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Le bar à poèmes
6 août 2025

Avrom Sutzkever (1913 - 2010) / אַבֿרהם סוצקעווער : Le violoniste du ghetto

 

 

Le violoniste du ghetto

 


Un mur gris lui voile la face


Depuis qu’il n’entend plus le son,


Le rêve et le réel s’effacent


Tant lui manque son violon.


Le monde et son âme sonnante


S’envolèrent avec le son.


Il advint, merveille étonnante,


Que lui manquait son violon.

 

 


Au plus secret de sa tristesse


Comme un fût de vin l’enterra,


De l’autre côté de la porte,


Avant même ici qu’ il entrât.

 

 

Sans violon quel sens a sa vie ?


Sans toit, un édifice d’os !


Le temps le traverse, dérive,


D’où il vient repart aussitôt.

 

 

Un pleur n’est plus rien qu’une goutte,


Un mot – poussière dans le vent.


A son chevet le soleil qui se couche

 

Avant de fondre a déjà cheveux blancs.

 

 

Et l’homme vit comme dans un miroir


Sans savoir ce qu’il fait, vivant,


Le sang sur les pierres se moire


Sans savoir qu’on l’appelle sang.

 

 

Une fois, portant une pelle,


La nuit en cachette il sortit


Pour déterrer le violon fidèle


Sous son foyer anéanti.

 

 

Le violon il doit le découvrir,


Boire à sa source la clarté


Et tout d’un coup l’on vit s’ouvrir


La dernière couche éclatée.

 

 

Il l’aperçoit en bas, il le capture,


Le violon brille et lui jette un éclat


Et de nouveau il glisse au long des murs


Du quartier juif où le portent ses pas.

 

 

Et pour le gris des mêmes pierres


Il joue alors selon son cœur,


Que se purifie la moindre poussière


Chaque son devient empereur.

 

 

Comme des enfants les mots se réjouissent,


Enfants qui sont mélodieux accords,


Voilà maintenant que frémissent


Réveillés par l’archet les morts.

 

 

Et des fosses les foules sortent,


Compagnons vêtus de rosée,


Et vient aussi l’épouse morte


Vient aussi le fils bien-aimé.

 

 

Et chacun de ceux qui l’écoutent


Devient plus fort, plus lumineux,


Les larmes ne sont plus des larmes


Un univers s’épure en chacun d’eux.

 

 

Et tous marchent, tous s’émerveillent,


Pour la première fois se voient.


Le son les recrée et réveille


Cœur neuf en eux, nouvelle voix.

 

 

Le sang sur la pierre est tourmente,


Et chaque mot est un stylet


Et chaque cave est tour géante


Et chaque homme est cela qu’il est.

 

 

 


Traduit du yiddish par Charles Dobzynski, 


in « Anthologie de la poésie yiddish, Le miroir d’un peuple », 


Éditions Gallimard, 2000.

 

Du même auteur :

 
Les juifs gelés (13/08/2014)


Paysage de fin de nuit (17/07/2016)


Dans la hutte de neige (16/08/2017)


Pelisse de feu (16/08/2018)


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