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Le bar à poèmes
30 janvier 2018

Tomas Tranströmer (1931 - 2015) : Ciel à moitié achevé (I-II)

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Ciel a moitié achevé

 

 I

 

LE COUPLE

 

 

Ils éteignent la lampe et son globe blanc rayonne

 

un instant avant de se dissoudre

 

comme un comprimé dans un verre d'obscurité. Puis il monte.

 

Les murs de l'hôtel jaillissent dans le ciel de la nuit.

 

 

Les gestes de l'amour ont molli. Ils dorment

 

mais leurs pensées les plus intimes se rejoignent

 

comme deux couleurs se confondent

 

sur le papier mouillé d'une gouache d'écolier.

 

 

Tout est noir et paisible. Mais la ville semble s'être rapprochée

 

cette nuit. Toutes fenêtres éteintes. Les maisons sont venues.

 

Elle sont là, en attente compacte,

 

une foule de gens au visage impassible.

 

 

L’ARBRE ET LE FIRMAMENT

 

Un arbre marche sous la pluie,

 

passe à côté de nous dans la grisaille ruisselante.

 

Il a une mission. Il soutire la vie à la pluie

 

comme un merle à un verger.

 

 

Quand la pluie cesse, l’arbre s’arrête.

 

Il brille, paisible et droit dans la nuit scintillante

 

dans l’attente comme nous de l’instant

 

où les flocons de neige viendront éclore dans l’univers.

 

 

FACE A FACE

 

En février, la vie était à l’arrêt.

 

Les oiseaux volaient à contrecoeur et l’âme

 

raclait le paysage comme un bateau

 

se frotte au ponton où on l’a amarré.

 

 

Les arbres avaient tourné le dos de ce côté.

 

L’épaisseur de la neige se mesurait aux herbes mortes.

 

Les traces de pas vieillissaient sur les congères.

 

Et sous une bâche, le verbe s’étiolait.

 

 

Un jour quelque chose s’approcha de la fenêtre

 

Le travail s’arrêta, je levai le regard.

 

Les couleurs irradiaient. Tout se retournait.

 

Nous bondîmes l’un vers l’autre, le sol et moi.

 

 

TINTEMENT

 

Et la grive sifflait son chant sur les os des morts.

 

Nous étions sous un arbre et voyions le temps s’écouler.

 

Le cimetière et la cour d’école se rejoignirent et grandirent

 

comme deux courants dans l’océan.

 

 

Le tintement des cloches de l’église s’éparpilla aux quatre vents, porté par les

 

     doux bras de levier d’un planeur.

 

Laissant sur la terre un silence plus imposant encore et les pas paisibles d’un

 

     arbre, les pas paisibles d’un arbre.

 

 

DANS LA FORÊT

 

Cet endroit qu’on appelle les marais de Jacob :

 

comme la cave d’une journée d’été

 

où la lumière surit en un breuvage

 

au goût de grand âge et de coupe-gorge.

 

 

Les géants affaiblis sont si enchevêtrés

 

que rien ne parvient à tomber.

 

Le bouleau brisé pourrit là,

 

au garde-à-vous, comme un dogme.

 

 

Je remonte du fond de la forêt.

 

La lumière renaît entre les troncs.

 

La pluie s’abat sur mes toitures.

 

Je suis la gouttière des impressions.

 

 

L’air s’adoucit à l’orée du bois. –

De grands sapins, détournés et obscurs,

dont le mufle s’est enfoui dans l’humus de la terre,

lapent l’ombre de la pluie.

 

 

NOVEMBRE AUX REFLETS DES NOBLE FOURRURES

 

C’est parce que le ciel est gris

 

que la terre s’est mise à briller :

 

les prairies et leur verdure timide,

 

le sol labouré et noir comme du sang caillé.

 

 

Il y a les murs rouges d’une grange.

 

Et des terres submergées

 

comme les rizières lustrées d’une certaine Asie –

 

où les mouettes s’arrêtent et se souviennent.

 

 

Des creux de brume au milieu de la forêt

 

qui doucement s’entrechoquent.

 

L’inspiration qui vit cachée

 

et s’enfuit dans les bois comme Nils Dacke (*)

 

 

(*) Chef d’une rebellion paysanne, au XVIème siècle, Nils Dacke, devenu hors-la-loi, avait

trouvé refuge dans les forêts.

 

 

II

 

LE VOYAGE

 


Dans la station de métro,


Le coude à coude entre les affiches


dans une lumière morte au regard égaré.

 

 

Le train arriva pour emmener


les visages et les porte-documents.

 

 

A la prochaine, l’obscurité. Nous étions assis


comme des statues dans ces voitures


qui dérapaient dans les cavernes.


Contraintes, rêveries, servitudes.

 

 

On vendait les nouvelles de la nuit


aux arrêts situés sous le niveau de la mer.


Les gens étaient en mouvement, chagrins et 


taciturnes sous le cadran des horloges.

 

 

Le train transportait


les pardessus et les âmes

 

 

Dans tous les sens, des regards


lors du voyage dans la montagne.


Et nul changement en vue.

 

 

Près de la surface pourtant, les bourdons


de la liberté s’étaient mis à vrombir.


Nous sortîmes de terre.

 

 

Une seule fois, le pays battit


des ailes avant de s’immobiliser


à nos pieds, vaste et verdoyant.

 

 

Les épis de blé arrivaient en vol


au-dessus des quais.

 

 

Terminus, j’étais allé 


bien au-delà.

 

 

Combien étions-nous encore ? Quatre,


cinq, à peine plus.

 

 

Et les maisons, les routes, les nuages,


les criques bleues et les montagnes 


ouvrirent leurs fenêtres.

 

 

UI MAJEUR

 

Lorsqu’il se retrouva dans la rue après son rendez-vous galant


La neige tourbillonnait au vent.


L’hiver était venu 


alors qu’ils s’étreignaient.


La nuit blanche luisait.


Il marchait à grands pas joyeux.


La ville entière paraissait en pente.


Des sourires croisés –


chacun souriait derrière son col dressé.


C’était la liberté !


Et les points d’interrogation chantaient la présence divine.


Pensait-il.


Une musique se détacha


pour avancer à grands pas


dans la neige en tempête.


Tout convergeait vers la note do.


Une boussole incertaine dirigée vers le do.


Une heure passée au-delà des souffrances.


Tout semblait si facile !


Et chacun souriait derrière son col dressé.

 

 


DEGEL DE MIDI

 

L’air matinal délivrait ses lettres aux timbres incandescents


La neige scintillait et les fardeaux semblaient soudain légers - un kilo pesait


     700 grammes et pas plus.

 

 

Le soleil était au-dessus des glaces, immobile en plein vol et aussi chaud que 


     froid.


Le vent avançait doucement, comme s’il poussait une voiture d’enfant.

 

Les familles sortaient, voyaient le ciel dégagé pour la première fois depuis


     longtemps


Nous étions au premier chapitre d’une histoire extraordinaire.

 

 

Les rayons du soleil s’accrochaient aux toques de fourrure comme le pollen


     aux bourdons


et les rayons du soleil s’accrochèrent au mot HIVER  pour y demeurer  jusqu’à 


     ce que l’hiver fût passé.

 

 

Je restai songeur devant la nature morte des madriers dans la neige. Je leur 


     demandai :


« Me suivrez-vous dans l’enfance ? » Et ils répondirent : « Oui »

 

 

Parmi les ronces, on entendait murmurer des mots dans une langue nouvelle


dont les voyelles étaient le bleu du ciel et les consonnes, quelques brindilles


     noires dites si doucement au-dessus de la neige.

 

 

Mais l’avion soldé tira sa révérence sur ses jupes tonnantes

 

et fit que le silence devint encore plus profond

 


LORQUE NOUS REVÎMES LES ÏLES

 

 

Quand le bateau approche au loin


l’averse survient et l’aveugle soudain.


Les gouttes de mercure frémissent sur les vagues


et le gris-bleu s’étend.

 

 

L’océan s’en va jusque dans les cabanes.


Une lueur dans l’obscurité du vestibule.


Des pas lourds à l’étage


et ces coffres aux sourires fraîchement repeints.


Un orchestre indien de récipients de cuivre.


Un nouveau – né aux yeux de houle.

 

 

(La pluie a cessé peu à peu.


La fumée fait quelques pas dans l’air


et chancelle au-dessus du toit.)

 

 

Voici encore d’avantage de choses


plus grandes que dans vos rêves.

 

La plage et les huttes des anguilles.


Une affiche portant l’inscription CÂBLE.

 

 

La vieille lande brille


pour celui qui vient à tire d’aile.

 

 

De fertiles lopins derrière les rochers


et l’épouvantail, notre sentinelle


qui appelle les couleurs.

 

 

Cet étonnement toujours aussi immense


quand l’île me tend la main


et me tire de ma tristesse. 

 

 

DE LA MONTAGNE

 

Je suis sur la montagne et contemple la baie.


Les bateaux reposent à la surface de l’été.


« Nous sommes des somnambules. Des lunes à la dérive. »


Voilà ce que les voiles blanches me disent.

 

 

« Nous errons dans une maison assoupie.


Nous poussons doucement les portes.


Nous nous appuyons à la liberté. »


Voilà ce que les voiles blanches me disent.

 

 

J’ai vu un jour les volontés du monde s’en aller.


Elles suivaient le même cours - une seule flotte.


« Nous sommes dispersées maintenant. Compagnes de personne. »


Voilà ce que les voiles blanches me disent.


 

 

Traduit du suédois par Jacques Outin

In, Tomas Tranströmer : Baltiques, Oeuvres complètes 1954 – 2004

Le Castor Astral / Editions Gallimard (Poésie), 1996 et 2004

Du même auteur :

17 poèmes (30/01/2016)

Secrets en chemin (30/01/2017)

Prison (30/01/2019)

Ciel à moitié achevé (III-V) (13/01/2026)

 

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