Yves Bergeret (1948 -) : La forêt l’attente
La forêt l’attente
ECUSSONS D’IMPATIENCE
Irritante
vieille convoitise de la forêt et de ses mélèzes
cabrioler plus haut
que le muet haut des cimes
et là les premiers toujours aux rênes du vent
plonger aussi plus bas que les racines
que le granit rouge ses veines de cristaux durs
sous les eaux du mont
les éboulis gris de fin d’automne
les inciter à l’émeute
avant tout
avant tout déguster ce ciel
ANTRE HUMIDE
Forêt tiède
dans son odeur, ce corps
le chemin son jour
le chemin ici se baisse sous les mélèzes
paupières
seuls sourds déboires de la lumière
méticuleuse l’humide
voûte rase
l’eau prémice en selle partout
tel qu’on le sent entre ses branches
lac dans le ciel
le boirait -elle
DE NUIT
Ailes rouges dans la nuit
sur son chemin court
sombre poursuite
la forêt
sombre chasse aux peu sûrs
humus
où donner de la tête
le sol en vadrouille
ses yeux, tirailleurs sous la lune
palinodies de vieilles fiertés à vau-l’eau sous les taillis
marraine croqueuse des causes perdues de la forêt nocturne
indéfendable manoir
ou bien alors imprenable fouillis des parias.
*
Triomphe entier de la nuit
et de ses grands oiseaux anguleux sous son feu
resté seul vrai fidèle au territoire de la forêt
le chemin muet fonce
la vorace, la nuit nous surplombe
ses sbires tanguent tout proches
est-ce nous qu’elle veut ravir
peu s’en faut qu’elle n’agrippe déjà les trop sensibles
elle nous fomente le diable seul sait quoi
peut-être l’enlèvement du ciel
*
Serrons les rangs
c’est de longues douleurs dans le ciel
de longues douleurs qu’elle nous fomente
pour nous à la lisière du ciel
des treuils d’au-delà de mort
des griffons sombres
muettes caustiques sentinelles
qui nous emmurent
je nous sens prêts de dépérir
notre vie fuit par le chemin bas
le ciel se ferme terre basse
sombre rainure dans le corps
*
De golfe gris en autre golfe
nous voilà déjà embarqués au gré du soir
forêt de mélèzes terre sombre mer proche
la mort
chaland tiède
clairière dans le ciel est-ce la dernière
délicieuse disette
lune frondeuse au bord d’une côte boisée
on voit les bois se presser tous à la baie :
« que l’eau nous lave »
*
Nous voilà le cap sur un isthme très bas sous le vent
pour là, toute forêt couchée
rompre la terre distendue
lever lever cette housse de tristesse
faire brousse rebelle de tout bois
abreuver l’eau si seule de la mer
*
La lumière restait si haut
la buvaient les mélèzes
silence les yeux clos
main de velours
on disait la mer retirée aubaine semblait-il libre
le gîte du ciel comme four ouvert
silence les passions mourraient
tourbe basse éclipsée sous le jour
indocile aubaine
In, « Cahier de poésie 3 »
Editions Gallimard, 1980
Du même auteur :
« Nous allons de toi à moi… » (18/02/2016)
Fleuve lent (28/03/2020)
Les grands veilleurs (28/03/2021)
