Canalblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le bar à poèmes
26 juillet 2024

Homère / Ὅμηρος (VIIIème siècle av. J.C.) : Odyssée. Chant VI (2)

Mosaïque du bateau d'Ulysse

Odyssée

Chant VI

.....................................................................................

Ensuite de quoi elle appela aussitôt ses servantes aux belles tresses

« Restez donc avec moi, servantes. Pourquoi vous enfuir à la vue d’un homme ?

Comment cela, craindriez-vous qu’il fût d’une espèce malveillante?

Pas cet homme-ci, il n’est pas homme à venir porter les hostilités

Sur la terre Phéacienne qui plus qu’une autre jouit de la faveur des dieux.

Car nous habitons à l’écart, au creux des vagues turbulentes de la mer,

Terre ultime, et nul jamais parmi les mortels ne vint se mêler à nous.

Mais voyez cet homme, ce pauvre vagabond débarqué sur notre rivage,

Il faut vite l’accueillir, le soigner, car c’est de Zeus que viennent

Les étrangers, les suppliants. Petite aumône fait les grandes amitiés !

Allons servantes, donnons vite à boire et à manger à cet étranger

Et puis baignons-le dans le fleuve, là où l’abri le protégera du vent »

Tels furent ses mots. Lors, s’appelant l’une l’autre les servantes s’arrêtèrent

Et firent venir Odusseus tout contre l’abri ainsi que le leur demandait

Nausicaa, la fille d’Alkinoos au riche cœur, tandis qu’auprès de lui

Elles déposaient un manteau, une tunique d’homme et des vêtements

Et qu’elles lui apportaient, dans une bouteille d’or, de l’huile onctueuse

Et qu’elles l’emmenaient se baigner et se laver dans le courant du fleuve.

Et c’est ainsi que parla Odusseus, le dieu, au milieu des servantes.

« Servantes, restez au loin, n’approchez pas, laissez-moi tout d’abord

Laver le sel de la mer de mes épaules, laissez-moi me frotter d’huile

Car il y a si longtemps que l’huile n’a pas coulé le long de mon corps.

Non, je ne pourrais vraiment pas me laver en face de vous, j’aurais honte

De me produire nu, devant vous jeunes filles aux cheveux savamment tressés. »

Ce furent ses paroles, donc elles, s’éloignant de lui, vinrent vers leur maîtresse

Tandis que lui puisant à l’eau du fleuve, Odusseus le divin, s’en aspergeait

Pour dissoudre le sel de la mer qui lui couvrait le cou et les larges

Épaules et pour ôter de sa tête l’écume blanche de la plaine stérile.

Alors, quand il eut fini de se laver et qu’il se fut enduit de graisse,

Il s’habilla des vêtements que lui avait fournis la jeune fille nubile

Et l’Athénienne née de Zeus le rendit plus grand à voir, plus imposant,

Et fit couler de son chef sa chevelure bouclée pareille à la jacinthe.

Ainsi quand un orfèvre sertit d’un écrin d’or un ouvrage d’argent,

Avec art, habileté, sachant d’Hephaistos, de Pallas Athéné toutes

Les techniques, et qu’il accomplit un chef-d’œuvre de beauté et de grâce,

Ainsi répandit-elle la grâce sur lui, sur sa nuque, sur ses épaules,

Et il s’en fut s’asseoir plus loin, à l’écart, sur le sable de la mer,

Éblouissant de grâce et de beauté, et la jeune fille l’admirait.

Alors elle, au milieu de ses servantes aux belles tresses, prit la parole.

« Écoutez-moi, jeunes filles aux bras blancs, laissez-moi vous parler.

Non, ce n’est pas contre l’avis des dieux, les dieux qui tiennent l’Olympe,

Que l’étranger que vous voyez est venu se mêler aux Phéaciens.

Au commencement je l’avoue, c’est vrai, il me paraissait misérable,

Mais à présent il ressemble à un dieu, un de ceux qui habitent le grand ciel

Oh, je voudrais tellement qu’un homme comme lui me soit promis pour époux !

Parmi les Phéaciens ! Oh je voudrais tellement qu’il demeure chez nous !

Allons servantes, offrez à boire et à manger à cet étranger. »

Elle se tut. Les servantes donc, l’ayant écoutée, lui obéirent,

Déposèrent aux pieds d’Odusseus de la nourriture, de la boisson,

Et pour sûr qu’il but et qu’il mangea notre divin Odusseus !

Qu’il mangea avidement, lui depuis si longtemps affamé, assoiffé !

Mais Nausicaa aux bras blancs réfléchissait à bien d’autres choses

Tandis qu’elle repliait les vêtements qu’elle posa sur la belle voiture,

Qu’elle attelait les mules aux sabots robustes, qu’elle montait elle-même.

Lors, appelant Odusseus par son nom, elle l’exhorta de ces paroles.

« Maintenant lève-toi étranger, nous partons à la ville, je te conduis

A la maison de mon père, le sage homme, tu rencontreras chez lui,

Crois-moi, je te le dis, les meilleurs, les plus nobles des Phéaciens.

Mais d’abord agis comme je dis, tu ne me sembles pas manquer de raison.

Aussi longtemps que nous irons par les champs et les demeures des hommes,

Qu’en compagnie des servantes tu suivras le char et les mules d’un pas

Rapide, je te montrerai la voie tout ce temps, mais ensuite nous parviendrons

A proximité de la ville qu’entoure un rempart aux murailles élevées

Cependant que de chaque côté de la ville s’étend un port dont l’entrée

Est étroite, les nefs à la double courbe sont tirées sur le chemin,

Pour chacune d’entre elles il y a en effet une remise singulière.

Alors, tu te trouveras sur l’agora des Phéaciens, tu contourneras

Le magnifique temple de Poséidon construit en pierres équarries.

C’est là que l’on répare les gréements des navires aux coques noires,

Les cables et les cordages, c’est là que l’on affine les rames

Car, vois-tu, les Phéaciens n’ont pas souci des arcs ni des carquois

Mais des mâts de navire, des avirons, des coques bien équilibrées

Avec lesquels ils ont plaisir à parcourir la mer à l’écume grise.

D’ailleurs moi j’évite leur langue acerbe, je redoute leurs moqueries

Dans mon dos, ce sont des gens extrêmement arrogants et d’aventure

L’un, plus méchant que les autres, pourrait bien m’apostropher ainsi

« Qui est donc ce bel et grand homme qui suit Nausicaa, qui est donc

Cet étranger ? Où l’a-t-elle déniché ? C’est sans doute son futur époux !

Ce sera un naufragé qu’elle aura recueilli, il vient certainement

D’un pays lointain puisque personne ne vit dans notre voisinage.

Ou bien est-ce un dieu qu’elle aurait appelé de ses souhaits et qui

Serait descendu du ciel pour lui plaire et vivre avec elle éternellement.

Cela vaut bien mieux qu’elle prenne pour époux quelqu’un qu’elle aura trouvé

Ailleurs, puisqu’elle n’a que mépris pour les hommes de son peuple,

Les Phéaciens, tous ceux qui la courtisent, qui sont nombreux et qui ont leurs

[m érites »

Voilà comme ils diront, voilà le genre de reproches qu’ils me feront,

Et d’ailleurs moi-même j’ai l’habitude de blâmer celle qui agit ainsi

Et qui, malgré les conseils de son père et sa mère chéris, se mêle

Aux hommes avant d’avoir accompli, publiquement, les rites du mariage.

Étranger, viens vite joindre ta parole à la mienne afin que sur-le-champ

Nous obtenions de mon père l’espoir de ton retour dans ton pays.

Nous allons rencontrer, au bord de la route, le magnifique bois sacré

D’Athéné, un bois de peupliers noirs. Dedans coule une source. Autour

S’étend une prairie. Là est la terre de mon père et sa vigne vigoureuse

Qui ne sont éloignées de la ville que d’autant que porte l’écho d’un cri.

Assieds-toi là et attends que nous atteignions la ville et ma maison.

Puis quand tu estimeras que nous sommes parvenus tout près de celle-ci

Alors va, avance vers la ville des Phéaciens, demande qu’on t’indique

La demeure de mon père, Alkinoos au cœur généreux, tu la reconnaîtras

Très facilement, même un tout petit enfant en bas âge t’y conduirait.

C’est que les autres demeures, les demeures des Phéaciens n’ont pas été

Construites à l’image de celle de mon père, qui est la demeure d’Alkinoos

Le héros. Donc, dès que tu seras à l’abri de ses murs, dans la cour,

Traverse très vite le mégarée, la grande salle et avance-toi vers

Ma mère. Tu la trouveras assise tout près du foyer, dans la lumière du feu,

En train de tordre et de tresser les fils de laine teints au pourpre marin,

Le dos contre une colonne, spectacle merveilleux à contempler, tandis que

Ses servantes seront assises derrière elle, le trône de mon père étant là contre,

Tu le verras assis dessus, buvant du vin, comme font les immortels.

Tu passeras devant lui et tu iras jeter tes mains autour des genoux

De ma mère, et c’est de cette façon que tu verras le jour heureux

De ton retour, le jour prochain, même s’il est encore éloigné.

Sitôt qu’elle eut dit ces paroles, elle fouetta d’un fouet brillant

Les mules qui, d’un pied allègre, quittèrent les berges du fleuve.

Elles couraient bon train, elles allongeaient prestement les jambes cependant que

Nausicaa tenait fermement les rênes pour permettre aux servantes

Et Odusseus de suivre à pied, ne lâchant les lanières qu’avec mesure.

Or le soleil disparaissait quand ils arrivèrent au bois d’Athéné,

Ce bois sacré où Odusseus le divin devait rester assis.

Alors, sans tarder, il s’adressa ainsi à la fille du puissant Zeus.

« Écoute-moi, enfant de Zeus qui porte l’égide, toi l’infatigable,

Maintenant oui, tu dois m’écouter, ce que tu n’as pas fait précédemment

Quand j’étais recru de fatigue, quand l’ébranleur de terre m’avait brisé,

Accorde-moi d’aller aux Phéaciens en ami, d’inspirer leur pitié »

Tel fut le souhait qu’il exprima et Pallas Athéné l’entendit

Sans qu’à aucun moment elle apparût devant lui, en face de lui, car

Elle redoutait le frère de son père qui s’était violemment emporté

Contre l’homme divin, Odusseus, l’empêchant de regagner sa terre.

 

 

Traduit du grec par Jacques et Anne-Lise Darras

Revue Po&sie, N°25

Belin éditeur, 1983

Du même auteur :

« Mais, quand l’aube bouclée amena le troisième jour… » (29/10/2015)

« De même que l’on voit... » (24/07/2021)

« Je restais là debout... » (26/07/2022)

Priam aux pieds d’Achille (26/07/2023)

Odyssée. Chant VI (1) (26/07/2024)

Commentaires
Le bar à poèmes
Archives
Newsletter
105 abonnés