Homère / Ὅμηρος (VIIIème siècle av. J.C.) : « Fils de Laërte, descendant du bon Dieu... »,
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Homère, Prince des poètes © Bibliothèque nationale de France
L’amertume d’Achille
« Fils de Laërte, descendant du bon Dieu, Ulysse qui es si malin,
Je dois vous signifier la chose une bonne fois à la fin.
C’est comme cela que j’entends la faire et c’est comme ça qu’elle se fera.
Et vous n’aurez pas ainsi à roucouler l’un après l’autre, assis devant moi.
Je ne peux pas plus souffrir que l’Empire de la mort ou ses portes
Celui qui a une chose dans le cœur et qui sur ses lèvres en a une autre.
Je m’en vais vous dire, moi, ce qui me semble tout à fait bon,
Et je ne crois pas que je me laisse convaincre par le fils d’Atrée, par Agamemnon.
Les autres Grecs n’y pourront rien non plus, et je vois trop bien qu’on ne récolte
aucune gratitude
Quand on se bat contre avec l’ennemi sans trêve et sans lassitude.
Quand on reste chez soi ou qu’on se bagarre de tout son cœur, c’est le même
résultat,
Et le lâche et le vaillant sont estimés au même poids.
Celui qui ne fait rien et celui qui en fait beaucoup, tous les deux pour finir
ils meurent.
Qu’est-ce qui me revient à la fin d’en avoir vu de toutes les couleurs ?
D’avoir chaque jour risqué ma vie dans la bataille ?
Je suis comme un oiseau qui, tout ce qu’il trouve, vaille que vaille,
L’offre à ses petits encore sans plumes, au hasard de la becquée.
J’ai passé, moi, d’incalculables nuits, sans sommeiller,
J’ai traversé des jours sanglants à faire la guerre contre d’autres hommes,
Je me suis battu contre eux afin de prendre les femmes de ces hommes.
Avec mes bâtiments, je suis allé ravager douze villes humaines.
Et sur la terre ferme, j’en compte encore onze, que j’ai prises dans la riche
province troyenne.
A toutes ces villes, j’ai ravi des trésors innombrables et éclatants,
Et j’allais les apporter à Agamemnon, le fils d’Atrée, en présents.
Lui, il avait son cantonnement, près des avisos, à l’arrière des coups,
Il prenait, il distribuait un peu, et il gardait beaucoup.
Aux chefs, aux rois, il accordait aussi des parts d’honneur.
Ils les ont toujours, eux, mais à moi, à moi tout seul parmi les Grecs et
les seigneurs,
Il a pris ma part, il a gardé ma femme bien douce, ah ! qu’il couche avec elle,
Et qu’il y prenne son plaisir ! mais pourquoi alors les Grecs aux Troyens ont-ils
cherché querelle ?
Pourquoi, lui, le fils d’Astrée, a-t-il réuni et amené tout on peuple jusqu’ici ?
Est-ce que ce n’est pas pour Hélène aux beaux cheveux que nous sommes ici ?
Est-ce que les fils d’Atrée sont tout seuls au monde à aimer leurs femmes ?
Mais tout homme qui a du cœur et de la cervelle aime sa femme !
Et il lui donne sa protection ! Et moi, cette femme-là,
Je l’aimais du fond de mon cœur, toute captive qu’elle soit !
Il me l’a arrachée des mains, elle qui était ma part d’honneur, et il me l’a blousé.
Qu’il ne cherche pas à me persuader, je ne l’écouterais pas, je le connais !...
Désormais c’est moi qui refuse de me battre avec Hector descendant des dieux.
Demain, je ferai un sacrifice à Zeus et aux autres dieux,
Et je ferai tirer les bâtiments à la mer, et, la cargaison embarquée
Tu verras, si tu le veux, et si la chose peut t’intéresser,
Au petit jour mes bâtiments prendre la mer à travers les détroits poisonneux,
s
Et, dans chaque bateau, les gars seront des rameurs vigoureux.
Et si l’illustre Ebranleur de la terre nous accorde une bonne traversée,
Sous trois jours, je puis être chez moi, dans ma patrie bien cultivée !
J’ai laissé là-bas, quand pour mon malheur je suis venu ici, des richesses en
nombre.
J’y ajouterai maintenant et l’or, et le bronze sombre,
Et les captives à la belle ceinture, et le fer gris,
Tour ce que j’emporte et qui a été mon butin ici.
Il n’y a que ma part d’honneur, que celui qui me l’avait donnée,
Le roi Agamemnon, m’a reprise, afin de m’outrager !.....
Va, il n’est rien pour moi qui soit aussi précieux que la vie,
Même pas les richesses de Troie, la bonne ville,
Celles qu’elle avait pendant la paix, avant que les garçons de Grèce ne soient
arrivés...
Les bœufs, les moutons gras, cela s’enlève au marché,
Les trépieds, les chevaux aux crins blonds, cela s’achète comme on veut,
Mais la vie d’un homme, cela ne se retrouve pas, et cela ne se peut
S’enlever ou s’acheter, le jour qu’elle est sortie de l’enclos de ses dents. »
Traduit du grec par Robert Brasillach
in, « Anthologie de la poésie grecque »
Editions Stock, 1950
Du même auteur :
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