Gabriela Mistral (1889 - 1957) : Pays de l’absence / País de la ausencia
Pays de l’absence
à Ribeiro Couto
Pays de l’absence,
étrange pays,
plus léger qu’un ange
et signe subtil,
couleur algue morte,
couleur faucon gris,
âgé de toujours,
sans âge qui rie.
Ne donne grenade,
ne nourrit jasmin,
et n’a ni cieux
ni mers d’indigo.
Et son nom, son nom,
jamais n’entendis
en pays sans nom
je m’en vais mourir.
Nul pont, nulle barque
me mena ici.
On ne m’en dit rien
comme île ou pays.
Je ne le cherchais
ni le découvris.
Il semble une fable
que j’avais apprise
Un rêve à saisir
et à laisser fuir.
Et c’est ma patrie
où vivre et mourir.
Il m’est né de choses
qui ne sont pays :
de patries, patries
que j’eus et perdis ;
et des créatures
que je vis mourir ;
de ce qui fut mien
et de moi s’en fut.
Perdues cordillères
où j’avais dormi ;
perdus vergers d’or
suaves pour vivre ;
perdues pour moi, îles
de joncs, d’indigo,
et toutes leurs ombres
ai vu m’entourer
jointes et amantes
se faire pays.
Crinières de brumes
sans dos et sans nuque,
souffles endormis
les ai vus me suivre,
en années errantes
devenir pays.
En pays sans nom
je m’en vais mourir.
Traduit de l’espagnol par Irène Gayraud
In, Gabriela Mistral : « Essart »
Editions Unes, 2021
Pays de l’absence
Pays de l’absence,
étrange pays,
plus léger qu’un ange
ou qu’un signe ailé,
couleur d’algue morte,
couleur de faucon,
âgé de toujours,
mais dans l’âge heureux.
N’y pousse grenade,
n’y fleurit jasmin,
ne connaît ni ciel
ni mer indigo,
et son nom, jamais
je ne l’entendis.
En pays sans nom
je m’en vais mourir.
Ni barque, ni pont
ne m’y a conduite
et point n’est tenu
pour île ou pays,
ne l’ai point cherché
ni l’ai découvert.
Il a l’air de fable
que j’aurais apprise,
rêve auquel se prendre
et dont se dépendre,
et c’est ma patrie
pour vivre et mourir.
Il est né de choses
nullement pays,
de maintes patries
que j’eus et perdis,
de tous chers êtres
que j’ai vus mourir,
ce qui était mien,
et m’a désertée.
J’ai perdu des monts
où j’avais dormi,
des vergers dorés
où vivre était doux ;
j’ai perdu des îles
d’indigo et sucre,
et toutes ces ombres
en cercle serrées
toutes atour de moi,
je les ai vues, aimantes,
se faire pays.
Mèches de brouillard
sans nuque ni dos,
souffles endormis
les ai vues me suivre,
et puis tout au long
d’errantes années
devenir pays.
En pays sans nom
je m’en vais mourir.
Traduit de l’espagnol par Mathilde Pomès
In, « Poèmes choisis de Gabriela Mistral »
Editions Rombaldi (Prix Nobel de littérature), 1967
De la même autrice :
Toutes nous allions être reines / Todas íbamos a ser reinas (14/02/2024)
Choses / Cosas (14/02/2025)
Eau / Agua (14/02/2026)
País de la ausencia
País de la ausencia
extraño país,
más ligero que ángel
y seña sutil,
color de alga muerta,
color de neblí,
con edad de siempre,
sin edad feliz.
No echa granada,
no cría jazmín,
y no tiene cielos
ni mares de añil.
Nombre suyo, nombre,
nunca se lo oí,
y en país sin nombre
me voy a morir.
Ni puente ni barca
me trajo hasta aquí,
no me lo contaron
por isla o país.
Yo no lo buscaba
ni lo descubrí.
Parece una fábula
que yo me aprendí,
sueño de tomar
y de desasir.
Y es mi patria donde
vivir y morir.
Me nació de cosas
que no son país;
de patrias y patrias
que tuve y perdí;
de las criaturas
que yo vi morir;
de lo que era mío
y se fue de mí.
Perdí cordilleras
en donde dormí;
perdí huertos de oro
dulces de vivir;
perdí yo las islas
de caña y añil,
y las sombras de ellos
me las vi ceñir
y juntas y amantes
hacerse país.
Guedejas de nieblas
sin dorso y cerviz,
alientos dormidos
me los vi seguir,
y en años errantes
volverse país,
y en país sin nombre
me voy a morir.
Tala
Ediciones Sur, Buenos Aires,1938
Poème précédent en espagnol :
Octavio Paz : La vie tout simplement / La vida sencilla (10/02/23)
Poème suivant en espagnol :
José Ángel Valente : Patrie, dont je ne connais pas le nom / Patria, cuyo nombre no sé (28/02/2023)
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