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Le bar à poèmes
9 octobre 2016

Guy Tirolien (1917 - 1988) : Prière d’un petit enfant nègre

 

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Prière d’un petit enfant nègre

 

Seigneur, je suis très fatigué.

Je suis né fatigué.

Et j’ai beaucoup marché depuis le chant du coq

Et le morne est bien haut qui mène à leur école.

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,

Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus.

Je veux suivre mon père dans les ravines fraîches

Quand la nuit flotte encore dans le mystère des bois

Où glissent les esprits que l’aube vient chasser.

Je veux aller pieds nus par les rouges sentiers

Que cuisent les flammes de midi,

Je veux dormir ma sieste au pied des lourds manguiers,

Je veux me réveiller

Lorsque là-bas mugit la sirène des blancs

Et que l’Usine

Sur l’océan des cannes

Comme un bateau ancré

Vomit dans la campagne son équipage nègre…

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,

Faites, je vous en prie, que je n’y aille plus.

Ils racontent qu’il faut qu’un petit nègre y aille

Pour qu’il devienne pareil

Aux messieurs de la ville

Aux messieurs comme il faut.

Mais moi je ne veux pas

Devenir, comme ils disent,

Un monsieur de la ville,

Un monsieur comme il faut.

Je préfère flâner le long des sucreries

Où sont les sacs repus

Que gonfle un sucre brun autant que ma peau brune.

Je préfère vers l’heure où la lune amoureuse

Parle bas à l’oreilles des cocotiers penchés

Ecouter ce que dit dans la nuit

La voix cassée d’un vieux qui raconte en fumant

Les histoires de Zamba et de compère Lapin

Et bien d’autres choses encore

Qui ne sont pas dans les livres.

Les nègres, vous le savez, n’ont que trop travaillé.

Pourquoi faut-il de plus apprendre dans des livres

Qui nous parlent de choses qui ne sont point d’ici ?

Et puis elle est vraiment trop triste en leur école,

Triste comme

Ces messieurs de la ville,

Ces messieurs comme il faut

Qui ne savent plus danser le soir au clair de lune

Qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds

Qui ne savent plus conter les contes aux veillées.

Seigneur, je ne veux plus aller à leur école.

(1943)

in, Léopold Sédar Senghor : "Anthologie de la nouvelle poésie

nègre et malgache de langue française"

Presses Universitaires de France, 1948

Du même auteur : Paroles sans suite (09/10/2015)

Commentaires
F
Appel aux marrons (noirs du 21è siècle) à réfléchir mûrement sur le devenir de leur race, afin de redécouvrir ou mieux, de ramener en surface leur mode vie de plus en plus oubliée et le génie créateur de leurs ancêtres pour asseoir définitivement leur culture au sein de leur population. Les bruns (blancs du 21è siècle) nous ont détruit pendant des siècles, ça suffit.
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P
Merci mille fois de m''avoir permis de retrouver ce poème que j'ai tant aimé depuis mon enfance! Je ne connaissais pas le nom de cet écrivain... J'adore la poésie!<br /> <br /> Je vais chercher d'autres œuvres de ce cher auteur, Guy Tirolien parti en 1988.<br /> <br /> Vous m'avez procuré un bonheur intense en mettant cette œuvre sur Internet! <br /> <br /> Je suis une" vieille" dame, Éliane, âgée de 74 ans, née le 2 juin 1946 à Frédille (36180), dans le Berry, région au centre de la France. J'habite maintenant à Bagnères-de-Bigorre (65200), c'est dans les Hautes Pyrénées. <br /> <br /> Et vous, d'où êtes-vous et où habitez-vous?... Je ferai connaître ce beau texte à mes fils, et à mes 5 petits enfants (3 filles et 2 garçons), tous aussi adorables les un-e-s que les autres, et qui vont beaucoup apprécier, j'en suis sûre! <br /> <br /> Je serais heureuse de recevoir un avis de votre part, si vous acceptiez.<br /> <br /> Je vous salue cordialement, Élodie. Prenez soin de vous... Nane
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E
C'est noté :) merci de cette information.
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E
Bonjour, <br /> <br /> <br /> <br /> Merci d'avoir partagé le poème de Guy Tirolien. <br /> <br /> <br /> <br /> Je ne suis pas sûre de l'exactitude des 2 lignes suivantes:<br /> <br /> "Je veux aller pieds nus par les rouges sentiers<br /> <br /> Que cuisent les flammes de midi,"<br /> <br /> <br /> <br /> J'ai toujours eu connaissance de la version suivante:<br /> <br /> "Je veux aller pieds nus par les sentiers brûlés<br /> <br /> qui longent vers midi les mares assoiffées"
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S
poeme memorable
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