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Le bar à poèmes
28 novembre 2025

Robert Droguet (1929 – 2009) : Les trois jours

 

 

 

Les Trois jours

 

 

1

 

Dire en trois mots ce qui depuis trois ans


Nous enjambe et nous lie dans l’inconfort


de la validité et les étapes de la durée

 

 

Avec des heurts, des abandons prétendus sans retour


Oubliés aujourd’hui. Nos visages nous étonnent.


On voudrait en vain trouver le repos,

 

 

L’apaisement, entendre les cantates. Mais l’autrefois


Est d’hier. Attendre encore, dans l’arrachement de la patience,


Grands écorchés de nos scènes de silence, de notre théâtre

 

 

D’ombre ! Si douce la lumière qui tombe de tes yeux 


Sur mes ruses de guetteur ! Si haute ta colère de cratère


Sur mes champs de mine, piégés partout, démunis !

  

 

Le triple ban impublié qui nous fait se rejoindre


Ici, là ou plus loin, au hasard dans la ville,


Nous a conduit à ces hauteurs que les fenêtres voûtent 

 

 

Si doucement, pour les pencher vers nous, mécontents


Et heureux comme un parc ouvert à tous les vents


Où s’insinuent le doute et l’étreinte parfaite 

 

 

Dans l’instabilité du désarroi, dans le rechant


Redoublé, dans l’équilibre si haut dans les cintres


Qu’un filet invisible supplie le regard et recycle la vue.

 

 

Prudence de nos jours, rivalité sans fin, escarmouche


Venimeuse qu’aucun poison n’enrichit ! La maturité du matin,

  
Les rives béates, l’accord tacite, rien n’exista jamais.

 

 

Que cette image durable qui marche devant nous


Comme une pente soudaine où le moindre obstacle


N’osa jamais élever l’ombre de son ombre. Lisses,

 

 

Nos jours glissent entre nos bras comme un réseau,


Un fuseau sans aléa, une eau tranquille de rivière,


Entre les berges. Demain comme hier heureux aujourd’hui !

 

 

2

 

 

Autrefois encombré par les autres que nous étions,


Quand j’ai osé croiser ta route le soleil était déjà haut,


Peuple de tiraillements, incidents mitoyens, il a fallu

 

 

Tailler en pointe notre barque ! comme si l’on pouvait rire,


Et trouver la balance de nos gestes. Passer sans déchirer,


Minuscules marcheurs des buissons, attentifs aux circonstances.

 

 

Nous n’avions pas le droit de nous tromper. Le mal


Nous précédait avec une évidence plane. Le moindre écart

 
Etait comme la note voisine sur le clavier impardonnable.

 

 

Douces nuits. Jours d’enfer. A quelle oreille aveugle


Fallait-il se fier ? L’élan comptable surveillait nos défauts.


On n’avait plus recours ni indulgence. Les bordures à glissière

 

 

Qu’on voit au bord des routes accompagnaient nos pas


Mesurés, précaution obligée. Une raison inhumaine et simple


Invitait ensemble démarche et décision. On avançait toujours

 

 

Sans protocole ni délai. L’erreur eût pris des allures


De catastrophe. On l’évita. Fallait-il poncer et réduire,


On eût choisi... On n’avait pas le choix. On effaçait tout.

 

 

On désamorçait le moindre éclat, on écaillait les reliefs.


Le danger se cachait dans l’inévitable ombre portée.


On voulait être... On n’avait rien à vouloir. On était là

 

 

Ensemble. C’était le bout du monde, frêle esquif, nouveau départ,


Comme un contrepoids haut remonté déclenche le déclic,


Comme la grande horloge d’angle, comme l’éventail des tirailleurs

 

 

Qui prennent position. On se faufilait l’un vers l’autre


Sans pouvoir se prêter main forte, plus solitaire d’être ensemble


Comme il arrive à des malades groupés par chambre plus cruelle.

 

 

La feinte fait souvent plus mal que le coup. Notre bouclier 

 
Etait tourné vers l’intérieur comme les peintures de dessous 


Dans les cryptes qu’un hasard heureux fait découvrir plus fraîches.

 

 

Les courses ne visaient pas leur but. On avait l’air de tout savoir.


On était bien ensemble. Un premier matin commençait dans la rue


Grise que les camions ébranlaient. On ne savait pas où allait

 

                     

Le chemin qu’on suivait. On parait au plus pressé. On était là


Soudain avec des clés et un panier de ménagère. Dans des sacs de papier


On apportait du charbon. Je reviendrai à midi. Il fait froid dehors.

 

 

Quand tu revenais de l’école j’apportais des croissants. Le travail


N’avançait pas. On était en retard. De cours sommeil changeaient 


La face des choses. L’air vif du lac nous faisait se serrer.

 

 

 

 

In, « 12 poètes d’aujourd’hui »


C.R.D.P., Lyon, 1973
 

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