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Le bar à poèmes
24 décembre 2025

David Gascoyne (1916 – 2001) : Tacite / Unspoken

 

 

 

 

Tacite

 

 


Les mots ne laissent pas de temps pour le regret


Mais regrettons quand même


Le silence inviolé et


Les sanctus blancs du sommeil


Sous les violettes amoncelées


Les veillées inexorablement prolongées,


La parole coulante comme de l’eau


Avec ses marées profondes de violence et de ténèbres


Emportant pour tout jamais


Tous ces vaisseaux sans formes


palais abandonnés


Chancelant sous la tension de l’être


Des hystéries en pleine floraison


Dispersant un prodige de pétales tachées et veinés


Dans le sommeil il existe des lieux des lieux


Les lieux se recouvrent


Sommeil jaune au soleil de l’après-midi


Qui entre en invisible par la porte en bois de pin


Sommeil blanc chaudement enveloppé au milieu de l’hiver


Qui hume la neige tombée tiède


Et dormir en avril la nuit est dormir


Dans de l’ombre peu profonde comme de l’eau et articulée par la 


[douleur


Des mots périodiques


Qui glissent entre les fissures


Avec le visage du souvenir et le son de sa voix


Plus intimes que la sueur aux racines des cheveux


Glacés rigides dans un instant et puis fondus


Plus vite que l’haleine entre les lèvres


Plus vite à disparaître que des bâtisses énormes


Que l’on voit un instant au coin des yeux


Voyageant à travers l’énorme continent de l’homme


Jamais on ne trouve deux routes pareilles


Ni jamais les mêmes noms aux lieux


Villes qui émigrent et frontières fluides


Pas de colons ici ni des pierres


Solides non plus


Voyageant à travers le continent tacite de l’homme


Parmi les montagnes qui ne parlent pas


Les lacs muets et les vallées assourdies


Qu’illuminent des paroxysmes de vision


Des vagues claires de vue sans bruit


Clapotantes hors du cœur des ténèbres


Coulantes sans fin sur la parole enfouie


Et qui noient les mots les mots


Et me voici accroché parmi les lustres/éclats de


Corps fiers de toute l’opulence de leur chair


Les membres silencieux d’êtres couchés sur la lumière


Soyeux aux hanches et pincés entre deux doigts


Leurs visages assoiffés se retournant vers la rupture


Leurs longues jambes changeantes s’inclinant tournant


Dans une parade de vertus inconnues


Qui recommence et recommence


Encore


Jusqu’à ce que le tacite soit l’invisible


Soit l’inconnu.


Descendant de connaissance en connaissance


Un monde blafard qui pousse un cri sans voix


Tournoyant sans secours entre le sommeil et le réveil


Une fleur dispersée par un vent immobile


Une roulette de la fortune qui tourne dans la brume


Et prédire le moment de lucidité


rejetant de son axe le corps incorporel


Pour rentrer dans le cycle du retour et du changement


Soufflant sur les pétales madrés pour


Les diriger vers les mers circulantes


Et écumantes de la désintégration


Là où naviguent nos vaisseaux de plein jour


Suivant des routes certaines vers des pays qui ne le sont pas.

 

 

 


Traduit de l’anglais par l’auteur


In, Revue « Temporel, N°3, 9 Mars 2007


Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert 

 


Du même auteur : 


La Cage / The Cage (03/11/2020)


Amor Fati (03/11/2021)


Une demi-heure / Half-an-hour (03/11/2022)

 


Unspoken

 


Words spoken leave no time for regret


Yet regret


The unviolated silence and 


White sanctuses of sleep 


Under the heaped veils


The inexorably prolonged vigils 


Speech flowing away like water


With its undertow of violence and darkness 


Carrying with it forever 


All those formless vessels 


Abandoned palaces


Tottering under the strain of being 


Full-blossoming hysterias


Lavishly scattering their stained veined petals


In sleep there are places places


Places overlap


Yellow sleep in the afternoon sunlight


Coming invisibly in through the pinewood door 


White sleep wrapped warm in the midwinter 


Inhaling the tepid snow 


And sleeping in April at night is sleeping in 


Shadow as shallow as water and articulate with pain


Recurrent words


Slipping between the cracks


With the face of memory and the sound of its voice 


More intimate than sweat at the roots of the hair 


Frozen stiff in a moment and then melted 


Swifter than air between the lips 


Swifter to vanish than enormous buildings 


Seen for a moment from the corners of the eyes


Travelling through man’s enormous continent 


No two roads the same 


Nor ever the same names to places 


Migrating towns and fluid boundaries 


There are no settlers here there are 


No solid stones


Travelling through man’s unspoken continent 


Among the unspeaking mountains 


The dumb lakes and the deafened valleys 


Illumined by paroxysms of vision 


Clear waves of soundless sight 


Lapping out of the heart of darkness 


Flowing endless over buried speech 


Drowning the words and words


And here I am caught up among the glistenings of 


Bodies proud with the opulence of flesh 


The silent limbs of beings lying across the light 


Silken at the hips and pinched between two fingers 


Their thirsty faces turned upwards towards breaking 


Their long legs shifting slanting turning 


In a parade of unknown virtues 


Beginning again and beginning 


Again


Till unspoken is unseen 


Until unknown


Descending from knowledge to knowledge 


A dim world uttering a voiceless cry 


Spinning helpless between sleep and waking 


A blossom scattered by a motionless wind 


A wheel of fortune turning in the fog 


Predicting the lucid moment 


Casting the bodiless body from its hub 


Back into the cycle of return and change 


Breathing the mottled petals 


Out across the circling seas 


And foaming oceans of disintegration 


Where navigate our daylight vessels 


Following certain routes to uncertain lands

 

 

 

 

© The estate of David Gascoyne 2006.

 

Poème précédent en anglais :


Patrick Kavanagh: La Grande Famine / The Great Hunger (12/12/2025)

 

Poème suivant en anglais :


Dylan Thomas : Aux bois dormant / In Country Sleep (30/12/2025)

 

 

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