Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le bar à poèmes
30 janvier 2017

Tomas Tranströmer (1931 - 2015 ) : Secrets en chemin

4603023_3_c720_tomas_transtromer_prix_nobel_de_litterature_2_a04e269857aaf1dd956deeaf02f36d5b_1_

 

SECRETS EN CHEMIN

 

I

MAISONS SUEDOISES SOLITAIRES

 

Un désordre d’arbres noirs


et les rayons fumants de la lune.


Là où la chaumière a coulé


et semble être sans vie.

 

 

Jusqu’au murmure de la rosée matinale


quand un vieillard ouvre


- d’une main qui tremble –


la fenêtre pour lâcher un grand duc.

 

 

Et dans une autre aire du vent


la construction nouvelle fume


avec un papillon de draps lavés


qui volette à l’angle

 

 

au milieu d’une forêt moribonde


où la décomposition lit


dans ses lunettes de sève 


le compte-rendu des coléoptères.

 

 

Eté aux pluies de blé mûr


ou un seul nuage d’orage


au-dessus d’un chien qui aboie.


Le grain rue dans la terre.

 

 

Des voix affolées, des visages


volent dans les fils du téléphone


avec des ailes rapides mutilées


par-dessus les milles des marécages.

 

 

La maison sur une île du fleuve


qui couvre ses premières pierres.


Une fumée constante - on brûle


les documents secrets de la forêt.

 

 

La pluie retourne dans le ciel.


La lumière serpente dans le fleuve.


Les maisons du précipice surveillent


les bœufs blancs de la cascade.

 

 

Automne avec une ligne d’étourneaux


qui tiennent l’aube en échec.


Les hommes ont la démarche raide 


au théâtre de l’abat-jour.

 

Faites-le toucher sans crainte


les ailes camouflées


et l’énergie de Dieu


enroulée dans l’obscurité
 

 

CELUI QUI FUT REVEILLE PAR LES CHANTS

AU-DESSUS DES TOITS

 

 

Matin, pluie de mai. La ville est encore silencieuse

 

comme un chalet de montagne. Les rues le sont aussi.

 

                         Et dans

 

le ciel un moteur d’avion qui gronde en bleu et gris. –

 

                         La fenêtre est ouverte.

 

 

 

Le rêve où repose le dormeur

 

est alors transparent. L’homme s’agite, cherche

 

à tâtons les outils de l’attention – presque dans l’espace. 

 

 

TABLEAU METEOROLOGIQUE

 

L’océan d’octobre scintille froidement

 

avec la nageoire dorsale de ses chimères.

 

 

 

Il n’y a plus rien qui rappelle

 

le vertige blanc des régates.

 

 

Une lueur ambrée sur le village.

 

Et tous les bruits en fuite lente.

 

 

Les hiéroglyphes d’un aboiement ont été dessinés

 

dans l’air au-dessus du jardin

 

 

où un fruit jaune a rusé

 

avec l’arbre et s’est laissé tomber.

 

 

LES QUATRE TEMPERAMENTS 

 

L’œil scrutateur mue les rayons de soleil en matraques policières.

 

Et le soir : les rires d’une fête dans l’appartement du dessous

 

qui jaillissent comme des fleurs irréelles par les rainures du plancher.

 

 

Je roulais dans la plaine. Obscurité. La camionnette semblait ne pas

 

     vouloir quitter les taches.

 

Un contre-oiseau criait dans le vide étoilé.

 

Le soleil albinos se dressa au-dessus des lacs opaques et changeants.

 

 

*

 

Un homme tel un arbre arraché au feuillage croassant et un éclair au

 

     garde-à-vous virent un soleil aux odeurs de bête sauvage se lever

 

     parmi les ailes crépitantes de l’île rocheuse

 

 

et de l’univers pour jaillir derrière les drapeaux d’écume la nuit comme

 

le jour avec des oiseaux matins glapissant

 

sur le pont et tous avaient un billet pour le Désordre.

 

 

*

 

Il suffit de fermer les yeux pour entendre distinctement que les mouettes

 

     font tinter les cloches dominicales au-dessus des paroisses infinies de

 

     l’océan.

 

Une guitare pince la corde des ronces et le nuage avance

 

 

 

doucement comme le fait la luge verte du printemps

 

- où est attelée la lumière hennissante –

 

qui arrive en glissant sur les glaces.

 

 

*

 

Réveillé par les talons de l’amie qui claquaient dans le rêve

 

et dehors deux congères pareilles à des gants oubliés par l’hiver

 

alors que les tracts du soleil tombaient sur la ville.

 

 

La route ne prend jamais fin. L’horizon se hâte de filer.

 

Les oiseaux secouent les branches. Et la poussière danse autour de

 

     la roue.

 

Toutes ces routes qui tournent et réfutent la mort !

 

 

CAPRICHOS

 

La nuit tombe sur Huelva : des palmiers couverts de suie

 

le sifflement du train en fuite

 

des chauves-souris argentées.

 

 

Les rues se sont emplies de gens.

 

Et cette dame qui fend la foule pèse prudemment

 

les dernières lueurs du jour sur la balance du regard.

 

 

Les fenêtres des bureaux sont ouvertes. Où l’on entend

 

encore piétiner le cheval.

 

Le vieux cheval aux sabots tamponneurs.

 

 

Ce n’est qu’après minuit que les rues se vident.

 

Quand enfin les bureaux ont bleui.

 

 

 

Et là-haut dans l’espace :

 

galopant en silence, étincelante et noire,

 

invisible et libérée

 

une fois son cavalier désarçonné :

 

cette nouvelle constellation que j’appelle « Le Cheval »

 

 

II

 

SIESTE

 

La Pentecôte des rochers. Et les langues qui grésillent…

 

La ville est sans poids dans l’espace de midi.

 

Des mises au tombeau dans la clarté ardente. Un tambour couvre

 

les coups de poing de l’éternité séquestrée.

 

 

L’aigle monte monte au-dessus des dormeurs.

 

Un sommeil où la route du moulin se retourne comme l’orage.

 

Le galop d’un cheval dont les yeux sont bandés.

 

les coups de poing de l’éternité séquestrée.

 

 

Les dormeurs pendent comme des poids à l’horloge des tyrans.

 

L’aigle dérive, mort, dans les flots du torrent éclatant du soleil.

 

Et dans le temps résonnent – comme dans le cercueil de Lazare –

 

les coups de poing de l’éternité séquestrée.

 

 

IZMIR A TROIS HEURES

 

Peu avant la prochaine rue déserte

 

deux mendiants dont l’un n’a plus de jambes –

 

et que l’autre porte de-ci de-là sur le dos.

 

 

Ils s’arrêtent -  comme sur une route à minuit un animal

 

ébloui fixe les phares d’une voiture –

 

un instant puis continuent leur chemin

 

 

aussi vite que les écoliers d’une cour de récréation

 

et traversent la rue pendant qu’une myriade

 

d’horloges torrides tictaque dans l’espace de midi

 

 

Du bleu qui passe sur la rade en glissades incandescentes.

 

Du noir qui rampe puis s’estompe, œil hagard dans le roc.

 

Du blanc qui souffle en tempête dans le regard.

 

 

Lorsque les sabots ont piétiné trois heures

 

l’obscurité cognait aux parois de lumière.

 

La ville rampait aux portes de la mer

 

 Et scintillait dans la lunette du vautour.

 

III

 

SECRETS EN CHEMIN

 

La lumière du jour heurta le visage du dormeur.

 

Il fit un rêve plus agité

 

mais ne s’éveilla pas.

 

 

L’obscurité frappa le visage de celui qui marchait

 

parmi tous les autres sous les rayons impatients

 

d’un intense soleil.

 

 

Soudain le ciel noircit comme avant une averse.

 

J’étais dans un lieu renfermant tous les instants –

 

Un musée de lépidoptères.

 

 

Pourtant le soleil était aussi fort qu’auparavant.

 

Ses pinceaux impatients peignaient le monde.

 

 

TRACES

 

A deux heures du matin : clair de lune. Le train s’est arrêté

 

au milieu de la plaine. Au loin, les points de lumière d’une ville

 

qui scintillent froidement aux confins du regard.

 

 

C’est comme quand un homme va si loin dans le rêve

 

qu’il n’arrive à se souvenir qu’il y a demeuré

 

lorsqu’il retourne dans sa chambre.

 

 

Et comme quand quelqu’un va si loin dans la maladie

 

que l’essence des jours se mue en étincelles, essaim

 

insignifiant et froid aux confins du regard.

 

 

Le train est parfaitement immobile.

 

Deux heures : un clair de lune intense. Et de rares étoiles.

 

 

KYRIE

 

Parfois, ma vie ouvrait les yeux dans l’obscurité.

 

Comme de voir passer dans les rues des foules

 

aveugles et agitées, en route pour un miracle,

 

alors qu’invisible, je restai à l’arrêt.

 

 

Comme quand l’enfant s’endort, terrifié,

 

à l’écoute des pas lourds de son cœur.

 

Longtemps, longtemps, jusqu’à ce que le matin jette des rayons

 

     dans les serrures

 

et que s’ouvrent les portes de l’obscurité.

 

IV

UN HOMME DU BENIN

 

(A propos de la photographie d’un relief de bronze


du XVIéme siècle, du royaume nègre du Bénin,


représentant un juif portugais.)

 


Lorsque la nuit tomba, j’étais comme figé


mais mon ombre cognait


sur la peau de tambour de la désespérance.


Alors que les coups s’estompaient,


je vis se dessiner l’image de l’image


d’un homme apparaissant 


sur cette page vide


qu’on avait laissé ouverte.


Je crus longer une maison


abandonné depuis longtemps


et voir quelqu’un apparaître à la fenêtre.


Un étranger. Qui était notre guide.


Il semblait attentif.


Il approcha sans faire un pas.


Coiffé d’un chapeau qui s’incurvait


en parodiant notre hémisphère


le bord posé sur l’équateur.


La chevelure partagée en deux nageoires.


La barbe accrochée ondulait


autour de la bouche comme de l’éloquence.


Il avait replié un bras droit


aussi menu que celui d’un enfant.


Le faucon qui aurait pu y trouver sa place


se devinait


sur les traits de son visage.


C’était l’ambassadeur.


Interrompu au milieu d’un discours


que le silence poursuivait


avec plus d’intensité encore.


Trois tribus en lui se taisaient.


Il était à l’image de trois peuples.


Un juif du Portugal,


embarqué avec les autres,


à la dérive, en attente,


un troupeau décimé


dans cette caravelle devenue


leur mère de bois ondoyante.


Le débarcadère et ces parfums étranges


qui rendaient l’air velu.


Remarqué sur la place du marché


par un nègre – l’artiste fondeur.


Longtemps resté en quarantaine dans son regard.


Et ressuscité dans la race du métal :


« je suis venu à la rencontre de


celui qui lèvera son fanal


pour se voir en moi. »

 

LE REVE DE BALAKIREV


(1905)

 

Le piano à queue noire, cette araignée lustrée


tremblait au milieu de sa toile de musique.

 

 

Dans la salle de concert résonnait un pays


dont les pierres n’étaient guère plus lourde que la rosée.

 

 

Pourtant Balakirev s’assoupit en musique


et rêva de la calèche du tsar.

 

 

Qui filait sur les pavés


dans la noirceur croissante des corbeaux.

 

 

Il était seul dans la voiture et regardait dehors 


pourtant il courait à côté d’elle sur la route.

 

 

Il savait que le voyage avait duré longtemps


et sa montre ne donnait pas les heures, mais les années.

 

 

Il vit un champ où gisait une charrue


qui n’était qu’un oiseau tombé au sol.

 

 

Il vit une crique où un navire était pris dans


les glaces, tous feux éteints, et des gens sur le pont.

 

 

La calèche courait là-bas sur la banquise, et ses roues


tournaient tournaient dans un bruit soyeux.

 

 

Un petit navire de guerre : Le Sébastopol.


Il se trouvait à bord. L’équipage approchait.

 

 

« Tu resteras en vie si tu sais en jouer. »


Ils lui montrèrent un instrument étrange.

 

 

Qui ressemblait à un tuba ou à un phonographe


ou une pièce de machine qu’il ne connaissait pas.

 

 

Désemparé puis pétrifié d’horreur, il comprit que c’était


l’instrument qui fait avancer les navires de guerre.

 

 

Il se tourna vers le matelot le plus proche


fit un geste désespéré et l’implora :

 

 

« Fais le signe de croix comme moi, le signe de croix ! »


Le matelot le fixa tristement, comme un aveugle

 

 

tendit les bras et sa tête retomba –


il resta suspendu comme cloué en l’air.

 

 

Les tambours roulaient, les tambours grondaient. Des vivats ! »


Balakirev émergea de son rêve.

 

 

Les ailes des bravos claquaient dans la salle.


Il vit l’homme au piano se lever.

 

 

Dehors les rues étaient assombries par la grève.


Les calèches se hâtaient dans l’obscurité.

 

                                                                            MILY BALAKIREV


                                                                                          1837 – 1910


                                                                                     compositeur russe

 

 

 

APRES L’ATTAQUE

 

Le garçon malade.

 

Confiné dans cette vision

 

où la langue est aussi raide qu’une corde.

 

 

Il est assis, le dos tourné au tableau d’un champ de blé.

 

Un bandeau sous le menton fait penser à une momification.

 

Ses lunettes sont épaisses comme celles d’un plongeur.

 

    Rien ne trouve réponse :

 

c’est aussi intense qu’un téléphone qui sonne dans le noir.

 

 

Mais le tableau derrière lui. Un paysage apaisant bien que les blés

 

     dorés suggèrent la tempête.

 

Un ciel vipérin et des nuages à la dérive. Et dessous, dans la houle

 

     jaune

 

quelques chemises blanches qui naviguent : les faucheurs

 

- ils ne jettent pas une ombre.

 

 

Au loin, sur le champ, quelqu’un semble regarder de ce côté.

 

Un chapeau à larges bords nous dissimule son visage.

 

Il semble observer la silhouette obscure dans la chambre peut-être

 

     pour l’aider.

 

Imperceptiblement le tableau a grandi et s’est ouvert derrière le malade

 

abîmé dans sa rêverie. Des étincelles et des coups de marteau. Tous les

 

     épis se sont allumés pour le réveiller !

 

L’autre – dans les blés – lui a fait signe.

 

 

Il s’est approché.

 

Mais nul ne l’a vu.

 

VI 

LES FORMULES DU VOYAGE

(Dans les Balkans – en 55)

 

I

 

Des voix qui chuchotent après le laboureur.

 

Il ne se retourne pas. Des champs déserts.

 

Des voix qui chuchotent après le laboureur.

 

Peu à peu, les ombres se libèrent

 

et se lancent dans l’abîme du ciel de l’été.

 

 

II

 

Quatre bœufs avancent sous le ciel.

 

Rien de fier là-dedans. Et la poussière a l’épaisseur

 

de la laine. Les insectes font crisser leurs stylos.

 

 

Une cohue de chevaux aussi maigres que

 

sur une allégorie grisâtre de la peste.

 

Rien de doux là-dedans. Et le soleil fait tourner les têtes.

 

 

 

III

 

Un village aux odeurs d’étable et aux chiens efflanqués.

 

Le fonctionnaire du parti sur la place du marché

 

dans un village aux odeurs d’étable dont les maisons sont blondes.

 

 

Le ciel l’accompagne : il est étroit

 

et haut, comme dans un minaret.

 

Le village traîne des ailes au flanc de la montagne.

 

 

IV

 

La vieille maison s‘est brûlé la cervelle.

 

Dans le crépuscule, deux garçons poussent un ballon.

 

Une nuée d’échos rapides. – Soudain, la clarté des étoiles.

 

 

V

 

En route pour une longue nuit. Obstinément, ma montre

 

fait scintiller l’insecte prisonnier du temps.

 

 

Un compartiment bondé qu’épaissit le silence.

 

Dans la pénombre, les prairies passent en remous.

 

 

Pourtant, l’écrivain est à moitié dans son image

 

et s’y déplace, aigle et taupe à la fois.

 

 

 

Traduit du suédois par Jacques Outin

 

In, Tomas Tranströmer : Baltiques, Oeuvres complètes 1954 – 2004

 

Le Castor Astral / Editions Gallimard (Poésie), 1996 et 2004

 

Du même auteur :

 

17 poèmes (30/01/2016)

 

Ciel à moitié achevé (I-II) (30/01/2018))

 

Prison (30/01/2019)

 

Ciel à moitié achevé (III-V) (13/01/2026)

 

 

Commentaires
Le bar à poèmes
Archives
Newsletter
128 abonnés