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Le bar à poèmes
20 mai 2026

Adonis (1930 -) /أدونيس : Le charmeur de poussière (3)

 

 

 

 

Le charmeur de poussière

 

..........................................................................

 

 

VŒU

 

 

 

Si un cèdre parmi les arbres des profondeurs et des ans

 

m’ouvrait les bras

 

s’il me gardait de la tentation des perles

 

et des voitures

 

 

 

si j’avais ses racines

 

si mon visage s’ancrait derrière son écorce triste

 

je deviendrai alors nuages et rayons

 

dans l’horizon, pays fidèle

 

 

 

Mai je vis

 

et toute branche de l’arbre des profondeurs et des ans

 

est feu sur mon front

 

feu de fièvre et d’errance

 

consumant la terre qui me garde

 

 

 

JE VOUS AI DIT

 

 

 

Je vous ai dit – j’ai écouté les mers

 

récité leurs poèmes

 

j’ai écouté la cloche qui sommeille

 

dans les coquillages

 

 

 

Je vous ai dit – j’ai chanté aux noces du diable

au banquet des fables

 

 

 

 

Je vous ai dit – j’ai vu dans la pluie de l’Histoire

 

dans les éclairs lointains

 

une démone et une maison

 

 

 

Parce que je navigue dans mes yeux

 

vous ai-je dit

 

j’ai vu toute chose

 

dès le premier pas

 

dans la distance

 

 

 

LA DEFAITE

 

 

 

Je vous fusionne, à présent, mes chants

 

en nuages, élégies et pluies

 

Je mêle la grâce aux crimes

 

tissant le drapeau de la terre et du matin

 

avec les lances de la défaite

 

 

 

Sortilèges, feux et festins

 

sont mon royaume

 

Le brouillard est mon armée

 

Le

monde est la défaite

 

 

 

IL TE SUFFIT DE VOIR

 

 

 

Il te suffit de voir

 

Il te suffit de mourir au loin

 

d’étreindre les cimes

 

 

 

Aucun silence dans tes yeux

 

aucune parole – comme si tu étais la fumée

 

Ta peau tombe dans un endroit

 

et toi tu es ailleurs

 

 

 

Il te suffit, vaincu et aussi muet qu’un clou

 

d’habiter le labyrinthe

 

Tu n’apercevras Dieu sur aucun front

 

Il te suffit, Mihyar, de garder le secret

 

qu’il a effacé

 

 

 

Il te suffit de voir

 

de mourir au loin

 

 

 

LA CHAISE / REVE

 

 

 

Il y a longtemps je criais à la ville :

 

O écorce du monde dans mes mains !

 

Il y a longtemps je murmurais au navire

 

mon chant ceint de flammes vermeilles :

 

Tout ou rien !

 

 

 

Je suis las, petits-enfants

 

de moi-même et des mers

 

Apportez-moi une chaise

 

 

 

LA LANTERNE

 

 

 

Il porte sa lanterne en plein jour

 

cherchant un homme

 

qui n’aurait pas de sable dans les yeux

 

Il marche avec des semelles de poussière

 

et recouvert de ses paumes

 

il dort dans un tonneau

 

 

 

- Et toi, qu’as-tu ?

 

- Je suis sans yeux

 

Entre mes frères et moi – Caïn

 

Entre l’autre et moi - le Déluge

 

 

 

Quand dorment la nuit et le jour

 

je trompe le tueur sanglant

 

J’avance et la poussière avance derrière moi

 

mais je marche sans lanterne

 

 

 

A LA RECHERCHE D’ULYSSE

 

 

 

J’erre dans les grottes sulfureuses

 

J’étreins les étincelles

 

je surprends les mystères dans un nuage d’encens

 

et sous les ongles des esprits

 

 

 

Je cherche Ulysse

 

Peut-être dressera-t-il pour moi ses jours

 

telle une échelle

 

Peut-être me parlera-t-il

 

me dira ce que les vagues ignorent

 

 

 

LE VIEUX PAYS

 

 

 

J’ai livré aux rocs et aux échos

 

ma bannière d’appels étranglés

 

Je l’ai livrée à un fortin de poussière

 

à la fierté du refus

 

et de la défaite

 

 

 

Il ne me reste que toi, vieux pays,

 

toi, mon secret

 

 

 

TERRE SANS RETOUR

 

 

 

Même si tu revenais, Ulysse

 

même si les distances s’amenuisaient

 

et que flambait le guide

 

dans son visage tragique

 

ou dans ta terreur intime

 

 

 

tu serais toujours l’histoire du départ

 

toujours tu resterais dans une terre sans promesse

 

dans une terre sans retour

 

 

 

Même si tu revenais, Ulysse

 

 

 

AUJOURD’HUI J’AI MON LANGAGE

 

 

 

J’ai détruit mon royaume

 

J’ai détruit mon trône, mes places et mes portiques

 

et porté par mon souffle je suis parti chercher

 

apprendre à la mer mes pluies

 

lui livrer mon feu et mon brasier

 

inscrivant le temps à venir sur mes lèvres

 

 

 

Aujourd’hui j’ai mon langage

 

J’ai mes frontières, ma terre et ma marque

 

J’ai mes peuples qui me nourrissent de leur incertitude

 

et s’éclairent de mes décombres et de mes ailes

 

 

 

LA TERRE

 

 

 

Que de fois as-tu dis : J’ai ma terre seconde

 

Et tes paumes se remplissaient de larmes

 

tes yeux de l’éclair de ses frontières futures

 

 

 

Tes yeux savaient-ils que la terre

 

là où pleurent ou exultent tes pas

 

ici, comme tu le chantais, ou là-bas

 

reconnaît tous ses passagers sauf toi ?

 

Qu’elle est une

 

qu’elle a les entrailles et les mamelles desséchées

 

et ignore le rite du refus ?

 

 

 

Tes yeux sont-ils certains

 

que tu es toi-même la terre.

 

 

 

LANGUE POUR LA DISTANCE

 

 

 

Hier voyageant sous les orbites

 

sous la poussière

 

j’ai entendu notre écho

 

j’ai entendu s’écrouler les frontières

 

 

 

Je suis revenu et on aurait dit que la stupeur

 

m’avait fait oublier là-bas mes pas.

 

Mes pas ? Oui, comme si je les voyais

 

circulant librement entre artères et poumons

 

décrivant des courbes, s’insinuant incertains et confus

 

dans les replis des hanches et dans la peau

 

dans un abîme qu’ils ne voyaient pas

 

Comme s’ils étaient de retour

 

 

 

Ils passeront, mes pas. Vous ne pourrez les voir

 

Entre nous s’échange une langue pour la distance

 

que nul autre ne comprend

 

 

 

L’ECLAIR

 

 

 

Un éclair m’a fait signe

 

Il a pleuré et s’est endormi

 

dans la forêt des pressentiments

 

Il ignore qui je suis

 

Il ignore que je suis le maître des ténèbres

 

 

 

Un éclair m’a fait signe

 

Il a pleuré et s’est endormi sur ma main

 

dès qu’il a vu mes yeux

 

 

 

MON OMBRE

 

ET L’OMBRE DE LA TERRE

 

 

 

Approche, ô ciel

 

Repose dans ma tombe étroite

 

dans mon large front

 

Reste immobile, sans visage et sans mains

 

sans râle ni battements

 

Et dessine-moi une double apparence :

 

mon ombre et l’ombre de la terre

 

 

 

ULYSSE

 

 

 

- Qui es-tu ? De quelles cimes viens-tu ?

 

langue vierge que toi seul connais

 

Quel est ton nom et quel drapeau as-tu porté ou jeté ?

 

 

 

- M’interroges-tu, Alcinoos ?

 

Veux-tu découvrir le visage du mort ?

 

Tu demandes de quelles cimes je viens 

 

Tu demandes quel est mon nom

 

Mon nom est Ulysse

 

 

 

Je viens d’une terre sans limites

 

que les gens ont portée sur leur dos

 

Je me suis égaré par ici

 

Avec mes poèmes je me suis égaré là-bas

 

Et me voici dans la terreur et l’aridité

 

ne sachant ni rester

 

ni revenir

 

 

 

 

Du même auteur :

 


l’amour où l’amour s’exile (23/05/2015)

 


Pays des bourgeons (23/05/2016)

 


Miroir du chemin, chronique des branches (23/05/2017)

 


Au nom de mon corps (23/05/2018)

 


Chronique des branches (23/05/2019)

 


Corps, 1et 2 (23/05/2020)

 


Corps, 3 (23/05/2021)

 


Corps, 5 (23/05/2022)

 


Corps, 6 (23/05/2023)

 


Le charmeur de poussière (1) (23/05/2024)

 

 

Le charmeur de poussière (2) (20/05/5025)

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