Tomas Tranströmer (1931 - 2015) : Ciel à moitié achevé (I-II)
Ciel a moitié achevé
I
LE COUPLE
Ils éteignent la lampe et son globe blanc rayonne
un instant avant de se dissoudre
comme un comprimé dans un verre d'obscurité. Puis il monte.
Les murs de l'hôtel jaillissent dans le ciel de la nuit.
Les gestes de l'amour ont molli. Ils dorment
mais leurs pensées les plus intimes se rejoignent
comme deux couleurs se confondent
sur le papier mouillé d'une gouache d'écolier.
Tout est noir et paisible. Mais la ville semble s'être rapprochée
cette nuit. Toutes fenêtres éteintes. Les maisons sont venues.
Elle sont là, en attente compacte,
une foule de gens au visage impassible.
L’ARBRE ET LE FIRMAMENT
Un arbre marche sous la pluie,
passe à côté de nous dans la grisaille ruisselante.
Il a une mission. Il soutire la vie à la pluie
comme un merle à un verger.
Quand la pluie cesse, l’arbre s’arrête.
Il brille, paisible et droit dans la nuit scintillante
dans l’attente comme nous de l’instant
où les flocons de neige viendront éclore dans l’univers.
FACE A FACE
En février, la vie était à l’arrêt.
Les oiseaux volaient à contrecoeur et l’âme
raclait le paysage comme un bateau
se frotte au ponton où on l’a amarré.
Les arbres avaient tourné le dos de ce côté.
L’épaisseur de la neige se mesurait aux herbes mortes.
Les traces de pas vieillissaient sur les congères.
Et sous une bâche, le verbe s’étiolait.
Un jour quelque chose s’approcha de la fenêtre
Le travail s’arrêta, je levai le regard.
Les couleurs irradiaient. Tout se retournait.
Nous bondîmes l’un vers l’autre, le sol et moi.
TINTEMENT
Et la grive sifflait son chant sur les os des morts.
Nous étions sous un arbre et voyions le temps s’écouler.
Le cimetière et la cour d’école se rejoignirent et grandirent
comme deux courants dans l’océan.
Le tintement des cloches de l’église s’éparpilla aux quatre vents, porté par les
doux bras de levier d’un planeur.
Laissant sur la terre un silence plus imposant encore et les pas paisibles d’un
arbre, les pas paisibles d’un arbre.
DANS LA FORÊT
Cet endroit qu’on appelle les marais de Jacob :
comme la cave d’une journée d’été
où la lumière surit en un breuvage
au goût de grand âge et de coupe-gorge.
Les géants affaiblis sont si enchevêtrés
que rien ne parvient à tomber.
Le bouleau brisé pourrit là,
au garde-à-vous, comme un dogme.
Je remonte du fond de la forêt.
La lumière renaît entre les troncs.
La pluie s’abat sur mes toitures.
Je suis la gouttière des impressions.
L’air s’adoucit à l’orée du bois. –
De grands sapins, détournés et obscurs,
dont le mufle s’est enfoui dans l’humus de la terre,
lapent l’ombre de la pluie.
NOVEMBRE AUX REFLETS DES NOBLE FOURRURES
C’est parce que le ciel est gris
que la terre s’est mise à briller :
les prairies et leur verdure timide,
le sol labouré et noir comme du sang caillé.
Il y a les murs rouges d’une grange.
Et des terres submergées
comme les rizières lustrées d’une certaine Asie –
où les mouettes s’arrêtent et se souviennent.
Des creux de brume au milieu de la forêt
qui doucement s’entrechoquent.
L’inspiration qui vit cachée
et s’enfuit dans les bois comme Nils Dacke (*)
(*) Chef d’une rebellion paysanne, au XVIème siècle, Nils Dacke, devenu hors-la-loi, avait
trouvé refuge dans les forêts.
II
LE VOYAGE
Dans la station de métro,
Le coude à coude entre les affiches
dans une lumière morte au regard égaré.
Le train arriva pour emmener
les visages et les porte-documents.
A la prochaine, l’obscurité. Nous étions assis
comme des statues dans ces voitures
qui dérapaient dans les cavernes.
Contraintes, rêveries, servitudes.
On vendait les nouvelles de la nuit
aux arrêts situés sous le niveau de la mer.
Les gens étaient en mouvement, chagrins et
taciturnes sous le cadran des horloges.
Le train transportait
les pardessus et les âmes
Dans tous les sens, des regards
lors du voyage dans la montagne.
Et nul changement en vue.
Près de la surface pourtant, les bourdons
de la liberté s’étaient mis à vrombir.
Nous sortîmes de terre.
Une seule fois, le pays battit
des ailes avant de s’immobiliser
à nos pieds, vaste et verdoyant.
Les épis de blé arrivaient en vol
au-dessus des quais.
Terminus, j’étais allé
bien au-delà.
Combien étions-nous encore ? Quatre,
cinq, à peine plus.
Et les maisons, les routes, les nuages,
les criques bleues et les montagnes
ouvrirent leurs fenêtres.
UI MAJEUR
Lorsqu’il se retrouva dans la rue après son rendez-vous galant
La neige tourbillonnait au vent.
L’hiver était venu
alors qu’ils s’étreignaient.
La nuit blanche luisait.
Il marchait à grands pas joyeux.
La ville entière paraissait en pente.
Des sourires croisés –
chacun souriait derrière son col dressé.
C’était la liberté !
Et les points d’interrogation chantaient la présence divine.
Pensait-il.
Une musique se détacha
pour avancer à grands pas
dans la neige en tempête.
Tout convergeait vers la note do.
Une boussole incertaine dirigée vers le do.
Une heure passée au-delà des souffrances.
Tout semblait si facile !
Et chacun souriait derrière son col dressé.
DEGEL DE MIDI
L’air matinal délivrait ses lettres aux timbres incandescents
La neige scintillait et les fardeaux semblaient soudain légers - un kilo pesait
700 grammes et pas plus.
Le soleil était au-dessus des glaces, immobile en plein vol et aussi chaud que
froid.
Le vent avançait doucement, comme s’il poussait une voiture d’enfant.
Les familles sortaient, voyaient le ciel dégagé pour la première fois depuis
longtemps
Nous étions au premier chapitre d’une histoire extraordinaire.
Les rayons du soleil s’accrochaient aux toques de fourrure comme le pollen
aux bourdons
et les rayons du soleil s’accrochèrent au mot HIVER pour y demeurer jusqu’à
ce que l’hiver fût passé.
Je restai songeur devant la nature morte des madriers dans la neige. Je leur
demandai :
« Me suivrez-vous dans l’enfance ? » Et ils répondirent : « Oui »
Parmi les ronces, on entendait murmurer des mots dans une langue nouvelle
dont les voyelles étaient le bleu du ciel et les consonnes, quelques brindilles
noires dites si doucement au-dessus de la neige.
Mais l’avion soldé tira sa révérence sur ses jupes tonnantes
et fit que le silence devint encore plus profond
LORQUE NOUS REVÎMES LES ÏLES
Quand le bateau approche au loin
l’averse survient et l’aveugle soudain.
Les gouttes de mercure frémissent sur les vagues
et le gris-bleu s’étend.
L’océan s’en va jusque dans les cabanes.
Une lueur dans l’obscurité du vestibule.
Des pas lourds à l’étage
et ces coffres aux sourires fraîchement repeints.
Un orchestre indien de récipients de cuivre.
Un nouveau – né aux yeux de houle.
(La pluie a cessé peu à peu.
La fumée fait quelques pas dans l’air
et chancelle au-dessus du toit.)
Voici encore d’avantage de choses
plus grandes que dans vos rêves.
La plage et les huttes des anguilles.
Une affiche portant l’inscription CÂBLE.
La vieille lande brille
pour celui qui vient à tire d’aile.
De fertiles lopins derrière les rochers
et l’épouvantail, notre sentinelle
qui appelle les couleurs.
Cet étonnement toujours aussi immense
quand l’île me tend la main
et me tire de ma tristesse.
DE LA MONTAGNE
Je suis sur la montagne et contemple la baie.
Les bateaux reposent à la surface de l’été.
« Nous sommes des somnambules. Des lunes à la dérive. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.
« Nous errons dans une maison assoupie.
Nous poussons doucement les portes.
Nous nous appuyons à la liberté. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.
J’ai vu un jour les volontés du monde s’en aller.
Elles suivaient le même cours - une seule flotte.
« Nous sommes dispersées maintenant. Compagnes de personne. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.
Traduit du suédois par Jacques Outin
In, Tomas Tranströmer : Baltiques, Oeuvres complètes 1954 – 2004
Le Castor Astral / Editions Gallimard (Poésie), 1996 et 2004
Du même auteur :
17 poèmes (30/01/2016)
Secrets en chemin (30/01/2017)
Prison (30/01/2019)
Ciel à moitié achevé (III-V) (13/01/2026)
