François Cheng (1929 -) : Qui dira notre nuit
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PATRICE NORMAND/LEEXTRA/LEEMAGE
Qui dira notre nuit
Apprends-nous nuit
A toucher ton fond
A gagner
le non-lieu
Où sel et gel
échangent leurs songes
où source et vent
Refont un
Ici
Tout sera un instant
Recueilli
Tout d’ici
et d’ailleurs
Ecoute donc
Le souffle perdu
Le sang répandu
de l’espace charnel
Et vois
L’étoile filante
Ouvrir à nouveau la plaie
en sa chute d’extase
Infinie
Nuit qui réunit
Nuit qui désunit
Qui diminue
Qui démunit
Rien qui n’y soit à jamais aux abois
Aux abois ceux qui s’éveillant se souviennent
Car la nuit avait beau tendre sa toile
Sur l’océan s’est égaré une voile
Nuit qui essuie
Nuit qui guérit
Nuit qui déconseille
Qui désemplit
Rien qui n’y soit désormais à l’abri
A l’abri ceux qui se souvenant reviennent
Car la nuit s’est déchiré le voile
Une seule flamme unit toutes les étoiles
Quelle nuit
cette nuit
En quelle terre élue
Arbre bruissant de vols
notre sceptre
Lune auréolée de vent
notre couronne
Exil d’une seule nuit
Notre plus long règne
Les crapauds
ont aboyé la lune
Les corbeaux
ont dévoré la lune
L’araignée seule
a défait refait
Fil à fil
la toile du songe
Pour capter sans faille
en ses mailles
La chair corrompue
le secret tu
Car ce qui a été vécu
sera rêvé
Et ce qui a été rêvé
revécu
Nous n’aurons pas trop de nuits
Pour brûler les branches tombées
à notre insu
Pour engranger l’odeur durable
des fumées
Rose d’indigo
rose innommée
toujours changeante
Tu ne mourras point
Rose d'indigo
ou d’émeraude
Entre brume et lune
n’es-tu de nuit ?
Rose d’un seul rêve
au champ ouvert
au parfum clos
Tu ne mourras point
Tu n’es que mémoire
tu n’es qu’oubli
Entre argile et brume
n’es-tu d’ici ?
Rose au cœur de lave
née d’un chaos
feu d’émeraude
Cendre d’indigo
Longtemps après l’ère du couchant
Toutes gloires du jour éteintes
Des entrailles de la vallée
S'élève un son de flûte
ivre enfin d’anonyme extase
Montant encore, toujours plus haut
en volutes, en spirales
Vers la voûte ardente
Longuement l’envoûte
Soudain la traverse
et s’abîme dans l’obscur...
De tout son lointain
L’astre touché
Descend à pas aériens
Doucement enveloppe
le corps terrestre
Lentement le consume
Enflammant
cheveux et ongles
Faisant fondre chair et os
De la nuit ne reste plus
que l’inouï battement
Du cœur
Celui qui dort auprès de la nuit
Tâte la chaleur des racines pourries
Hume le vol de la chauve-souris
Répond à l’appel du Loup-céleste
Se voue âme et corps au gel du temps
Et se transmue en rosée de sang
Pour ne plus s’égarer avec l’aube
Vraie Lumière
celle qui jaillit de la Nuit
Et vrai Nuit
celle d’où jaillit la Lumière
Nuit mère de Lumière
En son sein Lumière est
Déjà sang déjà lait
Déjà chair déchirée
Déjà prête à mourir
Et toujours renaissante
Déjà ultime sursaut
Mais toujours
premier jet
Vraie nuit désirant vraie lumière
Mais pour toujours l’a obscurcie
Le monstre fuyant sa propre ombre
Le monstre à figure d’homme
Choyant sa femme et ses petits
Gonfle le néon d’immondes rires
Et taillade la chair nacrée
Des corps dépouillés jusqu’aux os
Vraie lumière désirant vraie nuit
Poigne d’homme
Face d’homme
étoile de sang sur le front
Corps broyé
Os rompus
étoile de sang dans le coeur
Broyée la promesse
Rompue la parole
étoile de sang voici l’homme
L’immense nuit du monde
Semée d’étoiles
Prendrait-elle jamais sens
Hors de notre regard ?
Et l’immonde de notre nuit
Trouée de cris
Susciterait-il jamais écho
Hors de notre ouïe ?
Dans la lueur des lampadaires
Le long du trottoir édenté
L’averse avec fracas
baisse le rideau rouillé
de l’ultime saison
Alors que s’écoule sans remords
Les choses du monde et des astres
L’enfant sans mots
voit s’éloigner sa mère
qui le laisse orphelin
Les amants font le geste muet
pour ne plus se voir
Ne plus se voir ne plus se dire
L’homme au pain mouillé
s’avance vers l’obscur
au rideau rouillé
Offrant à l’aversion
de l’insidieuse averse
sa face d’antan
Un instant éblouie
Par la lueur des lampadaires
Le long du trottoir édenté
Qui dira notre nuit
Editions Arfuyen, 2003
Du même auteur :
Un jour, les pierres (I) (15/052014)
Le long d’un amour (I) (15/05/2015)
Un jour, les pierres (II) (15/05/2016)
« Demeure ici… » (15/05/2017)
Un jour, les pierres (III) (05/05/2018)
L’arbre en nous a parlé (I) (05/05/2019)
L’arbre en nous a parlé (II) (05/05/2020)
L’arbre en nous a parlé (III) (05/05/2021)
Cantos toscans (I) (05/05/2022)
Cinq quatrains (05/05/2023)
Neuf nocturnes (05/05/2024
)
Cantos toscans (II) (05/05/2025)