pour quelque chose – aimés –
transfigurés
visages de mots – de sons lourds – essayer
- ouvrir à peine les lèvres – coller la langue
au palais - faire passer l’air lentement –
en soufflant – çà pour la tendresse
ou bien la bouche grande ouverte – cavité
complètement lisse – et le son râpeux au fond
de la gorge – pour la rage – la cruauté – quel
mot – infiniment de mots possibles – qui
sait – hors de cette langue peut-être - des
autres langues – ou dans quelque chose de
nouveau – un langage différent – immédiat
- limite
mais ainsi – de nouveau la peur – toujours
l’inconnu – et la descente au gouffre –
échec – par peur – échec encore – ne pas
descendre plus bas – ne pas se risquer ainsi –
de ce côté-là – noir sans fin – nuit encore
remonter au jour – aux mots clairs – rassurés
- essayer leurs mots – essayer de leur côté –
tous les langages possibles – sans jeu –
jusqu’à présent avoir essayé chaque jour –
des milliers de fois chaque jour – mettant
chaque mot à l’épreuve de chaque visage – chaque
regard – les gestes aussi – toujours –
désespérant – et l’oubli – toujours oublier à
chaque fois – et toujours recommencer
alors aujourd’hui - ici – entre tous les murs
- sur le sol noirci – de toutes les inscriptions
peut-être – glisser lentement vers eux –
d’un genou sur l’autre – les bras tendus – libéré
de l’écriture peut-être – pour un moment
se préparer longuement – retrouver le vieux
langage – les mots vieillis avec soi-même
- vieillis ensemble – l’articulation sans fatigue
- l’automatisme – se fondre à nouveau là
- en dissoudre
retrouver les traces- le vieil écho – vieilles
résonances – terrain solide autour des mots
- sans cassure – sans gouffre – des
digues partout – en protection – des nœuds
pour se tenir – repères – jamais perdu là
- jamais d’obscurité
autour des vieux mots – l’espace de la calme
reconnaissance – de l’habituel – le long
apprentissage – semblable à tous – mots
d’échange sans heurt – dire doucement – le
quotidien – pas de fuite possible – emprisonné
là – englué
dans les anciennes traces – reflux de mémoire
-indistinct – perdu le temps – quelque
part – irréel – avec des mots inscrits – à
peine lisibles – échappés par vague –
perte lointaine – irrémédiable – l’usure
si c’est possible – cette vieillesse des mots –
leur protection – la sécurité - enfin – et
mourir lentement – à peine
un moment - temps perdu à rien – à se
lover là – dans l’anneau des mots – à noircir
les murs – comme si la boue du sol seulement
ne suffisait pas – ne plus regarder – ni
entendre – depuis longtemps – tous les orifices
bien obstrués – enfin – définitivement –
normalement – de vieillesse – de leur
vieillesse - à force d’avoir trop parlé –
parler – user des mots – finir par des gestes
- avoir fini par des gestes – ainsi l’échec
encore – dans leur emprisonnement – user
leurs mots jusqu’à l’épuisement – l’expiration –
la mort du son – crevé comme une bulle dans
l’air vide
maintenant encore cette vieille odeur dans
l’air - grise - épaisse – des mots – leurs
déchets – leurs lambeaux – plein la bouche
- irrespirable – ici – noyé dedans – sans
fuite possible – dans l’espace blanc – ou
opaque – ou dehors – dans la lumière pâle
- ou ailleurs encore – autrement – partout
- dissous – décomposé aussi – insupportable
- finir si possible – comment faire – assez
les mots maintenant - difficile à saisir – à
peine parfois un son assourdi – quelque part
- dans le flou – le bourdonnement normal
- inconsistant – chercher ce que c’est –
faire un effort – se tendre un peu – de
partout – comment sortir de l’immobile –
de l’isolement – essayer maintenant de retrouver
quelque chose – comme un chemin – retracer
les pistes – plus de force pour çà – trop
tard – peut-être – presque plus de force pour
crier – pour lever la main
peu à peu – reconnaître de moins en moins
- presque plus – les mots arrivent –
repartent sans toucher – les murs n’arrêtent
plus rien – seulement des traces flottant
dans l’air
à l’écoute – encore – ce qui s’échappe du
silence – par moments – bruits de vie –
mouvement – ou seulement - au bord –
au ras du corps – le souffle
longue mort – combien de temps – pour mourir
ainsi aux mots – étouffé – englouti
en dehors du temps – resserré – englouti
dans cet espace ainsi distendu
dans l’inhabitable
Dire I- II
Editions Seghers / Laffont (Change), 1972
De la même autrice
:
Survie (07/08/16)
Dire II (1) (11/01/2020)
Dire II (2) (11/01/2021)
Dire II (3) (11/01/2022)
Dire II (4) (11/01/2023)
Dire II (5) (11/08/2025)