Tomas Tranströmer (1931 - 2015 ) : Secrets en chemin
SECRETS EN CHEMIN
I
MAISONS SUEDOISES SOLITAIRES
Un désordre d’arbres noirs
et les rayons fumants de la lune.
Là où la chaumière a coulé
et semble être sans vie.
Jusqu’au murmure de la rosée matinale
quand un vieillard ouvre
- d’une main qui tremble –
la fenêtre pour lâcher un grand duc.
Et dans une autre aire du vent
la construction nouvelle fume
avec un papillon de draps lavés
qui volette à l’angle
au milieu d’une forêt moribonde
où la décomposition lit
dans ses lunettes de sève
le compte-rendu des coléoptères.
Eté aux pluies de blé mûr
ou un seul nuage d’orage
au-dessus d’un chien qui aboie.
Le grain rue dans la terre.
Des voix affolées, des visages
volent dans les fils du téléphone
avec des ailes rapides mutilées
par-dessus les milles des marécages.
La maison sur une île du fleuve
qui couvre ses premières pierres.
Une fumée constante - on brûle
les documents secrets de la forêt.
La pluie retourne dans le ciel.
La lumière serpente dans le fleuve.
Les maisons du précipice surveillent
les bœufs blancs de la cascade.
Automne avec une ligne d’étourneaux
qui tiennent l’aube en échec.
Les hommes ont la démarche raide
au théâtre de l’abat-jour.
Faites-le toucher sans crainte
les ailes camouflées
et l’énergie de Dieu
enroulée dans l’obscurité
CELUI QUI FUT REVEILLE PAR LES CHANTS
AU-DESSUS DES TOITS
Matin, pluie de mai. La ville est encore silencieuse
comme un chalet de montagne. Les rues le sont aussi.
Et dans
le ciel un moteur d’avion qui gronde en bleu et gris. –
La fenêtre est ouverte.
Le rêve où repose le dormeur
est alors transparent. L’homme s’agite, cherche
à tâtons les outils de l’attention – presque dans l’espace.
TABLEAU METEOROLOGIQUE
L’océan d’octobre scintille froidement
avec la nageoire dorsale de ses chimères.
Il n’y a plus rien qui rappelle
le vertige blanc des régates.
Une lueur ambrée sur le village.
Et tous les bruits en fuite lente.
Les hiéroglyphes d’un aboiement ont été dessinés
dans l’air au-dessus du jardin
où un fruit jaune a rusé
avec l’arbre et s’est laissé tomber.
LES QUATRE TEMPERAMENTS
L’œil scrutateur mue les rayons de soleil en matraques policières.
Et le soir : les rires d’une fête dans l’appartement du dessous
qui jaillissent comme des fleurs irréelles par les rainures du plancher.
Je roulais dans la plaine. Obscurité. La camionnette semblait ne pas
vouloir quitter les taches.
Un contre-oiseau criait dans le vide étoilé.
Le soleil albinos se dressa au-dessus des lacs opaques et changeants.
*
Un homme tel un arbre arraché au feuillage croassant et un éclair au
garde-à-vous virent un soleil aux odeurs de bête sauvage se lever
parmi les ailes crépitantes de l’île rocheuse
et de l’univers pour jaillir derrière les drapeaux d’écume la nuit comme
le jour avec des oiseaux matins glapissant
sur le pont et tous avaient un billet pour le Désordre.
*
Il suffit de fermer les yeux pour entendre distinctement que les mouettes
font tinter les cloches dominicales au-dessus des paroisses infinies de
l’océan.
Une guitare pince la corde des ronces et le nuage avance
doucement comme le fait la luge verte du printemps
- où est attelée la lumière hennissante –
qui arrive en glissant sur les glaces.
*
Réveillé par les talons de l’amie qui claquaient dans le rêve
et dehors deux congères pareilles à des gants oubliés par l’hiver
alors que les tracts du soleil tombaient sur la ville.
La route ne prend jamais fin. L’horizon se hâte de filer.
Les oiseaux secouent les branches. Et la poussière danse autour de
la roue.
Toutes ces routes qui tournent et réfutent la mort !
CAPRICHOS
La nuit tombe sur Huelva : des palmiers couverts de suie
le sifflement du train en fuite
des chauves-souris argentées.
Les rues se sont emplies de gens.
Et cette dame qui fend la foule pèse prudemment
les dernières lueurs du jour sur la balance du regard.
Les fenêtres des bureaux sont ouvertes. Où l’on entend
encore piétiner le cheval.
Le vieux cheval aux sabots tamponneurs.
Ce n’est qu’après minuit que les rues se vident.
Quand enfin les bureaux ont bleui.
Et là-haut dans l’espace :
galopant en silence, étincelante et noire,
invisible et libérée
une fois son cavalier désarçonné :
cette nouvelle constellation que j’appelle « Le Cheval »
II
SIESTE
La Pentecôte des rochers. Et les langues qui grésillent…
La ville est sans poids dans l’espace de midi.
Des mises au tombeau dans la clarté ardente. Un tambour couvre
les coups de poing de l’éternité séquestrée.
L’aigle monte monte au-dessus des dormeurs.
Un sommeil où la route du moulin se retourne comme l’orage.
Le galop d’un cheval dont les yeux sont bandés.
les coups de poing de l’éternité séquestrée.
Les dormeurs pendent comme des poids à l’horloge des tyrans.
L’aigle dérive, mort, dans les flots du torrent éclatant du soleil.
Et dans le temps résonnent – comme dans le cercueil de Lazare –
les coups de poing de l’éternité séquestrée.
IZMIR A TROIS HEURES
Peu avant la prochaine rue déserte
deux mendiants dont l’un n’a plus de jambes –
et que l’autre porte de-ci de-là sur le dos.
Ils s’arrêtent - comme sur une route à minuit un animal
ébloui fixe les phares d’une voiture –
un instant puis continuent leur chemin
aussi vite que les écoliers d’une cour de récréation
et traversent la rue pendant qu’une myriade
d’horloges torrides tictaque dans l’espace de midi
Du bleu qui passe sur la rade en glissades incandescentes.
Du noir qui rampe puis s’estompe, œil hagard dans le roc.
Du blanc qui souffle en tempête dans le regard.
Lorsque les sabots ont piétiné trois heures
l’obscurité cognait aux parois de lumière.
La ville rampait aux portes de la mer
Et scintillait dans la lunette du vautour.
III
SECRETS EN CHEMIN
La lumière du jour heurta le visage du dormeur.
Il fit un rêve plus agité
mais ne s’éveilla pas.
L’obscurité frappa le visage de celui qui marchait
parmi tous les autres sous les rayons impatients
d’un intense soleil.
Soudain le ciel noircit comme avant une averse.
J’étais dans un lieu renfermant tous les instants –
Un musée de lépidoptères.
Pourtant le soleil était aussi fort qu’auparavant.
Ses pinceaux impatients peignaient le monde.
TRACES
A deux heures du matin : clair de lune. Le train s’est arrêté
au milieu de la plaine. Au loin, les points de lumière d’une ville
qui scintillent froidement aux confins du regard.
C’est comme quand un homme va si loin dans le rêve
qu’il n’arrive à se souvenir qu’il y a demeuré
lorsqu’il retourne dans sa chambre.
Et comme quand quelqu’un va si loin dans la maladie
que l’essence des jours se mue en étincelles, essaim
insignifiant et froid aux confins du regard.
Le train est parfaitement immobile.
Deux heures : un clair de lune intense. Et de rares étoiles.
KYRIE
Parfois, ma vie ouvrait les yeux dans l’obscurité.
Comme de voir passer dans les rues des foules
aveugles et agitées, en route pour un miracle,
alors qu’invisible, je restai à l’arrêt.
Comme quand l’enfant s’endort, terrifié,
à l’écoute des pas lourds de son cœur.
Longtemps, longtemps, jusqu’à ce que le matin jette des rayons
dans les serrures
et que s’ouvrent les portes de l’obscurité.
IV
UN HOMME DU BENIN
(A propos de la photographie d’un relief de bronze
du XVIéme siècle, du royaume nègre du Bénin,
représentant un juif portugais.)
Lorsque la nuit tomba, j’étais comme figé
mais mon ombre cognait
sur la peau de tambour de la désespérance.
Alors que les coups s’estompaient,
je vis se dessiner l’image de l’image
d’un homme apparaissant
sur cette page vide
qu’on avait laissé ouverte.
Je crus longer une maison
abandonné depuis longtemps
et voir quelqu’un apparaître à la fenêtre.
Un étranger. Qui était notre guide.
Il semblait attentif.
Il approcha sans faire un pas.
Coiffé d’un chapeau qui s’incurvait
en parodiant notre hémisphère
le bord posé sur l’équateur.
La chevelure partagée en deux nageoires.
La barbe accrochée ondulait
autour de la bouche comme de l’éloquence.
Il avait replié un bras droit
aussi menu que celui d’un enfant.
Le faucon qui aurait pu y trouver sa place
se devinait
sur les traits de son visage.
C’était l’ambassadeur.
Interrompu au milieu d’un discours
que le silence poursuivait
avec plus d’intensité encore.
Trois tribus en lui se taisaient.
Il était à l’image de trois peuples.
Un juif du Portugal,
embarqué avec les autres,
à la dérive, en attente,
un troupeau décimé
dans cette caravelle devenue
leur mère de bois ondoyante.
Le débarcadère et ces parfums étranges
qui rendaient l’air velu.
Remarqué sur la place du marché
par un nègre – l’artiste fondeur.
Longtemps resté en quarantaine dans son regard.
Et ressuscité dans la race du métal :
« je suis venu à la rencontre de
celui qui lèvera son fanal
pour se voir en moi. »
LE REVE DE BALAKIREV
(1905)
Le piano à queue noire, cette araignée lustrée
tremblait au milieu de sa toile de musique.
Dans la salle de concert résonnait un pays
dont les pierres n’étaient guère plus lourde que la rosée.
Pourtant Balakirev s’assoupit en musique
et rêva de la calèche du tsar.
Qui filait sur les pavés
dans la noirceur croissante des corbeaux.
Il était seul dans la voiture et regardait dehors
pourtant il courait à côté d’elle sur la route.
Il savait que le voyage avait duré longtemps
et sa montre ne donnait pas les heures, mais les années.
Il vit un champ où gisait une charrue
qui n’était qu’un oiseau tombé au sol.
Il vit une crique où un navire était pris dans
les glaces, tous feux éteints, et des gens sur le pont.
La calèche courait là-bas sur la banquise, et ses roues
tournaient tournaient dans un bruit soyeux.
Un petit navire de guerre : Le Sébastopol.
Il se trouvait à bord. L’équipage approchait.
« Tu resteras en vie si tu sais en jouer. »
Ils lui montrèrent un instrument étrange.
Qui ressemblait à un tuba ou à un phonographe
ou une pièce de machine qu’il ne connaissait pas.
Désemparé puis pétrifié d’horreur, il comprit que c’était
l’instrument qui fait avancer les navires de guerre.
Il se tourna vers le matelot le plus proche
fit un geste désespéré et l’implora :
« Fais le signe de croix comme moi, le signe de croix ! »
Le matelot le fixa tristement, comme un aveugle
tendit les bras et sa tête retomba –
il resta suspendu comme cloué en l’air.
Les tambours roulaient, les tambours grondaient. Des vivats ! »
Balakirev émergea de son rêve.
Les ailes des bravos claquaient dans la salle.
Il vit l’homme au piano se lever.
Dehors les rues étaient assombries par la grève.
Les calèches se hâtaient dans l’obscurité.
MILY BALAKIREV
1837 – 1910
compositeur russe
V
APRES L’ATTAQUE
Le garçon malade.
Confiné dans cette vision
où la langue est aussi raide qu’une corde.
Il est assis, le dos tourné au tableau d’un champ de blé.
Un bandeau sous le menton fait penser à une momification.
Ses lunettes sont épaisses comme celles d’un plongeur.
Rien ne trouve réponse :
c’est aussi intense qu’un téléphone qui sonne dans le noir.
Mais le tableau derrière lui. Un paysage apaisant bien que les blés
dorés suggèrent la tempête.
Un ciel vipérin et des nuages à la dérive. Et dessous, dans la houle
jaune
quelques chemises blanches qui naviguent : les faucheurs
- ils ne jettent pas une ombre.
Au loin, sur le champ, quelqu’un semble regarder de ce côté.
Un chapeau à larges bords nous dissimule son visage.
Il semble observer la silhouette obscure dans la chambre peut-être
pour l’aider.
Imperceptiblement le tableau a grandi et s’est ouvert derrière le malade
abîmé dans sa rêverie. Des étincelles et des coups de marteau. Tous les
épis se sont allumés pour le réveiller !
L’autre – dans les blés – lui a fait signe.
Il s’est approché.
Mais nul ne l’a vu.
VI
LES FORMULES DU VOYAGE
(Dans les Balkans – en 55)
I
Des voix qui chuchotent après le laboureur.
Il ne se retourne pas. Des champs déserts.
Des voix qui chuchotent après le laboureur.
Peu à peu, les ombres se libèrent
et se lancent dans l’abîme du ciel de l’été.
II
Quatre bœufs avancent sous le ciel.
Rien de fier là-dedans. Et la poussière a l’épaisseur
de la laine. Les insectes font crisser leurs stylos.
Une cohue de chevaux aussi maigres que
sur une allégorie grisâtre de la peste.
Rien de doux là-dedans. Et le soleil fait tourner les têtes.
III
Un village aux odeurs d’étable et aux chiens efflanqués.
Le fonctionnaire du parti sur la place du marché
dans un village aux odeurs d’étable dont les maisons sont blondes.
Le ciel l’accompagne : il est étroit
et haut, comme dans un minaret.
Le village traîne des ailes au flanc de la montagne.
IV
La vieille maison s‘est brûlé la cervelle.
Dans le crépuscule, deux garçons poussent un ballon.
Une nuée d’échos rapides. – Soudain, la clarté des étoiles.
V
En route pour une longue nuit. Obstinément, ma montre
fait scintiller l’insecte prisonnier du temps.
Un compartiment bondé qu’épaissit le silence.
Dans la pénombre, les prairies passent en remous.
Pourtant, l’écrivain est à moitié dans son image
et s’y déplace, aigle et taupe à la fois.
Traduit du suédois par Jacques Outin
In, Tomas Tranströmer : Baltiques, Oeuvres complètes 1954 – 2004
Le Castor Astral / Editions Gallimard (Poésie), 1996 et 2004
Du même auteur :
17 poèmes (30/01/2016)
Ciel à moitié achevé (I-II) (30/01/2018))
Prison (30/01/2019)
Ciel à moitié achevé (III-V) (13/01/2026)
