Bernard Noël (1930 - 2021) : Le passant de l’Athos (1-17)
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Le passant de l’Athos
1
un mot cherche mon cœur moi autour de lui
je cherche comment s'accroche à son présent
un peu de cette chose qui flotte ici
partout dévastation ruines et cependant
que sa belle image est mordue par le temps
saint Jean trempe sa plume dans la lumière
d'un geste égal mais le jet lumineux vise
on ne sait quelle partie du corps voici
des mouches elles vont butiner sa poussière
puis s'envolent vers le cul-de-four où Dieu
a tellement noirci qu'il est négatif
l'aigle et Jean même auréole et plus qu'une aile
au lion de Marc l'œil un petit lac de larmes
Luc le visage mangé par le moisi
est devenu un nègre à la barbe blanche
plus de Mathieu juste un trou dans le mortier
et quelques os de brique rose un frelon
tire mon regard vers là-haut la coupole
au premier cercle les restes d'une épaule
dans le second huit anges chacun six ailes
deux vers le bas deux vers le haut deux ouvertes
le tout d'une sensualité extrême
chaque ange paraissant par deux fois pourvu
de la zone bien fendue que les humaines
n'ont qu'une fois et l'amour serait à faire
dans un embrassement du haut et du bas
circulaire et sans fin une roue toujours
en mouvement le même frelon descend
vers la coulée de fiente fraîche mon œil
enflammé pourtant n'ose pas s'en servir
mais je confonds peut-être fiente et fiel
et me voilà au milieu d'aujourd'hui
le regard soudain cassé par le soleil
le vide et la peur de l'escalier pourri
les yeux tâtent l'air sur leur gauche et surgit
la brusque surprise
le Blanc le Blanc le Blanc
pousse au fond du ciel son érection de craie
et par-dessus vie mort et réalité
plante un formidable NON à leurs raisons
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aucun corps là-haut chez les anges à six ailes
leur sensualité s'accroît de ce rien
mais s'envoyer en l'air pour une auréole
n'est-il pas de bonne guerre virtuelle
moi qui tous ces jours-ci n'ai pas plus de sexe
qu'un petit Jésus j'écoute au loin des mots
grecs bulles de son pareilles à ces mystères
qui roulent dans l'espace et font dans l'oreille
des pets il y a davantage de mouches
qu'hier mais les pigeons n'ont rien ajouté
je suis venu voir le Blanc
il est coiffé
d'une pyramide laiteuse le seul
nuage en vue dans tout le ciel coton qui
couvre ainsi la violence de la durée
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l'image et le mot sont-ils liés ou bien
l'un toujours après l'autre pour que le voir
ou le dire l'emporte chacun son tour
ce que les yeux ont vu là-bas être vu
ne lui suffit pas cela s'érige et rôde
et rue contre le mouvement du poème
mais qu'est-ce qu'un élan minéral et blanc
un silence vertical un temps de pierre
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l'arracher de mes yeux en faire autre chose
me disais-je en montant l'escalier de marbre
qui donne sur le vide ensuite je marche
sur la crête d'un mur puis sur de vieilles planches
rongées par la pluie le soleil cette fois
je sais où il se trouve et il est bien là
mais tout gris dans la buée bleue le bois craque
sous mon poids ou le torrent de lumière
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assis dans la fraîcheur en ruine je vois
la plume de Jean prendre l'air comme fait
la langue pas la mienne qui tourne en vain
un bout de souffle et n'en tire pas de forme
un bout de plâtre tombe de la coupole
et crée de la poussière avec ce qui fut
une feuille à ma main semblable et pourquoi
suis-je troublé par l'intacte l'implacable
jeunesse des quatre colonnes de marbre
leur peau si transparente dans le soleil
leur galbe insolent de sirènes de pierre
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très ordinaire un pic ce matin flanqué
d'une double pente qui sert d'horizon
un saint décoloré dans sa niche et moi
regardons le ciel un peu de vent souligne
le silence à gauche un bâtiment ruiné
le feu a cuit les pierres tordu le fer
la cendre qu'on voit serait celle des livres
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les mots se passeraient bien des choses comme
les doigts des morts n'ont pas besoin d'être utiles
le tonnerre au loin remue un tas de caisses
vides les quatre ifs de la fontaine indiquent
la direction de l'immobile la terre
tourne sans faire crier l'air juste un rond
remous bleu dans l'épaisseur d'on ne sait quoi
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sous le parquet de l’ostéophylakion
les os se mêlent comme jamais ne firent
les corps à gauche en entrant soixante et un
crânes sur neuf rayons aucune mâchoire
inférieure aussi les dents font sous chacun
des petites pattes sur le mur du fond
les dix rayons de la grande crânothèque
trois rangées sur chacun de soixante et quinze
soit environ deux cent vingt qu’il faut par dix
multiplier un seul noirâtre et sur son front
la date de mille neuf cent trente-cinq
mille neuf cent trente-huit affiche à droite
son voisin mille neuf cent quarante et un
proclame l’autre à gauche tout l’os frontal
porte des lignes russes trois qui épousent
la rotondité pour conserver le nom
avec peut-être le grade monacal
toujours une croix noire entre les arcades
ou bien tracée à la suture des trois
os crâniens mais comment prendre en mains un crâne
sinon deux doigts dans les orbites pinçant
la trop fine cloison qui craque et s’écrase
beaucoup sont si blancs que j’oublie la poussière
on peut aussi les prendre pouce et index
bien écartés par les tempes ou les pommettes
sur l’appui de la principale fenêtre
deux ou trois douzaines sont couverts de toiles
d’araignées à de gros clous un peu plus loin
quelques disciplines chapeau de fer croix
qu’on se cadenassait au cou et il faut
s’y prendre à deux fois pour la soulever
ceintures de plomb chaînes de toute sorte
sur une table dans des boîtes de bois
des crânes qui sans doute furent précieux
mil neuf cent sept sur un front jaune et mil neuf
cent vingt-trois entre les seules tempes vertes
dans un recoin et par centaines empilés
un tas de tibias comme des bûches blanches.
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il a disparu dans les nuages à moins
qu’un coup de foudre ne l’ait décapité
quand je meurs le monde entier meurt avec moi
disait le père Maximos nous parlions
de la grâce elle me semble répondais-je
fondamentale en Orient alors qu’à Rome
on a bâti sur le pouvoir Maximos
célèbre les trois offices quotidiens
six dix-neuf et vingt et une heures j’aime comme
il manie l’encensoir aux douze grelots
un par apôtre et nous fabrique un chemin
de fumée j’aime aussi comme il psalmodie
Kyrie Jesou Christou yié tou Theou
eleison imas Seigneur Jésus-Christ
fils de Dieu aie pitié de nous j’ai compté
jusqu’à soixante-dix-sept fois ce matin
quatre-vingt-trois hier à l’office du soir
cette imploration remonte aux débuts
de la vie érémétique Saint Antoine
la psalmodiait face aux démons saint Grégoire
Palamas l’a introduite au mont Athos
nous sommes communauté très petite
le père Paul l’higoumène Maximos
son frère Estaphios diminutif Staphy
(que j’ai pris pour daddy en souriant de croire
mes deux moine en train de daddifier leur père)
sont les trois permanents de notre skite
bâtie pour huit cent moines ruses et qui fut
un bastion de l’empire du dernier tsar
n’est grecque ici que la chapelle où je vais
par la crête d’un mur l’escalier de bois
elle daterait dit-on du dix-septième
les membres provisoires de notre skite
sont à part moi Niko un jeune étudiant
en théologie et père Dimitrios
qui pèse à lui tout seul autant que les trois
permanents par la faute d’un double ventre
que lui vaut son bon cœur
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la ruine alentour
fait un cercueil de pierre à ses propres restes
le regard s’ensevelit puis se retourne
espérant saisir la chose qui menace
et qui pourtant n’est nulle part une rouille
de l’air un eczéma sur la peau du jour
un oiseau plonge vers le chat le frôlant
encore et encore à la vie à la mort
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combien de temps faut-il au temps pour user
une communauté close on a donné
le nom d’avenir à la capacité
de céder sa place au suivant est-ce vivre
ceux qui furent ci n’avaient d’avenir
que chacun le sien une petite vie
la révolution ruse ayant coupé court
la succession vers quelle pensée va l’homme
conscient qu’il n’y aura aucun survivant
alors vivre est l’exercice de la mort
cependant que mourir est jour après jour
le seul point commun puis vient la fin du temps
pour le dernier celui qui s’est effondré
tout seul tout sec dans son habit noir et moi
derrière plus de mille portes je cherche
le cadavre du dernier mort
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attiré
par quelque chose et cette chose est l’attente
que j’en ai mon désir jeté dans l’absence
y fait trembler les traces d’un nom ce nom
accomplit en moi le travail qu’accomplit
en l’air un battement d’aile silencieux
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le lundi le mercredi le vendredi
sont jours de jeûne à midi deux trois tomates
autant le soir les autres jours une grande
assiette avec légumes ou pâtes beaucoup
de pain de l’eau de source et parfois poisson
ou féta yoghourt au miel peu de sommeil
ils font la sieste moi j’écoute le temps
qui passe comme un souffle
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il est là massif
et sombre mais décapité de sa pointe
par un plat nuage blanc nous n’avons pas
jeûné à midi parce-que m’a dit Paul
c’est aujourd’hui la fête des douze apôtres
qui donne droit à l’huile Démétrios
avait préparé des pâtes en sauce rouge
j’écris dans la chapelle grecque saint Jean
ne se fatigue pas de tremper sa plume
les quatre galbées sont toujours aussi sveltes
l’arcature au-dessus affiche deux anges
et un saint chevalier croix dans la main droite
épée dans la gauche deux cartouches avec
paysages sépia plus loin un arc fleuri
encadre un ange qui ferait aussi bien
demoiselle que damoiseau sa main droite
gratte un air de lyre sur son aile gauche
quelques gravats de plus qu’hier l’art diminue
tous les jours il finira par suinter
des murs comme a suinté du corps cette image
qu’on voit dans le lin du suaire
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faut-il
ne faut-il pas prêter aux ombres un petit
peu de vie non à celles qui sous la terre
font métier de mort mais toutes celles qui
doublent les choses d’un dessous si profond
qu’on croit toujours ici marcher au milieu
de son propre corps le sol en paraît donc
la mâchoire qui manque au bas des crânes
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Récit du Père Paul : La grande église fut inaugurée en 1901. On jasa beaucoup
dans l’Athos parce qu’elle paraissait incongrue et insolente. La tradition
byzantine et grecque n’est pas du tout à ces grandes machines impériales.
Les bâtiments monastiques étaient achevés depuis pas mal d’années. Ils
abritaient alors huit cent moines. Tu vois ces immenses bâtiments : ils forment
un grand carré allongé autour de l’église. Vus de l’extérieur, avec leur base si
épaisse, ils ont l’air d’une forteresse. A la fin du dernier siècle, les Russes tentaient
de d’établir partout, ici, au Liban, en Palestine, sous le prétexte de fondations
religieuses. On a retrouvé des milliers de fusils dans les caves, et sous le bâtiment,
tout là-bas, il y avait une fabrique de cartouches. Les moines n’en savaient peut-
être rien, ils n’étaient pas des soldats, mais la direction était religieuse et politique.
Une hérésie s’est produite, qui a entraîné le rapatriement de la moitié des moines,
en 1912. Trois bateaux sont venus les chercher. Ensuite, de nouveaux moines les
ont remplacés, mais la guerre est arrivée, puis bientôt la révolution, et les jeunes
sont partis combattre du côté des Blancs. Il restait environ quatre cent moines au
début des années vingt : ils ont commencé à vieillir sans que des jeunes viennent
les remplacer. On dit qu’à la fin, il y avait un enterrement tous les jours. L’higoumène
est mort le dernier, en 1960, et alors, il n’est plus resté qu’un seul moine, l’unique
Grec du monastère qui servait de secrétaire et d’interprète. Ce Grec s’est mis à tout
à vendre, parachevant l’œuvre du grand incendie de 1958, qui avait détruit le cœur
de cette maison en brûlant la bibliothèque et le trésor...
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vagues par vagues vont de la mer au ciel
les montagnes et plus haut que toutes le Blanc
mais il fait mine un jour encor d’être un autre
au milieu d’une émulsion d’un gris laiteux
pins figuiers chênes verts et de loin en loin
quelques maisons monastiques tout cela
parfait pour un arrière-pays bleu
elle en bas se ride et râle sur les rocs
brise du soleil pour se couvrir d’écailles
fait un bel ourlet d’argent à l’horizon
je ne savais pas qu’ici était la mer
tous ces jours l’ayant prise pour du ciel bas
mais aucun doute sur son identité
depuis Stavronikita un château fort
en surplomb avec de hauts murs couronnés
d’appartements balcons sa cour à arcades
son loukoum son verre d’eau pour l’arrivant
pour aller au ciel à partir de l’église
il suffit de savoir monter à l’échelle
mais gare à celui qui tombe il va tout droit
entre les dents de Léviathan foule sainte
de martyrs à l’un deux on tranche les mains
puis les pieds le corps humain a beaucoup trop
d’extrémités chacune fait tentation
pour les bourreaux une icône en mosaïque
de Saint Nicolas fut tirée de la mer
dans un filet de l’ancien temps elle avait
sur le front une huître et quand on l’arracha
la plaie qu’elle couvrait se mit à saigner
la plaie est toujours là
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Le reste du voyage
Editions P.O.L , 1997
Du même auteur :
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