Gérard Le Gouic (1936 -) : Nous n’irons plus revoir la mer
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Nous n’irons plus revoir la mer
Parle-moi de Brest
qu’avant je n’aimais pas,
parle-moi de Brest
quand je veille dans mon lit
plus froid qu’un étang,
quand mes bras et ma poitrine
ne sont plus que la maison de mes chiens,
quand je fais l’amour à une veuve indolore
aussi mal qu’un tambour,
parle-moi de Brest
quand je voudrais embarquer
sur des cargos qui s’envolent
vers les îles rosacées du couchant,
quand je cherche à mourir
et ne m’écorche que les coudes,
parle-moi de Brest
quand je m’ennuie
quand je bois pour deviner qui je suis,
quand j’oublie pour boire à nouveau,
parle-moi de Brest, de Brest,
parle-moi de toi.
*
Cette maison laide
cette maison rose,
avec son jardinet devant
où se décolore un hortensia
et se rouille un sureau,
cette maison de louage
avec ses cordes à linge aux fenêtres,
son pignon décrépi contre lequel
nous appuyions notre tandem,
je la revois chaque nuit,
sa porte fendillée,
ses marches d’escalier
grattées aux tessons de bouteille.
Une fois poussés les volets,
la mer en face
bleuissait la chaux des murs
le plancher lavé à l’eau de Javel,
les bateaux en mouillage
frissonnaient sur le couvre-lit,
des abeilles venaient boire
dans la cruche en faïence.
Une fois ouverte ta blouse,
défaite ta jupe,
le ciel couleur du large
s’enroulait autour de tes hanches,
tes seins se coiffaient
de l’ombre crémeuse des mouettes
et mes épaules sur les tiennes
ne dépassaient plus le poids des abeilles
qui s’envolaient en rasant les armoires.
Il est ainsi des maisons laides,
des maisons roses que l’on ne choisit pas,
mais longtemps que l’on pleure
quand elles sont souvent vides
à l’instar de notre cœur.
*
Ces couples à hauteur du couchant
quand l’île n’est plus
qu’une étoile morte de l’océan
ces couples repus
de lumière et de promesses,
qui préparent leur amour et son déclin,
nous ressemblent-ils
à l’époque où nous nous aimions
comme l’herbe et la pluie ?
Ces couples qui se jettent
à joues jointes dans la nuit,
imprimant sur les falaises
le sillage d’une main à deux,
nous ressemblent-ils
quand tu acceptais de vivre
tant que je vivrais,
quand tu appelais ta propre mort
le temps que durerait la mienne ?
*
Je n’oublie pas
les hivers en Normandie,
la neige qui tombait sur les vergers,
la pluie qui ébouillantaient les arbres.
Je n’oublie pas la forêt d’Ecouve,
le château d’O
derrière ses peupliers de brouillard,
ses mouettes provocantes et peureuses
qui se chicanaient autour des tracteurs indolents.
Le cancer du temps aujourd’hui m’enveloppe.
Approche aussi le temps
des froids plus blancs que la neige
des matins noirs pour toujours,
et dans l’église du couchant
je rêve aux hivers en Normandie
comme à une île du Pacifique.
*
Nous n’irons plus revoir la mer,
ses pagodes d’écume,
ses palais d’une seconde,
ses glauques forteresses,
nous n’irons plus à Tréflez.
Nous n’irons plus revoir les tempêtes,
nous baigner à sec dans les dunes,
nous faire garrotter par les tourbillons
et délivrer contre un poème.
nous n’irons plus à Tronoën.
Nous n’irons plus revoit les îles,
recueillir le dernier appel
des amours et des oiseaux
qui s’en viennent mourir au couchant,
nous n’irons plus à Ouessant
*
Je m’en vais poitrinaire
de la femme que je quitte.
un chat noir et malin sort d’un pommier,
m’accompagne un brin.
Une princesse bohémienne
m’ouvre pour rien sa nuit.
Une veuve plus loin
m’offre le gîte de ses reins,
mais je n’accepte que les courbes de la route
et les détours de mon chagrin.
Je m’en vais solitaire
au bras de mon parapluie.
*
N’écris pas,
ne téléphone pas,
laisse-moi te parler de loin
comme on parle à une abeille,
laisse ma tête se remplir de cristaux,
les fourmis de la mort
remonter dans mes yeux
par les échelles des larmes,
laisse-moi dans la nuit sous le soleil inversé
qui n’éclaire pas les toits,
mais l’intérieur des greniers,
le dessous des armoires,
les puits de ma mémoire.
N’écris pas, ne téléphone pas,
je ne sais plus lire
que ce qui n’est pas écrit,
je n’entends plus
que les paroles imprononçables.
Laisse-moi t’imaginer
indifférente comme un arbre,
comme un chat sous un édredon.
*
Où seras-tu le jour de ma mort ?
Diras-tu avec les autres :
- Un poète sans renom prend sa route mauve ?
Où seras-tu le jour de mon trépas ?
Me renieras-tu en pâlissant comme la mer :
- Non, je ne le connaissais-pas ?
Où seras-tu le jour de mon enterrement ?
Fredonneras-tu pour qu’on l’entende :
- Peut-être qu’il nous ment ?
Où seras-tu quand la terre aura rempli ma mémoire ?
Pleureras-tu en te cachant :
- Qui aima-t-il ? Etait-ce moi vraiment ?
Où seras-tu les hivers qui suivront,
et les printemps, et les étés,
les automnes doux à la chair des vivants ?
Où seras-tu quand je ferai partie
des tremblements de terre, des éruptions,
des raz de marée qui te vieilliront ?
*
Vous qui m’avez volé la mer
comme on vole une branche de laurier,
je n’ai contre vous aucune arme,
que des paumes brûlées d’arcs-en-ciel
et noircies par des larmes,
je n’ai contre vous que des yeux
qui ne s’émerveilleront plus,
qu’un cœur que réclame la terre,
vous qui m’avez volé la mer
comme on ramasse une plume de mouette,
je n’ai contre vous
qu’une intarissable tristesse,
qu’une mort qui sera pour vous
à jamais muette.
Les bateaux en bouteille
Edition Telen Arvor, 29000 Quimper, 1985
Du même auteur :
« Quand ma chienne me regarde… » (29/11/2014)
Hôtel des îles (29/11/2015)
Cairn de Barnenez (29/11/2016)
« La campagne semble morte… » (29/11/2017)
Pierres (29/11/2018)
Ici (29/11/2019)
La terre aux manoirs d’herbes (1) (29/11/2020)
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