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Le bar à poèmes
1 décembre 2025

Hugo Gutiérrez Vega (1934 – 2015) : Chants du Despotat de Moré, I - VII

 

 

Crédits : Arturo López

 

 

Chants du Despotat de Morée  

 

                                                            

I


Ardu est le combat livré par la nuit pour s’empare du jour.


L’obscurité se démène, le soleil agite ses bannières violacées.


Les ténèbres installent leurs tentes dans la campagne


et le château de Mistra se précipite dans les bras du mont.


On devine au loin la vallée de de l’Eurotas,


le Taygète plonge dans l’ombre ses visages de pierre.


C’est l’heure d’emprunter des sentiers inventés


de se perdre dans le squelette de la ville.


Le palais du Despotat semble phosphorescent


et une lumière vacille  dans le monastère revivifié.

 

 

- On entend la rumeur paisible des morts


aux premières ombres du soir,


 rumeur emprunte de la force tranquille


de ceux qui n’ont plus rien à craindre


de ceux qui ne risquent plus de souffrir.

 

 

La cité byzantine fut jadis chair et rires,


belles paroles et théories savamment élaborées,


Gisent en son sein des morts français, grecs, byzantins,


vénitiens, romains, spartiates, turcs, russes du comte Orloff...


Ils sont tous là, leurs querelles désormais aussi inoffensives


que la fleur jaune annonçant l’arrivée du printemps.

 

 

Les rêves suspendus virevoltent dans la rue,


aux fenêtres en ruine sortent des mains avides.


Ici passèrent les soies de Byzance,


s’entrechoquèrent les écus de la défense de Constantinople


tombée au milieu des fracas de l’histoire.


Constantin Paléologue y affuta son épée courbe


avant d’aller au trépas dans l’agonie de la Cité.


Retenu par l’histoire, son nom couvert de poussière


revit aujourd’hui grâce aux fleurs bleues posées sur sa statue.


par une enfant aux mains printanières.


Il n’y a pas de lune dans la nuit byzantine.


Mieux vaut rester immobile


et imaginer que revivent les pas.


Au-dessus du palais de Despotat,


flotte le drapeau de l’aigle bicéphale.


Nous voyons tout cela sans le voir,


et dans l’ombre fraîche, rugît l’éclat de rire de la vie.

 

 

II


Une lente flambée de tons bleutés


ou un dauphin qui brise le mouvement interne de la mer,


un soupir caché dans la géographie du cœur


ou une fatigue de vivre dont on oublie la cause,


telle est la tombée du soir, dans les chemins de Mistra.


Nous vîmes le marchand de soieries.


et le philosophe récemment arrivé de Florence


parcourir aux dernières heures du crépuscule,


les rues peuplées de fantômes aux voix sonores.


Le vigneron vantait les vins de Malvoisie


et la dame venue de Byzance secouait sa chevelure d’effroi.


Toute la soirée, elle raconta les palais incendiés


les enfants offerts à la mort par noyade,


les princesses en sanglots préférant la rapidité du poison.


Le philosophe florentin écouta avec calme


puis dessina en l’air un signe occulte.


« La Cité tombera bientôt » dit-il « et avec elle le monde. »


« Plus rien ne sera pareil, mais jamais rien n’est pareil. »


La dame baissa la tête pour dissimuler ses larmes,


et la nuit pénétra par toutes les portes de la ville.


Avec elle entrèrent les voix prémonitoires,


et devant le miroir, le Despote répéta la scène de sa mort.

 

 

III


Lorsque parvint la nouvelle du siège de la Cité unique,


les amants étaient au beau milieu d’une étreinte.


Elle, totalement investie, entendit les cris


et les effaça en fermant les yeux.


Lui, totalement investi, prolongea le sacrement.


La soirée les maintint ignorant de tout, 


aveuglement dédiés à leur double offrande.


Les prêtres parcouraient les rues 


en brandissant des croix branlantes ;


les soldats baissaient la tête


et laissaient choir leurs épées ;


les femmes imploraient le ciel


tandis qu’un bleu immaculé niait la tragédie.


Elle, totalement investie,


et lui assiégé comme la ville


sombrèrent dans une étreinte


qui contenait chaque instant d’une vie.


La rue se convertit en une longue plainte,


et une rafale de vent glacial vint séparer les amants.

 

 

IV


     Toutes les terribles prophéties se réalisèrent : avec la chute de la Cité, la 


face du monde changea. Nicols V émut de ses sanglots les eaux du Tibre ;


L’empereur Frédéric III se cacha le visage entre les mains et garda quinze 


jours la chambre afin de méditer sur la caducité des oeuvres humaines. Les


églises de Rome prirent le deuil et les cloches sonnèrent le glas.

 

 

     Seul le Despote de Morée refusa d’admettre la vérité. Il s’enferma dans le


château de Guillaume de Villehardouin, décrétant que la Cité n’était pas  


tombée. Il réunit les dignitaires pour leur rappeler les paroles de Chrysoloras et 


de Gémiste Pléthon  puis les fit tourner en rond dix nuits durant dans une 


caverne néoplatonicienne éclairée par l’idée que l’humain est impérissable.

 

 

     En ville, la peur régnait. Tous jusqu’aux enfants savaient que Byzance


n’existait plus bien que personne n’osât le dire tout haut. La cité défaite était 


bien vivante à Mestra et le Despote se montra à la fenêtre du château pour lire


une lettre de Constantin Paléologue , mort depuis six mois, dans laquelle ce 


dernier décrivait la déroute des Turcs et la pérennité de la Cité.

 

 

     Le mensonge dura sept ans. Entretenu par Démétrios Paléologue qui en


faisait la vérité exclusive de son Despotat. En 1460, après avoir remis son épée 


aux Turcs, il murmura à Irène, sa belle épouse : « C’est un cauchemar. Demain 


au réveil, l’étendard de l’aigle bicéphale flottera sur la tour. »


     Le jour suivant, c’est l’emblème du prophète qui volait au vent. Cependant


de la fenêtre de son cachot, Démétrios n’aperçut que le drapeau de Byzance, il


poussa alors un soupir de soulagement et l’on entendit son rire résonner à 


travers tous les défilés du Taygète.

 

 

V

 


Before me floats an image, man or shade,


shade more than man, more image than a shade..

.
W.B. Yeats

 

 

Miré los muros de la patria mia.


Quevedo

 

 

Rêver une ville et se réveiller


au seul spectacle de ses ruines.


Rêver les rues,


la foule affairée


le soir où fleurissent les amours.

 

 

Lire son histoire,


le récit véridique de ses plaisirs.


ses guerres


ses nuits incendiées


ainsi que celui des matins radieux 


où tout s’offre au regard.


La rêver au beau milieu de son été,


lorsque parlent les pins


et que la fleur du lierre


érige une muraille embaumée.


Savoir qu’elle a été là,


le temps qui la nie s’égare,


car elle est là


bien qu’elle échappe au regard.


La reconstruire à l’aide des livres,


des paroles prononcées par ses habitants,


puis contemplant ses murs écroulés


sentir qu’elle a existé,


que le présent ne nous en propose


que des vues ambigües.


Caduques sont les oeuvres humaines,


la mort efface toutes les présences,,


il suffit cependant qu’un vivant


pense à ceux qui le précédèrent, 


à ceux qui édifièrent cette cité déchue,


pour que la mort cesse d’exister, l’espace d’un moment,


et dans cette compassion illuminée,


se trouve l’immortalité qui est chimère


et vérité à la fois,


instant de retour à la vie,


mirage de verdure


dans le grand désert de la mort.

 

VI

 


Pour le berger le poète est un être facile qui se contente de très peu.


Là où le poète dirait : Il y avait...il était...le berger dii : il vit, il est,


il fait : Le poète a toujours mille ans de retard et, de surcroît, il est


aveugle. Le berger est éternel, c’est un esprit lié à la terre, il connaît


                                                                     le renoncement

.
Henry Miller

 

 

J’ai respecté toutes les lois ;


j’ai gouverné selon les règles de la politique


qui ne coïncident pas toujours avec les impératifs de la morale ;


j’ai rendu justice de main ferme, faisant parfois preuve de clémence.


Mes sujets ne m’aimaient pas, toutefois ils comprenaient les raisons de mes 


actes.


J’ai mené une existence luxueuse parce qu’il devait en être ainsi


- le luxe est une raison d’Etat –


j’ai tenté pendant mes loisirs de m’exercer à la poésie,


la céramique et la musique profane ;


j’ai été strict, bien que peu convaincu, dans l’accomplissement des devoirs 


religieux


- cette autre raison d’Etat –


et mon dialogue avec Dieu a occupé quelques nuits intenses.


Ma fidélité conjugale n’a pas été absolue, je ne suis pourtant jamais tombé


dans l’excès ;


mes fêtes se sont toujours terminées sur le coup de minuit


et je n’ai que très rarement succombé aux sortilèges de la lune.


Je suis sûr que personne ne se souviendra de moi


ce qui veut dire que je fus un Despote efficace,


un politicien qui a fait sa part du chemin 


et s’est bien acquitté de sa mission.


Je n’ai pas eu le temps d’heureux


ainsi que j’en fais état dans mes poèmes les plus sincères.


Voilà toutes les raisons pour lesquelles j’envie les bergers


qui mènent paître leurs troupeaux au Taygète.


Lorsque je les vois passer


une sorte de nostalgie inventée m’inonde l’âme.


Je ferme les yeux et pense à mes dossiers,


à ces documents qui furent mon histoire


et flottent désormais, décolorés, sur le fleuve de l’oubli.


Mes poèmes les plus somptueux me semblent vides


comme s’ils n’étaient que la récolte d’une floraison artificielle.


Je m’allonge dans l’herbe et aperçois les lumières de la ville.


Hier, d’inquiétantes nouvelles sont arrivées de Constantinople


et mon successeur a fait sonner le tocsin.


Je sais qu’il se prépare au noble geste


de remettre son épée à l’infidèle.


Il sera le protagoniste de ce moment dramatique


tandis que moi, perdu parmi la foule terrorisée, 


je ne serai qu’une peur minuscule auprès de tant d’autres


occupées à contempler la fin de notre monde.


J’implore Dieu de me permettre de passer inaperçu.


S’il m’exauce, j’irai au Taygète et me ferai berger.


Je renoncerai à tout sauf à la vie,


je vivrai chaque minute les yeux grands ouverts


sans rien espérer d’autre que le lever du soleil.


Ainsi, chaque minute sera l’équivalent de toute une vie.

 

 

VII


La jeune courtisane referma sa porte,


alors que déjà les oiseaux chantaient l’aurore.


Elle avait fait l’amour douze fois


et ses douze compagnons


étaient repartis avec la conviction


d’avoir été le seul à prendre du bon temps avec elle.


C’est en tout cas ce qu’elle disait à chacun,


d’une voix très suave, lèvres entrouvertes,


et retenant son souffle,


lorsqu’ils tombaient à ses côté, épuisés


et revenaient à la réalité.

 

 


Traduit de l’espagnol par Martine de Clerq


in, Revue « Inuits dans la jungle, N°7»


Le Castor Astral, In’Hui, Phi Editions, 2016

 

 

Chants du Despote de Morée  

 

                                                            

I


Dur est le combat livré par la nuit pour s’empare du jour.


L’obscurité attaue, le soleil agite ses bannières violacées.


Les ténèbres montent leurs tentes dans la campagne


et le château de Mistra se jette dans les bras du mont.


On devine au loin la vallée de de l’Eurotas,


le Taygète cache, dans l’ombre, ses visages de pierre.


C’est l’heure d’emprunter des sentiers inventés


de se perdre dans le squelette de la ville.


Phosphorescent est le palais du Despote


et une lumière vacille  dans le monastère revivifié.

 

 

           - On entend la rumeur paisible des morts


           aux premières ombres du soir,


           rumeur qui a la force tranquille


          de ceux qui n’ont plus peur de rien


          de ceux qui ne risquent plus la souffrance.

 

 

La ville byzantine fut chair et rires,


belles paroles et théories savamment élaborées.


en son sein gisent des morts français, grecs, byzantins,


vénitiens, romains, spartiates, turcs, russes du comte Orloff...


Ils sont tous là, leurs querelles désormais aussi inoffensives


que la fleur jaune annonçant l’arrivée du printemps.

 

 

Dans la rue tournent les rêves suspendus 


de ce qui fut jadis fenêtres et sortent de leurs mains avides.


Ici passèrent les soies de Byzance,


s’entrechoquèrent les écus de la défense de Constantinople


tombée au milieu des fracas de l’histoire.


Constantin Paléologue y affuta son épée courbe


avant d’aller au mourir dans la ville agonisante ;


Retenu par l’histoire, son nom couvert de poussière


revit aujourd’hui grâce aux fleurs bleues posées sur sa statue.


par une enfant aux mains printanières.


Il n’y a pas de lune dans la nuit byzantine.


Mieux vaut rester immobile


et imaginer que revivent les pas.


Au-dessus du palais de Despote,


flotte le drapeau de l’aigle bicéphale.


Nous voyons tout cela et ne le voyons pas


et dans l’ombre fraîche, rugît l’éclat de rire de la vie.

 

 

II


Une lente flambée de tons bleutés


ou un dauphin qui brise le mouvement interne de la mer ;


un soupir caché dans la géographie du cœur


ou une fatigue de vivre dont on ignore la cause :


telle est la tombée du soir dans les chemins de Mistra.


Nous avons vu le marchand de soieries.


et le philosophe récemment arrivé de Florence


parcourir, aux dernières heures du crépuscule,


les rues peuplées de fantômes bruyants.


Le vigneron vantait le vin de Malvoisie


et la dame venue de Byzance agitait les cheveux d’effroi.


Toute la soirée, elle raconta les palais incendiés


les enfants offerts à la mort par noyade,


les princesses en sanglots choisissant la rapidité du poison.


Le philosophe florentin écouta avec calme


et dessina en l’air un signe occulte.


« La ville tombera bientôt dit-il et avec elle le monde. »


« Plus rien ne sera pareil, mais jamais rien n’est pareil. »


La dame baissa la tête pour dissimuler ses larmes,


La nuit pénétra par toutes les portes de la ville.


Avec elle, entrèrent les voix prémonitoires,


et devant le miroir, le Despote répéta la scène de sa mort.

 

 


Traduit de l’espagnol par Martine Chardoux et Jacques Darras


in, Revue « Inuits dans la jungle, N°3»


Le Castor Astral, In’Hui, Phi Editions, 2011
 

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