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Le bar à poèmes
29 novembre 2025

Gérard Le Gouic (1936 -) : Nous n’irons plus revoir la mer

 

Créateur : c.tymen Crédits : QPR - R145G

 

 

 

Nous n’irons plus revoir la mer

 

 


Parle-moi de Brest


qu’avant je n’aimais pas,

 

 

parle-moi de Brest


quand je veille dans mon lit


plus froid qu’un étang,


quand mes bras et ma poitrine


ne sont plus que la maison de mes chiens,


quand je fais l’amour à une veuve indolore


aussi mal qu’un tambour,

 

 

parle-moi de Brest


quand je voudrais embarquer


sur des cargos qui s’envolent


vers les îles rosacées du couchant,


quand je cherche à mourir


et ne m’écorche que les coudes,

 

 

parle-moi de Brest


quand je m’ennuie


quand je bois pour deviner qui je suis,


quand j’oublie pour boire à nouveau,

 

 

parle-moi de Brest, de Brest,


parle-moi de toi.

 

 

*


Cette maison laide


cette maison rose,


avec son jardinet devant


où se décolore un hortensia


et se rouille un sureau,


cette maison de louage


avec ses cordes à linge aux fenêtres,


son pignon décrépi contre lequel


nous appuyions notre tandem,

 

 

je la revois chaque nuit,


sa porte fendillée,


ses marches d’escalier


grattées aux tessons de bouteille.

 

 

Une fois poussés les volets,


la mer en face


bleuissait la chaux des murs


le plancher lavé à l’eau de Javel,

 

 

les bateaux en mouillage


frissonnaient sur le couvre-lit,


des abeilles venaient boire


dans la cruche en faïence.

 

 

Une fois ouverte ta blouse,


défaite ta jupe,


le ciel couleur du large


s’enroulait autour de tes hanches,

 

 

tes seins se coiffaient


de l’ombre crémeuse des mouettes


et mes épaules sur les tiennes


ne dépassaient plus le poids des abeilles


qui s’envolaient en rasant les armoires.

 

 

Il est ainsi des maisons laides,


des maisons roses que l’on ne choisit pas,


mais longtemps que l’on pleure


quand elles sont souvent vides


à l’instar de notre cœur.

 

 

*


Ces couples à hauteur du couchant


quand l’île n’est plus


qu’une étoile morte de l’océan


ces couples repus


de lumière et de promesses,


qui préparent leur amour et son déclin,


nous ressemblent-ils


à l’époque où nous nous aimions


comme l’herbe et la pluie ?

 

 


Ces couples qui se jettent


à joues jointes dans la nuit,


imprimant sur les falaises


le sillage d’une main à deux,


nous ressemblent-ils


quand tu acceptais de vivre


tant que je vivrais,


quand tu appelais ta propre mort


le temps que durerait la mienne ?

 

 

*


Je n’oublie pas 


les hivers en Normandie, 


la neige qui tombait sur les vergers,


la pluie qui ébouillantaient les arbres.

 

 

Je n’oublie pas la forêt d’Ecouve,


le château d’O


derrière ses peupliers de brouillard,


ses mouettes provocantes et peureuses


qui se chicanaient autour des tracteurs indolents.

 

 

Le cancer du temps aujourd’hui m’enveloppe.


Approche aussi le temps


des froids plus blancs que la neige


des matins noirs pour toujours,


et dans l’église du couchant


je rêve aux hivers en Normandie


comme à une île du Pacifique.

 

 

*


Nous n’irons plus revoir la mer,


ses pagodes d’écume,


ses palais d’une seconde,


ses glauques forteresses,

 

 

nous n’irons plus à Tréflez.

 

 

Nous n’irons plus revoir les tempêtes,


nous baigner à sec dans les dunes,


nous faire garrotter par les tourbillons


et délivrer contre un poème.

 

 

nous n’irons plus à Tronoën.

 

 

Nous n’irons plus revoit les îles,


recueillir le dernier appel


des amours et des oiseaux


qui s’en viennent mourir au couchant,

 

 

nous n’irons plus à Ouessant

 

 

*


Je m’en vais poitrinaire


de la femme que je quitte.

 

 

un chat noir et malin sort d’un pommier,


m’accompagne un  brin.

 

 

Une princesse bohémienne


m’ouvre pour rien sa nuit.

 

 

Une veuve plus loin


m’offre le gîte de ses reins,

 

 

mais je n’accepte que les courbes de la route


et les détours de mon chagrin.

 

 

Je m’en vais solitaire


au bras de mon parapluie.

 

 

*


N’écris pas,


ne téléphone pas,


laisse-moi te parler de loin


comme on parle à une abeille,

 

 

laisse ma tête se remplir de cristaux,


les fourmis de la mort


remonter dans mes yeux


par les échelles des larmes,

 

 

laisse-moi dans la nuit sous le soleil inversé


qui n’éclaire pas les toits, 


mais l’intérieur des greniers,


le dessous des armoires,


les puits de ma mémoire.

 

 

N’écris pas, ne téléphone pas,


je ne sais plus lire


que ce qui n’est pas écrit,


je n’entends plus


que les paroles imprononçables.

 

 

Laisse-moi t’imaginer 


indifférente comme un arbre,


comme un chat sous un édredon.

 

 

*


Où seras-tu le jour de ma mort ?


Diras-tu avec les autres :


- Un poète sans renom prend sa route mauve ?

 

 

Où seras-tu le jour de mon trépas ?


Me renieras-tu en pâlissant comme la mer :


 - Non, je ne le connaissais-pas ?

 

 


Où seras-tu le jour de mon enterrement ?


Fredonneras-tu pour qu’on l’entende :


- Peut-être qu’il nous ment ?

 

 

Où seras-tu quand la terre aura rempli ma mémoire ?


Pleureras-tu en te cachant :


- Qui aima-t-il ? Etait-ce moi vraiment ?

 

 

Où seras-tu les hivers qui suivront,


et les printemps, et les étés,


les automnes doux à la chair des vivants ?

 

 

Où seras-tu quand je ferai partie


des tremblements de terre, des éruptions,


des raz de marée qui te vieilliront ?

 

 

*


Vous qui m’avez volé la mer


comme on vole une branche de laurier,


je n’ai contre vous aucune arme,


que des paumes brûlées d’arcs-en-ciel


et noircies par des larmes,


je n’ai contre vous que des yeux


qui ne s’émerveilleront plus,


qu’un cœur que réclame la terre,


vous qui m’avez volé la mer


comme on ramasse une plume de mouette,


je n’ai contre vous


qu’une intarissable tristesse,


qu’une mort qui sera pour vous


à jamais muette.

 

 

 

Les bateaux en bouteille


Edition Telen Arvor, 29000 Quimper, 1985  

 

Du même auteur : 


 « Quand ma chienne me regarde… » (29/11/2014)


Hôtel des îles (29/11/2015)


Cairn de Barnenez (29/11/2016)


« La campagne semble morte… » (29/11/2017)


Pierres (29/11/2018)


Ici (29/11/2019)


La terre aux manoirs d’herbes (1) (29/11/2020)


Le Marcheur d’Afrique (29/11/2021)


La terre aux manoirs d’herbes (2) (29/11/2022)


La terre aux manoirs d’herbes (3) (29/11/2023)


Pommier (29/11/2024)
 

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