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Le bar à poèmes
13 janvier 2026

Tomas Tranströmer (1931 - 2015) : Ciel à moitié achevé (III-V)

 

Tomas Tranströmer, prix Nobel de littérature 2011, à Stockholm, le 10 décembre 2011. 

 

Ciel a moitié achevé

 

 

III

 

ESPRESSO

 

Le café noir du service en terrasse


aux tables et aux chaises aussi gracieuses que des insectes.

 

 

Ces gouttes précieuses et captées


ont le même pouvoir qu’un Oui ou un Non.

 

 

On les sort du fond de bistrots obscurs 


et elles fixent le soleil sans ciller.

 

 

Dans la lumière du jour, un point d’une noirceur bienfaitrice


qui se répand très vite dans un hôte blafard.

 

 

Il rappelle ces gouttes de noire clairvoyance


que l’esprit happe parfois et

 

 

qui nous donnent une bourrade salutaire : vas-y !
Une exhortation à ouvrir les yeux.

 


IV

 

LE PALAIS

 

Nous entrâmes. Rien qu’une salle immense


silencieuse et vide, où la surface du sol miroitait


comme la glace d’une patinoire abandonnée.


Toutes portes fermées. L’air était gris.

 

 

Des peintures aux murs. Ou l’on voyait


grouiller des images sans vie : des boucliers, des plateaux


de balance, des poissons, des silhouettes de guerriers


dans un monde sourd et muet de l’autre côté.

 

 

Une sculpture était exposée dans le vide :


seul, au centre de la salle, se dressait un cheval,


que nous ne remarquâmes tout d’abord pas


tant le vide nous captivait.

 

 

Plus faiblement que les murmures d’un coquillage,


on percevait les bruits et les voix de la ville


tournoyant dans cet espace désert et


bourdonnant à la recherche du pouvoir.

 

 

Autre chose encore. Quelque chose d’obscur


vint se poser aux cinq entrées de nos


sens mais sans les franchir.


Le sable s’écoulait dans les verres du silence.

 

 

Il était temps de bouger. Nous nous approchâmes


du cheval. Il était gigantesque,


noir comme du métal. Une image du pouvoir


restée là après le départ des princes.

 

 

Le cheval nous dit : « Je suis l’Unique.


J’ai désarçonné le vide qui me chevauchait.


Voilà mes écuries. Je grandis peu à peu.


Et je mange le silence ainsi répandu. »

 

 

SYROS

 

 

Des navires marchands oubliés attendaient dans le port de Syros.


Une étrave contre l’autre. Amarrés depuis plusieurs années :


CAPE RION, Monrovia.


KRITOS, Andros


SCOTIA, Panama.

 

 

Des peintures noires sur l’eau, on les avait décrochées.

 

 

Comme les jouets de notre enfance désormais gigantesques


et qui nous accusent


de ce que jamais nous ne sommes devenus.

 

XALATROS, Le Pirée.


CASSIOPEIA, Monrovia.


L’océan a fini de les lire.

 

 

Mais lorsque nous arrivâmes la première fois à Syros, il faisait nuit,


nous vîmes ces étraves serrées l’une contre l’autre sous la clarté lunaire et


    pensâmes alors :


quelle flotte immense, et quelles lignes régulières !

 

 

DANS LE DELTA DU NIL

 

La jeune épouse pleurait droit dans son assiette


à l’hôtel, après une journée passée dans cette ville


où elle avait vu des malades ramper et s’affaler


et des enfants qui allaient mourir à force de misère.

 

 

Elle monta avec l’homme dans la chambre


qu’on avait aspergée d’eau pour lier la saleté.


Ils se couchèrent chacun dans leur lit et sans dire grand-chose.


Elle sombra dans un profond sommeil. Il resta éveillé.

 

 

Dehors, dans l’obscurité, courait un immense vacarme.


Rumeurs, bruits de pas, cris, carrioles, chansons.


Cela se faisait dans la détresse. Cela ne s’arrêtait jamais.


Puis il s’assoupit, replié sur une négation.

 

 

Vint un rêve. Il voyageait en mer.


L’eau grise s’anima


et une voix lui dit : « il y a quelqu’un qui est bon.


Quelqu’un qui sait tout voir sans jamais nous haïr. »

 

 

V

 

UNE SILHOUETTE DE NAGEUR OBSCURE

 

A propos d’une peinture préhistorique


sur un rocher du Sahara :


une silhouette de nageur obscure


dans une ancienne rivière qui est jeune pourtant.

 

 

Sans armes ni stratégies


sans reposer ni même bondir


mais toujours séparée de son ombre :


elle glisse sur le fond du courant.

 

 

Il avait lutté pour se défaire


d’une image verdâtre et assoupie,


pour enfin rejoindre le rivage


et ne faire enfin qu’un avec son ombre.

 

 

LAMENTO

 

Il a posé son stylo.


Qui repose paisiblement sur la table.


Qui repose paisiblement dans le vide.


Il a posé son stylo.

 

 

Trop de choses qu’on ne peut écrire ni passer sous silence !


Le voilà paralysé par quelque chose qui se passe loin d’ici,


bien que la merveilleuse sacoche palpite comme un cœur.

 

 

Dehors, c’est le début de l’été.


Des sifflements montent de la verdure : des oiseaux ou des hommes ?


Et les cerisiers en fleurs caressent les camions qui sont rentrés chez eux.

 

 

Les semaines passent.


La nuit tombe peu à peu.


Des mites se posent sur les carreaux :


petits télégrammes blêmes envoyés par le monde.

 

 

ALLEGRO

 

 

Je joue du Haydn après une noire journée


er sens une chaleur simple me réchauffer les mains.

 

 

Les touches sont d’accord. Frappent les doux marteaux.


Leur tonalité est verte, animée et paisible.

 

 

Cette tonalité me dit que la liberté existe


et que quelqu’un ne verse pas sa dîme à l’empereur.

 

 

Je glisse les mains dans les poches comme Haydn


et parodient ceux qui voient le monde avec sérénité.

 

 

Je hisse le drapeau de Haydn – ce qui veut dire

:
« Nous ne nous rendrons pas. Mais nous voulons la paix. »

 

 

La musique est une maison de verre posée sur un talus


où les pierres volent, les pierres roulent.

 

 

Et les pierres roulent à travers la maison


dont les vitres pourtant restent entières.

 

 

CIEL A MOITIE ACHEVE

 

 

L’accablement suspend son vol.


L’angoisse suspend sa course.


Le vautour cesse de fuir.

 

 

Fougueuse, la lumière afflue,


même les fantômes en prennent une gorgée.

 

 

Et nos tableaux ressortent au grand jour,


animaux rouges de nos ateliers de l’ère glaciaire.

 

 

Tout regarde à l’entour.


Nous marchons par centaines sous le soleil.

 

 

Les hommes restent une porte entrebâillée


donnant sur une salle commune.

 

 

Le sol interminable sous nos pas.

 

L’eau reluit entre les arbres.

 

Le lac est une fenêtre ouverte sur la terre.

 

 

NOCTURNE

 

 

Je traverse un village dans la nuit, les maisons surgissent


à la lueur des phares – elles sont réveillées, et elles veulent boire.


Des maisons, des granges, des panneaux, des véhicules sans maître – c’est


maintenant qu’ils se drapent de Vie. Les hommes dorment :

 

 

certains ont le sommeil paisible, d’autres les traits tendus


comme s’ils pratiquaient un entraînement pénible pour l’éternité.


Quoique leur sommeil soit profond, ils n’osent rien lâcher.


Et reposent comme des barrières baissées quand passe le mystère.

 

 

Après le village, la route avance longuement parmi les arbres de la forêt.


Et les arbres s’accordent pour se taire.


Ils ont un teint théâtral qu’on trouve dans les flammes.


Que leurs feuilles soient précises ! Elles me suivent chez moi.

 

 

Je me suis couché et vais m’assoupir, je vois des images et des signes


inconnus qui s’inscrivent d’eux-mêmes derrière mes paupières


sur le mur de la nuit. Une grande enveloppe essaie vainement


de se glisser par l’interstice situé entre le rêve et l’état éveillé.

 

 

UNE NUIT D’HIVER

 

La tempête pose la bouche sur la maison


     et souffle pour donner le ton.


Je dors nerveusement, me retourne, lis


     les yeux fermés, le texte de la tempête.

 

 

Mais les yeux de l’enfant ont grandi dans le noir


     et la tempête, elle, gronde pour l’enfant.


Ils aiment tous les deux les lampes qui balancent.


     Et restent tous les deux à mi-chemin des mots.

 

 

La tempête a des mains enfantines et des ailes.


     La caravane s’emballe vers les terres lapones.


Et la maison sait quelle constellation de clous


     fait tenir ses cloisons.

 

 

La nuit est calme sur notre sol


     (où les pas effacés


reposent comme les feuilles englouties par l’étang)


     mais la nuit est sauvage dehors !

 

 

Une tempête plus sérieuse passe sur le monde.


     Elle passe sa bouche sur notre âme


et souffle pour donner le ton. Nous craignons


     Qu’en soufflant la tempête ne nous vide.

 

 

 

Traduit du suédois par Jacques Outin


In, Tomas Tranströmer : Baltiques, Oeuvres complètes 1954 – 2004


Le Castor Astral / Editions Gallimard (Poésie), 1996 et 2004


Du même auteur :


17 poèmes (30/01/2016)


Secrets en chemin (30/01/2017)


Ciel à moitié achevé (I-II) (30/01/2018)


Prison (30/01/2019)
 

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