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Le bar à poèmes
2 novembre 2025

Pablo Neruda (1904 – 1973) : La demeure suivante / La morada siguiente

 

 

La demeure suivante

 

 

En revenant au bois et par le mois du froid,


en décembre en Europe, alors que le soleil


se cache, engoncé dans ses vêtements


de neige et nuage  une demeure,


celle-ci, m’attendait :


de hautes baies ouvrant sur une eau immobile


et de grosses poutres amies de la fumée.

 

 

J’ai ou l’on a peut-être orienté mon destin


parmi tant de hasards


vers cette pénultième fois, vers cette voûte


d’arbres chargés de siècles qui moururent


mais qui, revenus à la verticale,


ont élevé avec des pierres, des oiseaux


et des troncs que le froid dénude


cette maison, oui, cet espace


afin que le vieux vagabond s’endorme


en sachant que l’aube précoce


toute blanche, de neige, est vraie,


sans ville, dans un humble bourg :


l’aube nue est là entrouverte


comme un fruit froid et véritable.

 

 

La vérité a un visage :


ses yeux sont faits d’eau et de bois,


ses dents, de neige :


elle sourit au soleil céleste, à la pluie :


et il faut la chercher :


le corps de la vie glisse


parmi un petit jour d’enfance, loin,


il traverse lits et cinémas, trains, 


salles de classe, usines et hôtels,


bureaux, casernes,


et entre aller et revenir la vie s’en va


cachant les pieds et le regard.

 

 

C’est pourquoi il faut, tout à coup, s’arrêter :

 

sentir la pierre, palper le bois,


franchir le givre :


fixer enfin notre évidence :


exister sans raison ni sens


dans la nudité du matin


que le soir bientôt vêtira de noir.

 


(Ici, d’un bois à l’autre


et entouré de silencieuse pureté,


je sens à nouveau, une fois de plus, l’espace


me suivre et m’entourer, ouvert 


jusqu’à la mer peut-être, peut-être jusqu’au ciel ;


au centre d’un cercle habité


par des troncs sans feuillage, par des lignes


que dessine l’hiver, par le vol


rapide et sec de quelques oiseaux gris,


voici qu’à nouveau j’existe et je me reconnais,


statique peut-être, et non sans fatigue,


mais frais et métallique,


sûr d’être arbre et cloche qui tinte.)

 

 

 

Traduit de l’espagnol par Claude Couffon


In, Revue « Polyphonie, N°13, 1991 »


Du même auteur : 


Dernières volontés / Disposiciones (02/11/2014)


Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée / Veinte poemas de amor y una canción desesperada  (02/11/2015)


Testament d’Automne (02/11/2016)


Hauteurs de Macchu-Picchu / Alturas de Macchu-Picchu (02/11/2017)


« Que ne t’atteigne pas l’air... » / « No te toque la noche... » (02/11/2018)


Le paresseux / El perozoso (02/11/2019)


La Ma Nounou / La Mamadre (02/11/2020)


Sévérité / Severidad (02/11/2021)


« La grande pluie du Sud tombe sur Isla Negra... » / « La gran lluvia del sur cae sobre Isla Negra... » (02/11/2022)


« Oui, j’aime ce morceau de terre que tu es... » / « Amo el trozo de tierra que tú eres ... (02/11/2023)


Pays / País (02/11/2024)

 

 

La morada siguiente

 

 

Volviendo a la madera, por el mes del frío


en Diciembre, en Europa, con el sol


escondido, enfundado  en su ropaje


de nube y nieve, me esperaba


la morada siguiente :


grandes ventanas hacia el agua inmóvil


y grandes vigas amigas del humo.

 

 

Tal vez me destinó o me destinaron


entre tantos quiénsabes


a esta penúltima vez, a esta enramada


de árboles milenarios que murieron


y otre vez verticales


levantaron  con piedras y con pájaros


y árboles despojados por el frío


esta casa, este espacio


para que el viejo errante se durmiera


sabiendo que temprano la mañana 


blanca,de nieve, es verdadera,


sin ciudad, en un pobre caserio :


la mañana desnuda está entreabierta


como una fruta fría y verdadera.

 

 

La verdad tiene rostro :


de agua y madera son sus ojos,


de nieve son sus dientes :


sonríe al sol celeste y a la lluvia : 


hay que buscarla :


el cuerpo de la vida se desliza


entre un amanecer de infancia lejos,


camas y cines, trenes,


salas de clase, fábricas, hoteles,


oficinas, cuarteles,


y entre ir y volver se va la vida


escondiendo los pies y la mirada.

 

 

Por eso hay que pararse, de repente,


oler la pidra, tocar la madera


atraversar la escarcha :


establecer por fin nuestra evidencia :


existir sin razones ni sentido


en esta desnudez de la mañana


que ya la tarde vestirá de negro.

 

 

(Aqui entre la madera y la madera


rodeado de silenciosa pureza


siento el espacio una vez más seguirme


y circundarme, abierto


hasta tal vez el mar, talvez el cielo,


en el centro de un círculo habitado


por troncos sin follaje, por las líneas


que el invierno dibuja, por el vuelo


rápido y seco de unas aves grises,


yo vuelto a ser, vuelvo a reconocerme


estático tal vez, no sin fatiga,


pero fresco y metálico,


seguro de ser árbol y campana.)

 

 


Geografíia infructuosa

 

Editorial Losada, Buenos Aires,1972

 

Poème précédent en espagnol :

 

Ricardo Jaimes Freyre :  Toujours... / Siempre .(07/10/2025).

 

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