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Le bar à poèmes
31 décembre 2025

Dylan Thomas (1914 -1953) : Aux bois dormant / In Country Sleep

 

 

 

Aux bois dormant

 


I


     Jamais non jamais, ma petite si loin emportée, si proche pourtant,


Au pays des contes de coin du feu, par le charme des mots endormie,


Ne crains ni ne crois que le loup au chaperon de blanc mouton


De sept lieues botté, rogomme bêlant, cœur léger, va fondre sur toi,


                                        Mon trésor, mon trésor,


D’une tanière dans les feuillages floqués du serein de l’année


Pour te dévorer le cœur dans la maison du bois aux rêves jolis.


     Dors d’un lent, d’un bon, toujours profond sommeil, magique et rare et sage,


Ma petite qui la nuit passe par le doux pays des légendes


Avec tes sabots ferrés : nul gardien d’oies ou de pourceaux ne va se changer


En roi des cours de ferme, en bouteur d’enfer à la cour 


                                        Pour, prince de glace


Charmant, venir se gagner ton cœur de miel jeté avant l’aube


Dans une soue de jeunes groins, un nid d’oisons bridés, tout dard et brûlure.


     Le songe innocent culbuté en ravine sous le courtois boutoir


Ou mis en perce dans un ébouriffage de plumes, ma voyageuse ne pleure davantage.


Tu es à l’abri de la bave de carabosse sur son manche, sous l’égide des fougères,


De la fleur aux bois dormant et du donjon de ceux de Robin.


                                        Passe ta nuit dans la paix,


Demeure indemne et laisse glisser le brame de l’engeance aux balais.


Jamais, mon enfant, avant que ne t’appelle au sommeil le glas lugubre,


     Ne crois ni ne crains le satyre du bocage ou le maléfice, 


Aux crocs neigeux de sang, tandis que tu es si proche et si loin :


Car quel autre vampire hante les sous-bois sur le sommet à freux


Ou rôde par monts et vaux de lune que son clair écho sorti 


                                        Du puits aux étoiles ?


Une colline frôle un ange. De la cellule d’un saint l’oiseau de nuit


Chante laudes par couvents et cathédrales de feuillage


     Pour son arbre rouge en gorge et en gloire de trois Marie.


Sanctum sanctorum l’œil bestial est au bois qui compte


Ses neuvaines en pétales de pluie et la hulotte, spectre de tous les spectres


Égrène le glas. Goupil et hallier s’agenouillent devant le sang.


                                       Voici que les contes glorifient


Le lever de l’étoile au pré, qu’à longueur de nuit les fables paissent


À la cène du seigneur où l’herbe s’incline. Crains surtout


     Et à jamais non pas le loup sous son chaperon bêlant


Ni le prince à broches, dans la bauge du grand rut, à couenne


Et fange d’amour, mais le Larron innocent autant que serein.


Sainte est la campagne : Ô ! Demeure dans sa générosité


                                       Connais sa verte bonté,


Sous le moulin de lune en prière au bois joli


Que fleurs et cantiques te protègent et puisse ta joie en grâce


     Reposer. Dors paisible enchantée dans l’humble demeure


Au verger agile de l’écureuil, sous le linge, le chaume


Et l’étoile : bienheureuse, et à l’abri, bien que tu coures les quatre grands


Vents, de l’ombre qui couvre et de celui qui rage à la bobinette,


                                       Au calme dans tes vœux.


Pourtant la nuit toute bec et palmes, les sous-bois à-ressorts


Te réservent une sortie à coup sûr du Larron chafouin


     Furtif comme neige et doux comme serein soufflé sur l’épine,


Cette nuit et chaque immense nuit jusqu’à ce que sonne lugubre un glas

 


Au clocher appelant au sommeil par-dessus les stalles


Des légendes au coin du feu mon amour, mien et dernier ; et l’âme de marcher


                                       Sur les eaux sans toison.


Cette nuit et chaque nuit depuis ta naissance quand plut l’étoile

 


     Dans la chute de pluie, de grêle sur les laines, dans la brume du val qui court


Les stalles aux foins d’or, quand tombe le serein sous le pommier


Qui farine à tout vent et l’archipel pilonné 


Des feuilles du matin, quand tombe l’étoile, quand ailé 


                                       Dans sa chute 


Glisse le pépin qui fleurit dans notre flanc à plaie ouverte,


Dans la tombée du monde, dans un sourd cyclone de silence.

 


II


     La nuit et les rennes sur les nuages par-dessus les tas de foin


Et les cocardes de foire aux ailes du grand rock !


La saga de prière qui caracole ! Et, tout là-haut, sur les vents à-ressorts


                                        Détalent et s’élèvent


De leurs noirs sanctuaires des corbeaux croassant, saintes écritures

 


Des oiseaux ! Parmi les coqs tout feu et flamme le renard


     Roux ! La nuit et la veine d’oiseaux dans le poignet du bois volant boutonné


De prunelles ! La pastorale qui palpite dans le lacis des feuilles !


Le ruisseau qui sort des manches noir-curé du fourré à revers


                                        De givre hérissés


Des carillons du rossignol ! Le souffle dernier


De la ravine aux chants déchirés et la colline en surplis


     De cyprès ! Le carillon dans la cour écrémée


De l’averse de petit lait sur le seau ! Le prêche 


De sang ! La veine à cor d’oiseau ! La saga qui caracole 


                                        D’hommes-sirènes 


En séraphins ! Les corbeaux évangélistes ! Tout est signe qu’il viendra, cette nuit, 


Lui qui est roux comme le renard et chafouin comme le vent-à-ressorts.


     Enluminure de musique ! La mouette à dos noir bercée


Par la houle du marchand de sable ! Et le poulain au pré battu qui vogue


Sur ses vagues vertes en silence, fers de lune aux sabots,


                                        Dans le sillage des vents.


Musique des éléments, qu’un miracle crée !


La terre, l’air, l’eau, le feu, chantent l’entrée dans l’œuvre au blanc,


     L’or des foins aux cheveux, mon amour en sommeil, aux yeux de ciel


D’éclaircie, dans la demeure nimbée, si ténue dans son voyage au bout


Des collines, tenue, bénie, pure, et si calmement


                                        Couchée que le ciel


Pourrait en détraquer ses planètes, la cloche pleurer, la nuit s’empocher les yeux,


Le Larron se déposer sur les morts comme une tombée de serein,


S’il n’y avait la terre pour tourner dans le saint au creux


De son cœur ! Le sournois furtif entend voler la plaie de son flanc


Autour de l’astre, il vient à celle que je chéris comme neige annoncée,


                                        On croirait


Le voir affluer sur l’estran de fleurs en docile flot de serein,


Le voir en escadre de nuages parader comme à la revue. Oh le voici


     Qui vient à mon adorée, voleur ni de blessure à ras


Des flots, ni de chevauchée aux étoiles, ni de ses yeux, ni de ses cheveux de flamme,


Mais de sa foi en ce qu’après chaque immense nuit et la saga des prières


                                        Il est là qui lui enlève


Ce qu’elle croit : que cette nuit est la dernière où il va, foi de sans loi,


Venir la quitter quand elle s’éveillera sous l’astre débridé


     Nue et délaissée dans ton chagrin de ne plus le revoir.


À jamais et toujours par tous tes vœux crois et crains


Mon trésor en sa venue ce soir comme nuit après nuit mon trésor


                                        Depuis que tu es au monde :


Alors tu t’éveilleras, du bois dormant, ce matin et chaque premier matin


Dans une foi qui pas plus ne meurt que le tollé de l’astre jugulé.

 

 

 


Traduit de l’anglais par Jean Migrenne


In, Revue « Temporel, N°27, 24 Avril 2019


Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert 


Du même auteur :


La lumière point là où le soleil ne brille pas (04/02/2015)


La colline aux fougères / Fern Hill (22/03/2016)


« Surtout quand le vent d’octobre… » / Especially when the October wind…” (30/12/2017)


De son anniversaire / On his birhtday (30/12/2018)


 “ La force qui pousse la fleur... ”/ “ The force that through the green…” (30/12/2019)


Le bossu du parc / The hunchback in the park (30/12/2020)


Amour dans l’asile / Love in the asylum (30/12/2021)


« Reste immobile, dors dans l’accalmie... » / « Lie still, sleep becalmed... » (31/12/2022)


« N’entre pas sans violence... » / « Do not go gentle... » (31/12/2023)


Sur la colline de Sir John / Over Sir John's hill (31/12/2024)

 

 


In Country Sleep


I


     Never and never, my girl riding far and near


In the land of the hearthstone tales, and spelled asleep,


Fear or believe that the wolf in a sheepwhite hood


Loping and bleating roughly and blithely shall leap,


                                        My dear, my dear,


Out of a lair in the flocked leaves in the dew dipped year


To eat your heart in the house of the rosy wood.


     Sleep, good, for ever, slow and deep, spalled rare and wise,


My girl ranging the night in the rose and shire


Of the hobnail tales : no gooseherd or swine will turn


Into a homestall king or hamlet of fire


                                        And prince of ice


To court the honeyed heart from your side before sunrise


In a spinney of ringed boys and ganders, spike and burn,


     Nor the innocent lie in the rooting dingle wooed


And staved, and riven among plumes my rider weep.


From the broomed witch’s spume you are shielded by fern


And flower of country sleep and the greenwood keep.


                                        Lie fast and soothed,


Safe be and smooth from the bellows of the rushy brood.


Never, my girl, until tolled to sleep by the stern


     Bell believe or fear that the rustic shade or spell


Shall harrow and snow the blood while you ride wide and near,


For who unmanningly haunts the mountain ravened eaves


Or skulks in the dell moon but moonshine echoing clear


                                        From the starred well ?


A hill touches an angel. Out of a saint’s cell


The nightbird lauds through nunneries and domes of leaves


     Her robin breasted tree, three Marys in the rays.


Sanctum sanctorum the animal eye of the wood


In the rain telling its beads, and the gravest ghost


The owl at its knelling. Fox and holt kneel before blood.


                                        Now the tales praise


The star rise at pasture and nightlong the fables graze


On the lord’s table of the bowing grass. Fear most


     For ever of all not the wolf in his baaing hood


Nor the tusked prince, in the ruttish farm, at the rind


And mire of love, but the Thief as meek as the dew.


The country is holy : O bide in that country kind,


                                        Know the green good,


Under the prayer wheeling moon in the rosy wood


Be shielded by chant and flower and gay may


     Lie in grace. Sleep spelled at rest in the lowly house


In the squirrel nimble grove, under linen and thatch


And star : held and blessed, thou you scour the high four


Winds, from the dousing shade and the roarer at the latch,
                                        Cool in your vows.
Yet out of the beaked, web dark and the pouncing boughs


Be you sure the Thief will seek a way sly and sure


     And sly as snow and meek as dew blown to the thorn,


This night and each vast night until the stern bell talks


In the tower and tolls to sleep over the stalls


Of the hearthstone tales my own, last love : and the soul walks


                                        The waters shorn.


This night and each night since the falling star you were born,


Ever and ever he finds a way, as the snow falls,


     As the rain falls, hail on the fleece, as the vale mist rides


Through the haygold stalls, as the dew falls on the wind-


Milled dust of the apple tree and the pounded island


Of the morning leaves, as the star falls, as the winged


                                        Apple seed glides,


And falls, and flowers in the yawning wound at our sides,


As the world falls, silent as the cyclone of silence.

 


II


     Night and the reindeer on the clouds above the haycocks


And the wings of the great roc ribboned for the fair !


The leaping saga of prayer ! Anh high, there, on the hare-


                                        Heeled winds the rooks


Cawing from their black bethels soaring, the holy books


Of birds ! Among the cocks like fire the red fox


     Burning ! Night and the vein of birds in the winged, sloe wrist


Of the wood ! Pastoral beat of blood through the laced leaves !


The stream from the priest black wristed spinney and sleeves


                                        Of thistling frost


Of the nightingale’s din and tale ! The upgiven ghost


Of the dingle torn to singing and the surpliced


     Hill of cypresses ! The din and tale in the skimmed


Yard of the buttermilk rain on the pail ! The sermon


Of blood ! The bird loud vein ! The saga from mermen


                                        To seraphim


Leaping ! The gospel rooks ! All tell, this night, of him


Who comes as red as the fox and sly as the heeled wind.


     Illumination of music ! The lulled black backed


Gull, on the wave with sand in its eyes ! And the foal moves


Through the shaken greensward lake, silent, on moonshod hooves,


                                        In the wind’s wakes.


Music of elements, that a miracle makes !


Earth, air, water, fire singing into the white act,


     The haygold haired, my love asleep, and the rift blue


Eyed, in the haloed house, in her rareness and hilly


High riding, held and blessed and true, and so stilly


                                        Lying the sky


Might cross its planets, the bell weep, night gather her eyes.


The Thief fall on the dead like the willy nilly dew.


     Only for the turning of the earth in her holy


Heart ! Slyly, slowly, hearing the wound in her side go


Round the sun, he comes to my love like the designed snow.


                                       And truly he


Flows to the strand of flowers like the dew’s ruly sea,


And surely he sails like the ship shape clouds. Oh he


     Comes designed to my love to steal not her tide raking


Wound, not her riding high, nor her eyes, nor kindled hair,


But her faith that each vast night and the saga of prayer


                                        He comes to take


Her faith that this last night for his unsacred sake


He comes to leave her in the lawless sun awaking


     Naked and forsaken to grieve he will not come.


Ever and aver by all your vows believe and fear


My dear this night he comes and night without end my dear


                                        Since you were born :


And you shall wake, from country sleep, this dawn and each first dawn,


Your faith as deathless as the outcry of the ruled sun.

 

 

    
In Country Sleep and Other Poems


New Directions Publishing, New-York, 1952

Poème précédent en anglais

:
David Gascoyne : Tacite / Unspoken (24/12/2025)

 

Poème suivant en anglais :


Emily Jane Brontë : « Transi dans la terre... / « Cold in the earth... » (06/01/2026)

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