Robert Droguet (1929 – 2009) : Les trois jours
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Les Trois jours
1
Dire en trois mots ce qui depuis trois ans
Nous enjambe et nous lie dans l’inconfort
de la validité et les étapes de la durée
Avec des heurts, des abandons prétendus sans retour
Oubliés aujourd’hui. Nos visages nous étonnent.
On voudrait en vain trouver le repos,
L’apaisement, entendre les cantates. Mais l’autrefois
Est d’hier. Attendre encore, dans l’arrachement de la patience,
Grands écorchés de nos scènes de silence, de notre théâtre
D’ombre ! Si douce la lumière qui tombe de tes yeux
Sur mes ruses de guetteur ! Si haute ta colère de cratère
Sur mes champs de mine, piégés partout, démunis !
Le triple ban impublié qui nous fait se rejoindre
Ici, là ou plus loin, au hasard dans la ville,
Nous a conduit à ces hauteurs que les fenêtres voûtent
Si doucement, pour les pencher vers nous, mécontents
Et heureux comme un parc ouvert à tous les vents
Où s’insinuent le doute et l’étreinte parfaite
Dans l’instabilité du désarroi, dans le rechant
Redoublé, dans l’équilibre si haut dans les cintres
Qu’un filet invisible supplie le regard et recycle la vue.
Prudence de nos jours, rivalité sans fin, escarmouche
Venimeuse qu’aucun poison n’enrichit ! La maturité du matin,
Les rives béates, l’accord tacite, rien n’exista jamais.
Que cette image durable qui marche devant nous
Comme une pente soudaine où le moindre obstacle
N’osa jamais élever l’ombre de son ombre. Lisses,
Nos jours glissent entre nos bras comme un réseau,
Un fuseau sans aléa, une eau tranquille de rivière,
Entre les berges. Demain comme hier heureux aujourd’hui !
2
Autrefois encombré par les autres que nous étions,
Quand j’ai osé croiser ta route le soleil était déjà haut,
Peuple de tiraillements, incidents mitoyens, il a fallu
Tailler en pointe notre barque ! comme si l’on pouvait rire,
Et trouver la balance de nos gestes. Passer sans déchirer,
Minuscules marcheurs des buissons, attentifs aux circonstances.
Nous n’avions pas le droit de nous tromper. Le mal
Nous précédait avec une évidence plane. Le moindre écart
Etait comme la note voisine sur le clavier impardonnable.
Douces nuits. Jours d’enfer. A quelle oreille aveugle
Fallait-il se fier ? L’élan comptable surveillait nos défauts.
On n’avait plus recours ni indulgence. Les bordures à glissière
Qu’on voit au bord des routes accompagnaient nos pas
Mesurés, précaution obligée. Une raison inhumaine et simple
Invitait ensemble démarche et décision. On avançait toujours
Sans protocole ni délai. L’erreur eût pris des allures
De catastrophe. On l’évita. Fallait-il poncer et réduire,
On eût choisi... On n’avait pas le choix. On effaçait tout.
On désamorçait le moindre éclat, on écaillait les reliefs.
Le danger se cachait dans l’inévitable ombre portée.
On voulait être... On n’avait rien à vouloir. On était là
Ensemble. C’était le bout du monde, frêle esquif, nouveau départ,
Comme un contrepoids haut remonté déclenche le déclic,
Comme la grande horloge d’angle, comme l’éventail des tirailleurs
Qui prennent position. On se faufilait l’un vers l’autre
Sans pouvoir se prêter main forte, plus solitaire d’être ensemble
Comme il arrive à des malades groupés par chambre plus cruelle.
La feinte fait souvent plus mal que le coup. Notre bouclier
Etait tourné vers l’intérieur comme les peintures de dessous
Dans les cryptes qu’un hasard heureux fait découvrir plus fraîches.
Les courses ne visaient pas leur but. On avait l’air de tout savoir.
On était bien ensemble. Un premier matin commençait dans la rue
Grise que les camions ébranlaient. On ne savait pas où allait
Le chemin qu’on suivait. On parait au plus pressé. On était là
Soudain avec des clés et un panier de ménagère. Dans des sacs de papier
On apportait du charbon. Je reviendrai à midi. Il fait froid dehors.
Quand tu revenais de l’école j’apportais des croissants. Le travail
N’avançait pas. On était en retard. De cours sommeil changeaient
La face des choses. L’air vif du lac nous faisait se serrer.
In, « 12 poètes d’aujourd’hui »
C.R.D.P., Lyon, 1973