Tomas Tranströmer (1931 - 2015) : Ciel à moitié achevé (III-V)
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Tomas Tranströmer, prix Nobel de littérature 2011, à Stockholm, le 10 décembre 2011.
Ciel a moitié achevé
III
ESPRESSO
Le café noir du service en terrasse
aux tables et aux chaises aussi gracieuses que des insectes.
Ces gouttes précieuses et captées
ont le même pouvoir qu’un Oui ou un Non.
On les sort du fond de bistrots obscurs
et elles fixent le soleil sans ciller.
Dans la lumière du jour, un point d’une noirceur bienfaitrice
qui se répand très vite dans un hôte blafard.
Il rappelle ces gouttes de noire clairvoyance
que l’esprit happe parfois et
qui nous donnent une bourrade salutaire : vas-y !
Une exhortation à ouvrir les yeux.
IV
LE PALAIS
Nous entrâmes. Rien qu’une salle immense
silencieuse et vide, où la surface du sol miroitait
comme la glace d’une patinoire abandonnée.
Toutes portes fermées. L’air était gris.
Des peintures aux murs. Ou l’on voyait
grouiller des images sans vie : des boucliers, des plateaux
de balance, des poissons, des silhouettes de guerriers
dans un monde sourd et muet de l’autre côté.
Une sculpture était exposée dans le vide :
seul, au centre de la salle, se dressait un cheval,
que nous ne remarquâmes tout d’abord pas
tant le vide nous captivait.
Plus faiblement que les murmures d’un coquillage,
on percevait les bruits et les voix de la ville
tournoyant dans cet espace désert et
bourdonnant à la recherche du pouvoir.
Autre chose encore. Quelque chose d’obscur
vint se poser aux cinq entrées de nos
sens mais sans les franchir.
Le sable s’écoulait dans les verres du silence.
Il était temps de bouger. Nous nous approchâmes
du cheval. Il était gigantesque,
noir comme du métal. Une image du pouvoir
restée là après le départ des princes.
Le cheval nous dit : « Je suis l’Unique.
J’ai désarçonné le vide qui me chevauchait.
Voilà mes écuries. Je grandis peu à peu.
Et je mange le silence ainsi répandu. »
SYROS
Des navires marchands oubliés attendaient dans le port de Syros.
Une étrave contre l’autre. Amarrés depuis plusieurs années :
CAPE RION, Monrovia.
KRITOS, Andros
SCOTIA, Panama.
Des peintures noires sur l’eau, on les avait décrochées.
Comme les jouets de notre enfance désormais gigantesques
et qui nous accusent
de ce que jamais nous ne sommes devenus.
XALATROS, Le Pirée.
CASSIOPEIA, Monrovia.
L’océan a fini de les lire.
Mais lorsque nous arrivâmes la première fois à Syros, il faisait nuit,
nous vîmes ces étraves serrées l’une contre l’autre sous la clarté lunaire et
pensâmes alors :
quelle flotte immense, et quelles lignes régulières !
DANS LE DELTA DU NIL
La jeune épouse pleurait droit dans son assiette
à l’hôtel, après une journée passée dans cette ville
où elle avait vu des malades ramper et s’affaler
et des enfants qui allaient mourir à force de misère.
Elle monta avec l’homme dans la chambre
qu’on avait aspergée d’eau pour lier la saleté.
Ils se couchèrent chacun dans leur lit et sans dire grand-chose.
Elle sombra dans un profond sommeil. Il resta éveillé.
Dehors, dans l’obscurité, courait un immense vacarme.
Rumeurs, bruits de pas, cris, carrioles, chansons.
Cela se faisait dans la détresse. Cela ne s’arrêtait jamais.
Puis il s’assoupit, replié sur une négation.
Vint un rêve. Il voyageait en mer.
L’eau grise s’anima
et une voix lui dit : « il y a quelqu’un qui est bon.
Quelqu’un qui sait tout voir sans jamais nous haïr. »
V
UNE SILHOUETTE DE NAGEUR OBSCURE
A propos d’une peinture préhistorique
sur un rocher du Sahara :
une silhouette de nageur obscure
dans une ancienne rivière qui est jeune pourtant.
Sans armes ni stratégies
sans reposer ni même bondir
mais toujours séparée de son ombre :
elle glisse sur le fond du courant.
Il avait lutté pour se défaire
d’une image verdâtre et assoupie,
pour enfin rejoindre le rivage
et ne faire enfin qu’un avec son ombre.
LAMENTO
Il a posé son stylo.
Qui repose paisiblement sur la table.
Qui repose paisiblement dans le vide.
Il a posé son stylo.
Trop de choses qu’on ne peut écrire ni passer sous silence !
Le voilà paralysé par quelque chose qui se passe loin d’ici,
bien que la merveilleuse sacoche palpite comme un cœur.
Dehors, c’est le début de l’été.
Des sifflements montent de la verdure : des oiseaux ou des hommes ?
Et les cerisiers en fleurs caressent les camions qui sont rentrés chez eux.
Les semaines passent.
La nuit tombe peu à peu.
Des mites se posent sur les carreaux :
petits télégrammes blêmes envoyés par le monde.
ALLEGRO
Je joue du Haydn après une noire journée
er sens une chaleur simple me réchauffer les mains.
Les touches sont d’accord. Frappent les doux marteaux.
Leur tonalité est verte, animée et paisible.
Cette tonalité me dit que la liberté existe
et que quelqu’un ne verse pas sa dîme à l’empereur.
Je glisse les mains dans les poches comme Haydn
et parodient ceux qui voient le monde avec sérénité.
Je hisse le drapeau de Haydn – ce qui veut dire
:
« Nous ne nous rendrons pas. Mais nous voulons la paix. »
La musique est une maison de verre posée sur un talus
où les pierres volent, les pierres roulent.
Et les pierres roulent à travers la maison
dont les vitres pourtant restent entières.
CIEL A MOITIE ACHEVE
L’accablement suspend son vol.
L’angoisse suspend sa course.
Le vautour cesse de fuir.
Fougueuse, la lumière afflue,
même les fantômes en prennent une gorgée.
Et nos tableaux ressortent au grand jour,
animaux rouges de nos ateliers de l’ère glaciaire.
Tout regarde à l’entour.
Nous marchons par centaines sous le soleil.
Les hommes restent une porte entrebâillée
donnant sur une salle commune.
Le sol interminable sous nos pas.
L’eau reluit entre les arbres.
Le lac est une fenêtre ouverte sur la terre.
NOCTURNE
Je traverse un village dans la nuit, les maisons surgissent
à la lueur des phares – elles sont réveillées, et elles veulent boire.
Des maisons, des granges, des panneaux, des véhicules sans maître – c’est
maintenant qu’ils se drapent de Vie. Les hommes dorment :
certains ont le sommeil paisible, d’autres les traits tendus
comme s’ils pratiquaient un entraînement pénible pour l’éternité.
Quoique leur sommeil soit profond, ils n’osent rien lâcher.
Et reposent comme des barrières baissées quand passe le mystère.
Après le village, la route avance longuement parmi les arbres de la forêt.
Et les arbres s’accordent pour se taire.
Ils ont un teint théâtral qu’on trouve dans les flammes.
Que leurs feuilles soient précises ! Elles me suivent chez moi.
Je me suis couché et vais m’assoupir, je vois des images et des signes
inconnus qui s’inscrivent d’eux-mêmes derrière mes paupières
sur le mur de la nuit. Une grande enveloppe essaie vainement
de se glisser par l’interstice situé entre le rêve et l’état éveillé.
UNE NUIT D’HIVER
La tempête pose la bouche sur la maison
et souffle pour donner le ton.
Je dors nerveusement, me retourne, lis
les yeux fermés, le texte de la tempête.
Mais les yeux de l’enfant ont grandi dans le noir
et la tempête, elle, gronde pour l’enfant.
Ils aiment tous les deux les lampes qui balancent.
Et restent tous les deux à mi-chemin des mots.
La tempête a des mains enfantines et des ailes.
La caravane s’emballe vers les terres lapones.
Et la maison sait quelle constellation de clous
fait tenir ses cloisons.
La nuit est calme sur notre sol
(où les pas effacés
reposent comme les feuilles englouties par l’étang)
mais la nuit est sauvage dehors !
Une tempête plus sérieuse passe sur le monde.
Elle passe sa bouche sur notre âme
et souffle pour donner le ton. Nous craignons
Qu’en soufflant la tempête ne nous vide.
Traduit du suédois par Jacques Outin
In, Tomas Tranströmer : Baltiques, Oeuvres complètes 1954 – 2004
Le Castor Astral / Editions Gallimard (Poésie), 1996 et 2004
Du même auteur :
17 poèmes (30/01/2016)
Secrets en chemin (30/01/2017)
Ciel à moitié achevé (I-II) (30/01/2018)
Prison (30/01/2019)