Avrom Sutzkever (1913 - 2010) / אַבֿרהם סוצקעווער : Le violoniste du ghetto
/image%2F1371599%2F20250807%2Fob_c0afd8_avrom-sutzkever-image-extraite-du-fil.png)
Le violoniste du ghetto
Un mur gris lui voile la face
Depuis qu’il n’entend plus le son,
Le rêve et le réel s’effacent
Tant lui manque son violon.
Le monde et son âme sonnante
S’envolèrent avec le son.
Il advint, merveille étonnante,
Que lui manquait son violon.
Au plus secret de sa tristesse
Comme un fût de vin l’enterra,
De l’autre côté de la porte,
Avant même ici qu’ il entrât.
Sans violon quel sens a sa vie ?
Sans toit, un édifice d’os !
Le temps le traverse, dérive,
D’où il vient repart aussitôt.
Un pleur n’est plus rien qu’une goutte,
Un mot – poussière dans le vent.
A son chevet le soleil qui se couche
Avant de fondre a déjà cheveux blancs.
Et l’homme vit comme dans un miroir
Sans savoir ce qu’il fait, vivant,
Le sang sur les pierres se moire
Sans savoir qu’on l’appelle sang.
Une fois, portant une pelle,
La nuit en cachette il sortit
Pour déterrer le violon fidèle
Sous son foyer anéanti.
Le violon il doit le découvrir,
Boire à sa source la clarté
Et tout d’un coup l’on vit s’ouvrir
La dernière couche éclatée.
Il l’aperçoit en bas, il le capture,
Le violon brille et lui jette un éclat
Et de nouveau il glisse au long des murs
Du quartier juif où le portent ses pas.
Et pour le gris des mêmes pierres
Il joue alors selon son cœur,
Que se purifie la moindre poussière
Chaque son devient empereur.
Comme des enfants les mots se réjouissent,
Enfants qui sont mélodieux accords,
Voilà maintenant que frémissent
Réveillés par l’archet les morts.
Et des fosses les foules sortent,
Compagnons vêtus de rosée,
Et vient aussi l’épouse morte
Vient aussi le fils bien-aimé.
Et chacun de ceux qui l’écoutent
Devient plus fort, plus lumineux,
Les larmes ne sont plus des larmes
Un univers s’épure en chacun d’eux.
Et tous marchent, tous s’émerveillent,
Pour la première fois se voient.
Le son les recrée et réveille
Cœur neuf en eux, nouvelle voix.
Le sang sur la pierre est tourmente,
Et chaque mot est un stylet
Et chaque cave est tour géante
Et chaque homme est cela qu’il est.
Traduit du yiddish par Charles Dobzynski,
in « Anthologie de la poésie yiddish, Le miroir d’un peuple »,
Éditions Gallimard, 2000.
Du même auteur :
Les juifs gelés (13/08/2014)
Paysage de fin de nuit (17/07/2016)
Dans la hutte de neige (16/08/2017)
Pelisse de feu (16/08/2018)
Les gazelles de Yamsuf (16/08/2019)
Prière à soi-même (07/08/2020)
Automne tsigane (07/08/2021)
Jardin chagallien (07/08/2022)
Le plomb de l’imprimerie Rom (07/08/2023)
« Mon souffle ma malédiction... » (07/08/2024)