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Le bar à poèmes
6 août 2025

Robert Desnos (1900 -1945) : Le Satyre

 

 

 

Le Satyre

 

 

Enfin sortir de la nuit,

 

Sortir de la boue.

 

Ho ! Comme elles tiennent aux pieds et aux membres

 

La nuit et la boue !

 

Ce chemin me conduira aux rivières claires où l’on se baigne entre deux rives 

 

     de gazon

 

Rivières ombragées par les arbres,

 

Effleurées par l’aile des oiseaux,

 

Eau pure, eau pure, vous me lavez.

 

Je m’abandonnerai à ton courant dans lequel naviguent les feuilles encore vertes 

 

     que le vent fit tomber.

 

Eau pure qui lave sans arrêt les images reflétées.

 

Eau pure qui frissonne sous le vent,

 

Je me baignerai et je laisserai le reflet de moi-même en toi-même, eau pure !

 

Tu le laveras, ce reflet où je ne veux me reconnaître,

 

Ou bien emporte-le, loin,

 

Jusqu’aux océans qui le dissoudront comme du sel.

 

Que tombent le veston, le col et la cravate, uniforme abominable de la vie grise 

 

     que je mène.

 

Que jaillissent les pieds, hors des lourds souliers.

 

Que glissent le long des jambes, les jambes du pantalon.

 

Que le tissu me frôle.

 

Ah ! la fraîcheur du vent, la chemise soudain jaillie

 

Comme le sperme ou la mousse du champagne.

 

Et cet éclat de ma chair entrevue nue sous un rayon du soleil.

 

Le poil se hérisse, semblable au gazon

 

Où fleurit, énorme, la fleur du sexe et l’ombre des cuisses.

 

L’arrivée de l’air dans les corridors sombres et puants de la chair,

 

Les fesses dévoilées, lumineuses, comme un corps de nymphe…

 

Corps flétri, boutonneux, à la chair grise comme ma vie.

 

Et là, dans la gorge, un désir de bergère et de princesse isolées qui naît et remonte 

 

     comme une nausée.

 

J’avais jadis des fleurs dans les mains,

 

J’avais dans la bouche le suc des fleurs et des herbes et la sève des arbres et le 

 

     sable des plages et même la terre mouillée des marais,

 

Une délicieuse amertume à laquelle le vent ajoutait la sienne, emplissait ma 

 

     bouche.

 

Mon corps était couvert de pollen.

 

Je sentais le pré, la rivière, et les forêts à fougères et à champignons.

 

Je marchais dans la terre

 

Jusqu’aux genoux, jusqu’au sexe, jusqu’au nombril, 

 

jusqu’à la bouche et aux yeux.

 

Mais quoi ? Seul ici sous ces ombrages…

 

Ma solitude se peuple des fantômes et des créatures de ma sexualité.

 

Quelle foule ! Quelle cohue !

 

..............................................................

 

 

 


Fortunes

 

Editions Gallimard, 1942

 

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