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Le bar à poèmes
15 mars 2016

Jean-Paul Guibbert (1942 -) : Images de la mort douce (1)

 

charmide1[1]

 

Images de la mort douce

 


Nous avancions,


la parque noire qui guidait


entre les sites pauvres des images,


passée la grille qui fut fermée derrière nous


comme au soir,


sur les demeures larges de la mort.

 


 
L’ombre que nous jetons est fidèle et fragile


et cet intime espoir éclaire notre marche.

 


 
Ici sur le linteau, la place d’une main


dont les gestes ont tracé le salut,


le signe sobre de l’adieu.

 


 
Nous passerons ainsi 


du temple de la voix au temple du silence


et rien jamais plus ne pourra briser


l’idée errante qui hésite et vacille.

 

 

STELE D’UN ARCHITECTE

 

J’ai dessiné


tant de pilastres, de corniches, de chapiteaux,


dressé de portes de marbre,


rempli mes jours de chiffres et de calculs intenses,


pour le désir des dieux ou la gloire des républiques,


qu’il ne me reste plus de temps


pour dessiner les figures sobres de ma stèle.


Qu’on utilise un bloc très blanc de quelques pieds,


qu’on ajoute ces mots :


UN ARCHITECTE :


et qu’on me laisse en paix avec mes épures idéales


et mes chiffres secrets


dans mon temple intérieur, souterrain

 

 


TOMBE D’UNE PETITE FILLE PARMI LES FLEURS

 

Il semble que mon cœur n’eut de raison de vivre,


on me portait chaque matin vers le soleil,


j’aimais les fleurs,


ma mère versait des larmes en me voyant


et mes frère jouaient alors heureux auprès de moi.


Je n’eus d’autre consolation que d’être belle,


mais nul ne fut touché par ma beauté


sans en avoir de la tristesse,


ainsi je n’ai été que larmes pour les autres.


Je suis morte sans y penser.


voyez mon destin


à huit ans, j’étais belle.

 

 


STELE D’UNE COURTISANE 

 

Toutes mes portes furent ouvertes,


forcées à cris, ou larmes, ou plaisirs,


tous mes anneaux sans  clefs  furent ouverts. 


Il ne resta qu’une habitude de plaisir, d’autres plaisirs, 


rien qui ne fût  ensemble  de  plaisirs.  


Ma mémoire sera dans l’oubli.  


Ainsi fut désirée ma fin,


mais les dieux seuls savent vers quoi je marche. 


Il ne reste de moi que quelques fleurs éparses,  


peu de larmes pour mon bûcher.


Ici cette beauté que je ne voile pas 


et sur ma chair de marbre 


cette pâleur que je conserve.


J’ai ordonné ainsi que l’on colore la pupille 


de mes yeux verts.   

 

 


TOMBE D’UN SOLITAIRE

 

J’ai vécu solitaire, je meurs heureux.


ma mémoire n’est plus,


l’âme du vin seule importa parfois à ma rancœur.


J’eus un ami que je ne sus garder,


il exaspérait mes silences.


Dois-je rendre grâce aux femmes


de ne point m’avoir égaré dans leurs jeux irritants ?


J’ai vécu seul, me voici seul,


cuve égarée dans les collines


que j’ai choisies pour mon repos,


pierre parmi les pierres.


Toi qui passes, ne me salue pas,


ici demeure un solitaire.

 

 


TOMBE DE L’ENFANT CHRYSOGONE

 

Dans ce berceau de marbre,


nous, tes parents douloureux, 


t’avons déposé,


très innocent et très aimé enfant


CHRYSOGONE


dans ta troisième année


qui à peine nous découvrait ta beauté très rare


et tes mérites pressentis.

 

Tes yeux déjà devenaient les étoiles de notre âge


qui s’en va maintenant vers la vieillesse et l’oubli,


seul fils.


Nous avons déposé près de toi


nos offrandes de justice :


un œuf, tes jeux et nos larmes de verre ;


puis nous avons glissé le couvercle


sur l’âge qui ne peut revenir.


Des images de toi nous restent.

 

 


TOMBE D’EPOUX DANS LES TERRES

 

Nous avons récolté ensemble


tant de saisons de vigne, tant de grains et de fruits.


Nous avons su jouir de nos richesses,


les donner à nos fils,


partager avec d’autres les profits substantiels,


nous habiller des grandes soies curieuses


de ces pays lointains que nous ne verrons pas,


donner des fêtes entre nos murs de briques peintes,


bénir nos gens, aimer nos dieux,


préserver nos distances,


garder aussi nos mains des gestes du remords.


Nous irons maintenant vers les chemins du centre


dont nous savons le froid.


Nous sommes morts dans la justice.


Notre dernier désir est d’être en cet enclos,


au milieu de nos terres,


où les chemins se croisent et se défont,


lorsque l’automne fait rougir les grappes


de notre vigne bien-aimée.

 

..............................................................
 

 

Images de la mort douce

Editions Clivages, 1974

 

Du même auteur :

 

Voix ailée et vaine de Béatrice (06/02/2015)

 

Images de la mort douce (2) (15/03/2017)

 

Images de la mort amère (1) (15/03/2018)

 

Images de la mort amère (2) (15/03/2019)

 

Mémoire (14/03/2020)

 

D’un lieu où mourir (18/01/2026)

 

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