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Le bar à poèmes
6 septembre 2026

Adèle Nègre (1965 -) : Fumeur

 

 

 

Fumeur

 

 

 

Assise face au saule

 

un ralenti heureux imposé à la rive

 

rouge est la vigne

 

qui descend soutenir ce gris

 

pâle et il flotte un air de fin d’été

 

c’est ce qui coule sous mes yeux

 

ou l’ombre qui vient par mon dos

 

transi je jette un œil où les deux

 

se rejoignent – la dernière flambée –

 

 

 

 

Comme tu fumes calmement devant la porte

 

en regardant le tilleul

 

(ou la nuit)

 

ou la nuit où elle perce le tilleul

 

il jaunit et vacille

 

projeté sur le mur

 

soufre et sur le toit

 

à rebours

 

le vent noircit les feuilles

 

toi expirant

 

ta main porte vers ton visage le seul

 

point d’incandescence

 

que tu ravives

 

et je l’accompagne

 

 

 

 

Un chien aboie, ils sont sept

 

à nourrir la peur.

 

Les grands sapins secouent la lune

 

intermittente

 

sur la dalle de ciment,

 

et dans l’eau noire des bols

 

toute la membrure du chenil consent et louvoie.

 

Je cale ma respiration sur celle, plus lente,

 

du ciel où gonflent les nuages circonscrits

 

dans le golfe sombre des bois

 

 

 

 

Où aller, pour quoi faire ?

 

Une toute petite chose m’anime à l’instant, mécanique des courants, ton avant-

 

bras dénudé, ta main délicate – pouce et majeur disjoints sur le mégot, tes yeux

 

plissés pour jouir des poumons sans pleurer – apportant au visage l’infime

 

braise, puis la bouche expirant, cette légère fleur de gaz qui éclot entre mon

 

œil et le tilleul qu’elle voile, tout danse lentement, le tilleul aussi,

 

le nuage physique et logique de nos jeux recouvre l’effroi, ces images que je

 

me rappelle sans cesse autant que celles oubliées, l’injonction de mémoire et la

 

sommation de connexion se perdent dans cet instant, divaguent un moment au

 

lieu du feuillage troublé, de branche en branche, palpitant, la nuit respire, c’est

 

palpable, et nous balbutions heureusement : la beauté est là dans ce trouble

 

évident, émergeant de la nuit par l’extrémité rougie d’une cigarette dans la

 

corbeille imparfaite d’un tilleul, l’effort mis à cela, surement, la preuve par la

 

sensation ou par le fumeur ?

 

Vision envolée, où les mots ? S’étiolent à même les doigts. Où sont passées

 

lune et feuille changeantes, veuille perdurer comme cet arbre de miel cliquette,

 

la source de mon rêve... Veuille, veuille !

 

 

 

 

Massif, un pan de mur jaune où lève

 

l’aube que j’attends est une couleur

 

ravale une fleur blême sur

 

mes lèvres

 

sèches sèches

 

des lèvres qui

 

tiennent l’écart :

 

lointain encore est le jardin

 

 

 

 

Sur tout les fronts

 

durant le jour je l’ai cherchée

 

or c’est la nuit

 

- texture de nos ombres –

 

qui la fait ample et sonore

 

forme reprise à l’inaction

 

et à la mutité des murs

 

rien à faire il n’y a rien à faire

 

que tout noter de l’indécise

 

 

 

 

N’allons pas plus vite que ça

 

accordons-nous

 

(le plus dur : accepter)

 

les asters maintenant étincellent

 

roses tremblants dans le vert

 

universelle victoire du vert

 

la seule

 

 

 

 

Des nuages encombrent à même la route

 

reprises de goudron qu’épongent les noyers

 

des peupliers

 

fluets

 

ne font plus aucun doute

 

ni aucune ombre

 

 

 

 

 

 

 

Un seul poème

 

Bruno Guattari éditeur, 41250 Tour-en-Sologne

 

 

De la même autrice :


« Tu ne tonitrueras pas... » (07/09/2020)


Parler avec le sphinx (extraits) (06/09/2021)


Résolu par le feu (1) (06/09/2022)


Résolu par le feu (2) (06/09/2023)


Résolu par le feu (3) (06/09/2024)

 

Résolu par le feu (4) (06/09/2025)

 

Fumeur (06/09/2026)

 

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