Pablo Neruda (1904 – 1973) : La demeure suivante / La morada siguiente
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La demeure suivante
En revenant au bois et par le mois du froid,
en décembre en Europe, alors que le soleil
se cache, engoncé dans ses vêtements
de neige et nuage une demeure,
celle-ci, m’attendait :
de hautes baies ouvrant sur une eau immobile
et de grosses poutres amies de la fumée.
J’ai ou l’on a peut-être orienté mon destin
parmi tant de hasards
vers cette pénultième fois, vers cette voûte
d’arbres chargés de siècles qui moururent
mais qui, revenus à la verticale,
ont élevé avec des pierres, des oiseaux
et des troncs que le froid dénude
cette maison, oui, cet espace
afin que le vieux vagabond s’endorme
en sachant que l’aube précoce
toute blanche, de neige, est vraie,
sans ville, dans un humble bourg :
l’aube nue est là entrouverte
comme un fruit froid et véritable.
La vérité a un visage :
ses yeux sont faits d’eau et de bois,
ses dents, de neige :
elle sourit au soleil céleste, à la pluie :
et il faut la chercher :
le corps de la vie glisse
parmi un petit jour d’enfance, loin,
il traverse lits et cinémas, trains,
salles de classe, usines et hôtels,
bureaux, casernes,
et entre aller et revenir la vie s’en va
cachant les pieds et le regard.
C’est pourquoi il faut, tout à coup, s’arrêter :
sentir la pierre, palper le bois,
franchir le givre :
fixer enfin notre évidence :
exister sans raison ni sens
dans la nudité du matin
que le soir bientôt vêtira de noir.
(Ici, d’un bois à l’autre
et entouré de silencieuse pureté,
je sens à nouveau, une fois de plus, l’espace
me suivre et m’entourer, ouvert
jusqu’à la mer peut-être, peut-être jusqu’au ciel ;
au centre d’un cercle habité
par des troncs sans feuillage, par des lignes
que dessine l’hiver, par le vol
rapide et sec de quelques oiseaux gris,
voici qu’à nouveau j’existe et je me reconnais,
statique peut-être, et non sans fatigue,
mais frais et métallique,
sûr d’être arbre et cloche qui tinte.)
Traduit de l’espagnol par Claude Couffon
In, Revue « Polyphonie, N°13, 1991 »
Du même auteur :
Dernières volontés / Disposiciones (02/11/2014)
Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée / Veinte poemas de amor y una canción desesperada (02/11/2015)
Testament d’Automne (02/11/2016)
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La morada siguiente
Volviendo a la madera, por el mes del frío
en Diciembre, en Europa, con el sol
escondido, enfundado en su ropaje
de nube y nieve, me esperaba
la morada siguiente :
grandes ventanas hacia el agua inmóvil
y grandes vigas amigas del humo.
Tal vez me destinó o me destinaron
entre tantos quiénsabes
a esta penúltima vez, a esta enramada
de árboles milenarios que murieron
y otre vez verticales
levantaron con piedras y con pájaros
y árboles despojados por el frío
esta casa, este espacio
para que el viejo errante se durmiera
sabiendo que temprano la mañana
blanca,de nieve, es verdadera,
sin ciudad, en un pobre caserio :
la mañana desnuda está entreabierta
como una fruta fría y verdadera.
La verdad tiene rostro :
de agua y madera son sus ojos,
de nieve son sus dientes :
sonríe al sol celeste y a la lluvia :
hay que buscarla :
el cuerpo de la vida se desliza
entre un amanecer de infancia lejos,
camas y cines, trenes,
salas de clase, fábricas, hoteles,
oficinas, cuarteles,
y entre ir y volver se va la vida
escondiendo los pies y la mirada.
Por eso hay que pararse, de repente,
oler la pidra, tocar la madera
atraversar la escarcha :
establecer por fin nuestra evidencia :
existir sin razones ni sentido
en esta desnudez de la mañana
que ya la tarde vestirá de negro.
(Aqui entre la madera y la madera
rodeado de silenciosa pureza
siento el espacio una vez más seguirme
y circundarme, abierto
hasta tal vez el mar, talvez el cielo,
en el centro de un círculo habitado
por troncos sin follaje, por las líneas
que el invierno dibuja, por el vuelo
rápido y seco de unas aves grises,
yo vuelto a ser, vuelvo a reconocerme
estático tal vez, no sin fatiga,
pero fresco y metálico,
seguro de ser árbol y campana.)
Geografíia infructuosa
Editorial Losada, Buenos Aires,1972
Poème précédent en espagnol :
Ricardo Jaimes Freyre : Toujours... / Siempre .(07/10/2025).
Poème suivant en espagnol
Jorge Luis Borges : Un saxon / Un sajón (02/12/2025)