Dylan Thomas (1914 -1953) : Aux bois dormant / In Country Sleep
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Aux bois dormant
I
Jamais non jamais, ma petite si loin emportée, si proche pourtant,
Au pays des contes de coin du feu, par le charme des mots endormie,
Ne crains ni ne crois que le loup au chaperon de blanc mouton
De sept lieues botté, rogomme bêlant, cœur léger, va fondre sur toi,
Mon trésor, mon trésor,
D’une tanière dans les feuillages floqués du serein de l’année
Pour te dévorer le cœur dans la maison du bois aux rêves jolis.
Dors d’un lent, d’un bon, toujours profond sommeil, magique et rare et sage,
Ma petite qui la nuit passe par le doux pays des légendes
Avec tes sabots ferrés : nul gardien d’oies ou de pourceaux ne va se changer
En roi des cours de ferme, en bouteur d’enfer à la cour
Pour, prince de glace
Charmant, venir se gagner ton cœur de miel jeté avant l’aube
Dans une soue de jeunes groins, un nid d’oisons bridés, tout dard et brûlure.
Le songe innocent culbuté en ravine sous le courtois boutoir
Ou mis en perce dans un ébouriffage de plumes, ma voyageuse ne pleure davantage.
Tu es à l’abri de la bave de carabosse sur son manche, sous l’égide des fougères,
De la fleur aux bois dormant et du donjon de ceux de Robin.
Passe ta nuit dans la paix,
Demeure indemne et laisse glisser le brame de l’engeance aux balais.
Jamais, mon enfant, avant que ne t’appelle au sommeil le glas lugubre,
Ne crois ni ne crains le satyre du bocage ou le maléfice,
Aux crocs neigeux de sang, tandis que tu es si proche et si loin :
Car quel autre vampire hante les sous-bois sur le sommet à freux
Ou rôde par monts et vaux de lune que son clair écho sorti
Du puits aux étoiles ?
Une colline frôle un ange. De la cellule d’un saint l’oiseau de nuit
Chante laudes par couvents et cathédrales de feuillage
Pour son arbre rouge en gorge et en gloire de trois Marie.
Sanctum sanctorum l’œil bestial est au bois qui compte
Ses neuvaines en pétales de pluie et la hulotte, spectre de tous les spectres
Égrène le glas. Goupil et hallier s’agenouillent devant le sang.
Voici que les contes glorifient
Le lever de l’étoile au pré, qu’à longueur de nuit les fables paissent
À la cène du seigneur où l’herbe s’incline. Crains surtout
Et à jamais non pas le loup sous son chaperon bêlant
Ni le prince à broches, dans la bauge du grand rut, à couenne
Et fange d’amour, mais le Larron innocent autant que serein.
Sainte est la campagne : Ô ! Demeure dans sa générosité
Connais sa verte bonté,
Sous le moulin de lune en prière au bois joli
Que fleurs et cantiques te protègent et puisse ta joie en grâce
Reposer. Dors paisible enchantée dans l’humble demeure
Au verger agile de l’écureuil, sous le linge, le chaume
Et l’étoile : bienheureuse, et à l’abri, bien que tu coures les quatre grands
Vents, de l’ombre qui couvre et de celui qui rage à la bobinette,
Au calme dans tes vœux.
Pourtant la nuit toute bec et palmes, les sous-bois à-ressorts
Te réservent une sortie à coup sûr du Larron chafouin
Furtif comme neige et doux comme serein soufflé sur l’épine,
Cette nuit et chaque immense nuit jusqu’à ce que sonne lugubre un glas
Au clocher appelant au sommeil par-dessus les stalles
Des légendes au coin du feu mon amour, mien et dernier ; et l’âme de marcher
Sur les eaux sans toison.
Cette nuit et chaque nuit depuis ta naissance quand plut l’étoile
Dans la chute de pluie, de grêle sur les laines, dans la brume du val qui court
Les stalles aux foins d’or, quand tombe le serein sous le pommier
Qui farine à tout vent et l’archipel pilonné
Des feuilles du matin, quand tombe l’étoile, quand ailé
Dans sa chute
Glisse le pépin qui fleurit dans notre flanc à plaie ouverte,
Dans la tombée du monde, dans un sourd cyclone de silence.
II
La nuit et les rennes sur les nuages par-dessus les tas de foin
Et les cocardes de foire aux ailes du grand rock !
La saga de prière qui caracole ! Et, tout là-haut, sur les vents à-ressorts
Détalent et s’élèvent
De leurs noirs sanctuaires des corbeaux croassant, saintes écritures
Des oiseaux ! Parmi les coqs tout feu et flamme le renard
Roux ! La nuit et la veine d’oiseaux dans le poignet du bois volant boutonné
De prunelles ! La pastorale qui palpite dans le lacis des feuilles !
Le ruisseau qui sort des manches noir-curé du fourré à revers
De givre hérissés
Des carillons du rossignol ! Le souffle dernier
De la ravine aux chants déchirés et la colline en surplis
De cyprès ! Le carillon dans la cour écrémée
De l’averse de petit lait sur le seau ! Le prêche
De sang ! La veine à cor d’oiseau ! La saga qui caracole
D’hommes-sirènes
En séraphins ! Les corbeaux évangélistes ! Tout est signe qu’il viendra, cette nuit,
Lui qui est roux comme le renard et chafouin comme le vent-à-ressorts.
Enluminure de musique ! La mouette à dos noir bercée
Par la houle du marchand de sable ! Et le poulain au pré battu qui vogue
Sur ses vagues vertes en silence, fers de lune aux sabots,
Dans le sillage des vents.
Musique des éléments, qu’un miracle crée !
La terre, l’air, l’eau, le feu, chantent l’entrée dans l’œuvre au blanc,
L’or des foins aux cheveux, mon amour en sommeil, aux yeux de ciel
D’éclaircie, dans la demeure nimbée, si ténue dans son voyage au bout
Des collines, tenue, bénie, pure, et si calmement
Couchée que le ciel
Pourrait en détraquer ses planètes, la cloche pleurer, la nuit s’empocher les yeux,
Le Larron se déposer sur les morts comme une tombée de serein,
S’il n’y avait la terre pour tourner dans le saint au creux
De son cœur ! Le sournois furtif entend voler la plaie de son flanc
Autour de l’astre, il vient à celle que je chéris comme neige annoncée,
On croirait
Le voir affluer sur l’estran de fleurs en docile flot de serein,
Le voir en escadre de nuages parader comme à la revue. Oh le voici
Qui vient à mon adorée, voleur ni de blessure à ras
Des flots, ni de chevauchée aux étoiles, ni de ses yeux, ni de ses cheveux de flamme,
Mais de sa foi en ce qu’après chaque immense nuit et la saga des prières
Il est là qui lui enlève
Ce qu’elle croit : que cette nuit est la dernière où il va, foi de sans loi,
Venir la quitter quand elle s’éveillera sous l’astre débridé
Nue et délaissée dans ton chagrin de ne plus le revoir.
À jamais et toujours par tous tes vœux crois et crains
Mon trésor en sa venue ce soir comme nuit après nuit mon trésor
Depuis que tu es au monde :
Alors tu t’éveilleras, du bois dormant, ce matin et chaque premier matin
Dans une foi qui pas plus ne meurt que le tollé de l’astre jugulé.
Traduit de l’anglais par Jean Migrenne
In, Revue « Temporel, N°27, 24 Avril 2019
Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert
Du même auteur :
La lumière point là où le soleil ne brille pas (04/02/2015)
La colline aux fougères / Fern Hill (22/03/2016)
« Surtout quand le vent d’octobre… » / Especially when the October wind…” (30/12/2017)
De son anniversaire / On his birhtday (30/12/2018)
“ La force qui pousse la fleur... ”/ “ The force that through the green…” (30/12/2019)
Le bossu du parc / The hunchback in the park (30/12/2020)
Amour dans l’asile / Love in the asylum (30/12/2021)
« Reste immobile, dors dans l’accalmie... » / « Lie still, sleep becalmed... » (31/12/2022)
« N’entre pas sans violence... » / « Do not go gentle... » (31/12/2023)
Sur la colline de Sir John / Over Sir John's hill (31/12/2024)
In Country Sleep
I
Never and never, my girl riding far and near
In the land of the hearthstone tales, and spelled asleep,
Fear or believe that the wolf in a sheepwhite hood
Loping and bleating roughly and blithely shall leap,
My dear, my dear,
Out of a lair in the flocked leaves in the dew dipped year
To eat your heart in the house of the rosy wood.
Sleep, good, for ever, slow and deep, spalled rare and wise,
My girl ranging the night in the rose and shire
Of the hobnail tales : no gooseherd or swine will turn
Into a homestall king or hamlet of fire
And prince of ice
To court the honeyed heart from your side before sunrise
In a spinney of ringed boys and ganders, spike and burn,
Nor the innocent lie in the rooting dingle wooed
And staved, and riven among plumes my rider weep.
From the broomed witch’s spume you are shielded by fern
And flower of country sleep and the greenwood keep.
Lie fast and soothed,
Safe be and smooth from the bellows of the rushy brood.
Never, my girl, until tolled to sleep by the stern
Bell believe or fear that the rustic shade or spell
Shall harrow and snow the blood while you ride wide and near,
For who unmanningly haunts the mountain ravened eaves
Or skulks in the dell moon but moonshine echoing clear
From the starred well ?
A hill touches an angel. Out of a saint’s cell
The nightbird lauds through nunneries and domes of leaves
Her robin breasted tree, three Marys in the rays.
Sanctum sanctorum the animal eye of the wood
In the rain telling its beads, and the gravest ghost
The owl at its knelling. Fox and holt kneel before blood.
Now the tales praise
The star rise at pasture and nightlong the fables graze
On the lord’s table of the bowing grass. Fear most
For ever of all not the wolf in his baaing hood
Nor the tusked prince, in the ruttish farm, at the rind
And mire of love, but the Thief as meek as the dew.
The country is holy : O bide in that country kind,
Know the green good,
Under the prayer wheeling moon in the rosy wood
Be shielded by chant and flower and gay may
Lie in grace. Sleep spelled at rest in the lowly house
In the squirrel nimble grove, under linen and thatch
And star : held and blessed, thou you scour the high four
Winds, from the dousing shade and the roarer at the latch,
Cool in your vows.
Yet out of the beaked, web dark and the pouncing boughs
Be you sure the Thief will seek a way sly and sure
And sly as snow and meek as dew blown to the thorn,
This night and each vast night until the stern bell talks
In the tower and tolls to sleep over the stalls
Of the hearthstone tales my own, last love : and the soul walks
The waters shorn.
This night and each night since the falling star you were born,
Ever and ever he finds a way, as the snow falls,
As the rain falls, hail on the fleece, as the vale mist rides
Through the haygold stalls, as the dew falls on the wind-
Milled dust of the apple tree and the pounded island
Of the morning leaves, as the star falls, as the winged
Apple seed glides,
And falls, and flowers in the yawning wound at our sides,
As the world falls, silent as the cyclone of silence.
II
Night and the reindeer on the clouds above the haycocks
And the wings of the great roc ribboned for the fair !
The leaping saga of prayer ! Anh high, there, on the hare-
Heeled winds the rooks
Cawing from their black bethels soaring, the holy books
Of birds ! Among the cocks like fire the red fox
Burning ! Night and the vein of birds in the winged, sloe wrist
Of the wood ! Pastoral beat of blood through the laced leaves !
The stream from the priest black wristed spinney and sleeves
Of thistling frost
Of the nightingale’s din and tale ! The upgiven ghost
Of the dingle torn to singing and the surpliced
Hill of cypresses ! The din and tale in the skimmed
Yard of the buttermilk rain on the pail ! The sermon
Of blood ! The bird loud vein ! The saga from mermen
To seraphim
Leaping ! The gospel rooks ! All tell, this night, of him
Who comes as red as the fox and sly as the heeled wind.
Illumination of music ! The lulled black backed
Gull, on the wave with sand in its eyes ! And the foal moves
Through the shaken greensward lake, silent, on moonshod hooves,
In the wind’s wakes.
Music of elements, that a miracle makes !
Earth, air, water, fire singing into the white act,
The haygold haired, my love asleep, and the rift blue
Eyed, in the haloed house, in her rareness and hilly
High riding, held and blessed and true, and so stilly
Lying the sky
Might cross its planets, the bell weep, night gather her eyes.
The Thief fall on the dead like the willy nilly dew.
Only for the turning of the earth in her holy
Heart ! Slyly, slowly, hearing the wound in her side go
Round the sun, he comes to my love like the designed snow.
And truly he
Flows to the strand of flowers like the dew’s ruly sea,
And surely he sails like the ship shape clouds. Oh he
Comes designed to my love to steal not her tide raking
Wound, not her riding high, nor her eyes, nor kindled hair,
But her faith that each vast night and the saga of prayer
He comes to take
Her faith that this last night for his unsacred sake
He comes to leave her in the lawless sun awaking
Naked and forsaken to grieve he will not come.
Ever and aver by all your vows believe and fear
My dear this night he comes and night without end my dear
Since you were born :
And you shall wake, from country sleep, this dawn and each first dawn,
Your faith as deathless as the outcry of the ruled sun.
In Country Sleep and Other Poems
New Directions Publishing, New-York, 1952
Poème précédent en anglais
:
David Gascoyne : Tacite / Unspoken (24/12/2025)
Poème suivant en anglais :
Emily Jane Brontë : « Transi dans la terre... / « Cold in the earth... » (06/01/2026)