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Le bar à poèmes
16 mars 2026

Bernard Noël (1930 - 2021) : Le passant de l’Athos (1-17)

 

 © Capture YouTube

 

 

Le passant de l’Athos

 

1

 

un mot cherche mon cœur moi autour de lui

 

je cherche comment s'accroche à son présent

 

un peu de cette chose qui flotte ici

 

partout dévastation ruines et cependant

 

que sa belle image est mordue par le temps

 

saint Jean trempe sa plume dans la lumière

 

d'un geste égal mais le jet lumineux vise

 

on ne sait quelle partie du corps voici

 

des mouches elles vont butiner sa poussière

 

puis s'envolent vers le cul-de-four où Dieu

 

a tellement noirci qu'il est négatif

 

l'aigle et Jean même auréole et plus qu'une aile

 

au lion de Marc l'œil un petit lac de larmes

 

Luc le visage mangé par le moisi

 

est devenu un nègre à la barbe blanche

 

plus de Mathieu juste un trou dans le mortier

 

et quelques os de brique rose un frelon

 

tire mon regard vers là-haut la coupole

 

au premier cercle les restes d'une épaule

 

dans le second huit anges chacun six ailes

 

deux vers le bas deux vers le haut deux ouvertes

 

le tout d'une sensualité extrême

 

chaque ange paraissant par deux fois pourvu

 

de la zone bien fendue que les humaines

 

n'ont qu'une fois et l'amour serait à faire

 

dans un embrassement du haut et du bas

 

circulaire et sans fin une roue toujours

 

en mouvement le même frelon descend

 

vers la coulée de fiente fraîche mon œil

 

enflammé pourtant n'ose pas s'en servir

 

mais je confonds peut-être fiente et fiel

 

et me voilà au milieu d'aujourd'hui

 

le regard soudain cassé par le soleil

 

le vide et la peur de l'escalier pourri

 

les yeux tâtent l'air sur leur gauche et surgit

 

la brusque surprise

 

                               le Blanc le Blanc le Blanc

 

pousse au fond du ciel son érection de craie

 

et par-dessus vie mort et réalité

 

plante un formidable NON à leurs raisons

 

 

2

 

 

aucun corps là-haut chez les anges à six ailes

 

leur sensualité s'accroît de ce rien

 

mais s'envoyer en l'air pour une auréole

 

n'est-il pas de bonne guerre virtuelle

 

moi qui tous ces jours-ci n'ai pas plus de sexe

 

qu'un petit Jésus j'écoute au loin des mots

 

grecs bulles de son pareilles à ces mystères

 

qui roulent dans l'espace et font dans l'oreille

 

des pets il y a davantage de mouches

 

qu'hier mais les pigeons n'ont rien ajouté

 

je suis venu voir le Blanc

 

                                         il est coiffé

 

d'une pyramide laiteuse le seul

 

nuage en vue dans tout le ciel coton qui

 

couvre ainsi la violence de la durée

 

 

3

 

 

l'image et le mot sont-ils liés ou bien

 

l'un toujours après l'autre pour que le voir

 

ou le dire l'emporte chacun son tour

 

ce que les yeux ont vu là-bas être vu

 

ne lui suffit pas cela s'érige et rôde

 

et rue contre le mouvement du poème

 

mais qu'est-ce qu'un élan minéral et blanc

 

un silence vertical un temps de pierre

 

 

4

 

l'arracher de mes yeux en faire autre chose

 

me disais-je en montant l'escalier de marbre

 

qui donne sur le vide ensuite je marche

 

sur la crête d'un mur puis sur de vieilles planches

 

rongées par la pluie le soleil cette fois

 

je sais où il se trouve et il est bien là

 

mais tout gris dans la buée bleue le bois craque

 

sous mon poids ou le torrent de lumière

 

 

5

 

assis dans la fraîcheur en ruine je vois

 

la plume de Jean prendre l'air comme fait

 

la langue pas la mienne qui tourne en vain

 

un bout de souffle et n'en tire pas de forme

 

un bout de plâtre tombe de la coupole

 

et crée de la poussière avec ce qui fut

 

une feuille à ma main semblable et pourquoi

 

suis-je troublé par l'intacte l'implacable

 

jeunesse des quatre colonnes de marbre

 

leur peau si transparente dans le soleil

 

leur galbe insolent de sirènes de pierre

 

 

6

 

 

très ordinaire un pic ce matin flanqué

 

d'une double pente qui sert d'horizon

 

un saint décoloré dans sa niche et moi

 

regardons le ciel un peu de vent souligne

 

le silence à gauche un bâtiment ruiné

 

le feu a cuit les pierres tordu le fer

 

la cendre qu'on voit serait celle des livres

 

 

7

 

 

les mots se passeraient bien des choses comme

 

les doigts des morts n'ont pas besoin d'être utiles

 

le tonnerre au loin remue un tas de caisses

 

vides les quatre ifs de la fontaine indiquent

 

la direction de l'immobile la terre

 

tourne sans faire crier l'air juste un rond

 

remous bleu dans l'épaisseur d'on ne sait quoi

 

 

8

 

 

sous le parquet de l’ostéophylakion

 

les os se mêlent comme jamais ne firent

 

les corps à gauche en entrant soixante et un

 

crânes sur neuf rayons aucune mâchoire

 

inférieure aussi les dents font sous chacun

 

des petites pattes sur le mur du fond

 

les dix rayons de la grande crânothèque

 

trois rangées sur chacun de soixante et quinze

 

soit environ deux cent vingt qu’il faut par dix

 

multiplier un seul noirâtre et sur son front

 

la date de mille neuf cent trente-cinq

 

mille neuf cent trente-huit affiche à droite

 

son voisin mille neuf cent quarante et un

 

proclame l’autre à gauche tout l’os frontal

 

porte des lignes russes trois qui épousent

 

la rotondité pour conserver le nom

 

avec peut-être le grade monacal

 

toujours une croix noire entre les arcades

 

ou bien tracée à la suture des trois

 

os crâniens mais comment prendre en mains un crâne

 

sinon deux doigts dans les orbites pinçant

 

la trop fine cloison qui craque et s’écrase

 

beaucoup sont si blancs que j’oublie la poussière

 

on peut aussi les prendre pouce et index

 

bien écartés par les tempes ou les pommettes

 

sur l’appui de la principale fenêtre

 

deux ou trois douzaines sont couverts de toiles

 

d’araignées à de gros clous un peu plus loin

 

quelques disciplines chapeau de fer croix

 

qu’on se cadenassait au cou et il faut

 

s’y prendre à deux fois pour la soulever

 

ceintures de plomb chaînes de toute sorte

 

sur une table dans des boîtes de bois

 

des crânes qui sans doute furent précieux

 

mil neuf cent sept sur un front jaune et mil neuf

 

cent vingt-trois entre les seules tempes vertes

 

dans un recoin et par centaines empilés

 

un tas de tibias comme des bûches blanches.

 

 

9

 

 

il a disparu dans les nuages à moins

 

qu’un coup de foudre ne l’ait décapité

 

quand je meurs le monde entier meurt avec moi

 

disait le père Maximos nous parlions

 

de la grâce elle me semble répondais-je

 

fondamentale en Orient alors qu’à Rome

 

on a bâti sur le pouvoir Maximos

 

célèbre les trois offices quotidiens

 

six dix-neuf et vingt et une heures j’aime comme

 

il manie l’encensoir aux douze grelots

 

un par apôtre et nous fabrique un chemin

 

de fumée j’aime aussi comme il psalmodie

 

Kyrie Jesou Christou yié tou Theou

 

eleison imas  Seigneur Jésus-Christ

 

fils de Dieu aie pitié de nous j’ai compté

 

jusqu’à soixante-dix-sept fois ce matin

 

quatre-vingt-trois hier à l’office du soir

 

cette imploration remonte aux débuts

 

de la vie érémétique Saint Antoine

 

la psalmodiait face aux démons saint Grégoire

 

Palamas l’a introduite au mont Athos

 

nous sommes communauté très petite

 

le père Paul l’higoumène Maximos

 

son frère Estaphios diminutif Staphy

 

(que j’ai pris pour daddy en souriant de croire

 

mes deux moine en train de daddifier leur père)

 

sont les trois permanents de notre skite

 

bâtie pour huit cent moines ruses et qui fut

 

un bastion de l’empire du dernier tsar

 

n’est grecque ici que la chapelle où je vais

 

par la crête d’un mur l’escalier de bois

 

elle daterait dit-on du dix-septième

 

les membres provisoires de notre skite

 

sont à part moi Niko un jeune étudiant

 

 

en théologie et père Dimitrios

 

qui pèse à lui tout seul autant que les trois

 

permanents par la faute d’un double ventre

 

que lui vaut son bon cœur

 

 

 

10

 

 

                                          la ruine alentour

 

fait un cercueil de pierre à ses propres restes

 

le regard s’ensevelit puis se retourne

 

espérant saisir la chose qui menace

 

et qui pourtant n’est nulle part une rouille

 

de l’air un eczéma sur la peau du jour

 

un oiseau plonge vers le chat le frôlant

 

encore et encore à la vie à la mort

 

 

11

 

 

combien de temps faut-il au temps pour user

 

une communauté close on a donné

 

le nom d’avenir à la capacité

 

de céder sa place au suivant est-ce vivre

 

ceux qui furent ci n’avaient d’avenir

 

que chacun le sien une petite vie

 

la révolution ruse ayant coupé court

 

la succession vers quelle pensée va l’homme

 

conscient qu’il n’y aura aucun survivant

 

alors vivre est l’exercice de la mort

 

cependant que mourir est jour après jour

 

le seul point commun puis vient la fin du temps

 

pour le dernier celui qui s’est effondré

 

tout seul tout sec dans son habit noir et moi

 

derrière plus de mille portes je cherche

 

le cadavre du dernier mort

 

 

12

 

 

                                          attiré

 

par quelque chose et cette chose est l’attente

 

que j’en ai mon désir jeté dans l’absence

 

y fait trembler les traces d’un nom ce nom

 

accomplit en moi le travail qu’accomplit

 

en l’air un battement d’aile silencieux

 

 

13

 

 

le lundi le mercredi le vendredi

 

sont jours de jeûne à midi deux trois tomates

 

autant le soir les autres jours une grande

 

assiette avec légumes ou pâtes beaucoup

 

de pain de l’eau de source et parfois poisson

 

ou féta yoghourt au miel peu de sommeil

 

ils font la sieste moi j’écoute le temps

 

qui passe comme un souffle

 

 

14

 

 

                                              il est là massif

 

et sombre mais décapité de sa pointe

 

par un plat nuage blanc nous n’avons pas

 

jeûné à midi parce-que m’a dit Paul

 

c’est aujourd’hui la fête des douze apôtres

 

qui donne droit à l’huile Démétrios

 

avait préparé des pâtes en sauce rouge

 

j’écris dans la chapelle grecque saint Jean

 

ne se fatigue pas de tremper sa plume

 

les quatre galbées sont toujours aussi sveltes

 

l’arcature au-dessus affiche deux anges

 

et un saint chevalier croix dans la main droite

 

épée dans la gauche deux cartouches avec

 

paysages sépia plus loin un arc fleuri

 

encadre un ange qui ferait aussi bien

 

demoiselle que damoiseau sa main droite

 

gratte un air de lyre sur son aile gauche

 

quelques gravats de plus qu’hier l’art diminue

 

tous les jours il finira par suinter

 

des murs comme a suinté du corps cette image

 

qu’on voit dans le lin du suaire

 

 

15

 

 

                                                  faut-il

 

ne faut-il pas prêter aux ombres un petit

 

peu de vie non à celles qui sous la terre

 

font métier de mort mais toutes celles qui

 

doublent les choses d’un dessous si profond

 

qu’on croit toujours ici marcher au milieu

 

de son propre corps le sol en paraît donc

 

la mâchoire qui manque au bas des crânes

 

 

16

 

 

Récit du Père Paul : La grande église fut inaugurée en 1901. On jasa beaucoup

 

dans l’Athos parce qu’elle paraissait incongrue et insolente. La tradition

 

byzantine et grecque n’est pas du tout à ces grandes machines impériales.

 

Les bâtiments monastiques étaient achevés depuis pas mal d’années. Ils

 

abritaient alors huit cent moines. Tu vois ces immenses bâtiments : ils forment

 

un grand carré allongé autour de l’église. Vus de l’extérieur, avec leur base si

 

épaisse, ils ont l’air d’une forteresse. A la fin du dernier siècle, les Russes tentaient

 

de d’établir partout, ici, au Liban, en Palestine, sous le prétexte de fondations

 

religieuses. On a retrouvé des milliers de fusils dans les caves, et sous le bâtiment,

 

tout là-bas, il y avait une fabrique de cartouches. Les moines n’en savaient peut-

 

être rien, ils n’étaient pas des soldats, mais la direction était religieuse et politique.

 

Une hérésie s’est produite, qui a entraîné le rapatriement de la moitié des moines,

 

en 1912. Trois bateaux sont venus les chercher. Ensuite, de nouveaux moines les

 

ont remplacés, mais la guerre est arrivée, puis bientôt la révolution, et les jeunes

 

sont partis combattre du côté des Blancs. Il restait environ quatre cent moines au

 

début des années vingt : ils ont commencé à vieillir sans que des jeunes viennent

 

les remplacer. On dit qu’à la fin, il y avait un enterrement tous les jours. L’higoumène

 

est mort le dernier, en 1960, et alors, il n’est plus resté qu’un seul moine, l’unique

 

Grec du monastère qui servait de secrétaire et d’interprète. Ce Grec s’est mis à tout

 

à vendre, parachevant l’œuvre du grand incendie de 1958, qui avait détruit le cœur

 

de cette maison en brûlant la bibliothèque et le trésor...

 

 

17

 

 

vagues par vagues vont de la mer au ciel

 

les montagnes et plus haut que toutes le Blanc

 

mais il fait mine un jour encor d’être un autre

 

au milieu d’une émulsion d’un gris laiteux

 

pins figuiers chênes verts et de loin en loin

 

quelques maisons monastiques tout cela

 

parfait pour un arrière-pays bleu

 

elle en bas se ride et râle sur les rocs

 

brise du soleil pour se couvrir d’écailles

 

fait un bel ourlet d’argent à l’horizon

 

je ne savais pas qu’ici était la mer

 

tous ces jours l’ayant prise pour du ciel bas

 

mais aucun doute sur son identité

 

depuis Stavronikita un château fort

 

en surplomb avec de hauts murs couronnés

 

d’appartements balcons sa cour à arcades

 

son loukoum son verre d’eau pour l’arrivant

 

pour aller au ciel à partir de l’église

 

il suffit de savoir monter à l’échelle

 

mais gare à celui qui tombe il va tout droit

 

entre les dents de Léviathan foule sainte

 

de martyrs à l’un deux on tranche les mains

 

puis les pieds le corps humain a beaucoup trop

 

d’extrémités chacune fait tentation

 

pour les bourreaux une icône en mosaïque

 

de Saint Nicolas fut tirée de la mer

 

dans un filet de l’ancien temps elle avait

 

sur le front une huître et quand on l’arracha

 

la plaie qu’elle couvrait se mit à saigner

 

la plaie est toujours là

 

.........................................

 

 

 

Le reste du voyage

 

Editions P.O.L , 1997

 

Du même auteur :

 


 « Et maintenant que faire avec le rien… » (26/01/2014)

 


A vif enfin la nuit (26/01/2015)

 


Laile sous lécrit (27/01/2016)

 


« assiégé de quel rire… » (27/01/2017)

 


Fable (27/01/2018)

 


Lettre verticale / Bram (27/01/2019)

 


Le bât de la bouche (27/01/2020)

 


Tombeau de Lunven (10/03/2021)

 


Extraits du corps.1 (10/03/2022)

 


Grand arbre blanc (10/03/2023) 

 

Bruits de langues (23 – 33) (13/03/2025)

 

 

 

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