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Le bar à poèmes
21 mai 2026

Louis Aragon (1897 – 1982) : « Il vient du dehors... »

 

 

 

 

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Il vient du dehors dans la chambre un chambard de choses humaines

 

Le clair claquement d'un volet Le jour qui reprend son domaine

 

Des pas d'asphalte Un enrouement brutal de la rue et des roues

 

Des freins des voix un brimbalement de poubelles qui s'ébrouent

 

Puis tout s'étire et s'étouffe et s'éteint sauf quelqu'un là qui tousse

 

Il ne se passe rien pour nous que ce qui se passe pour tous

 

On se partage le malheur comme une sorte de tribut

 

Mais notre bonheur est un vin que tout le monde n'a pas bu

 

Le bonheur je n'ai jamais pu me faire à son accoutumance

 

Je tremble pour lui tous les jours à cette heure où le jour commence

 

Ce jour sans toi jusqu'à présent qu'on ne peut dire commencé

 

Ce jour désert d'avant le jour comme un rêve avant la pensée

 

Et que ce soit le jour suivant ce n'est qu'après tout qu'un détail

 

Si l'amour chaque jour grandit c'est au côté comme une entaille

 

Et qu'est-ce que c'est que l'amour qui n'en est qu'au commencement

 

Quand on a tout le temps de voir tes yeux s'ouvrir immensément

 

L'avare jusqu'au bout dans ses bras entend serrer son trésor

 

Il ne peut pas imaginer autre dénouement à son sort

 

Comme lui je vois clairement le visage de mon destin

 

Ô mon or entre mes bras dans la blancheur du dernier matin

 

Heureux celui qui s'endort dans l'accomplissement de son vice

 

Je ferai de ma mort mon chef-d'oeuvre un chef-d'oeuvre d'avarice

 

J'entrerai dans la nuit comme un homme en plein émerveillement

 

Et qu'on ne vienne pas dire après que je n'ai pas su comment

 

Il ne s'est pas vu partir Ma vie est une maison de verre

 

Et je ferai la mort comme j'ai fait l'amour les yeux ouverts

 

Ah ce n'est pas d'hier que je la vois venir à mes devants

 

Je veux la voir et de mes derniers doigts toucher ton bras vivant

 

Comme celui qui n'a que la force d'arriver à la cime

 

Trouve ses derniers pas dans ses genoux et roule dans l'abîme

 

Et si ce n'est pour aucun dieu que ce devoir est accompli

 

Il n'en a pas moins atteint cette cime où son coeur s'abolit

 

 

 

C'est alors seulement que pour toi qui me verras la première

 

Pour toi je fermerai paisiblement mes yeux à la lumière

 

 

 

*

 

 

 

Ce sera l’un de ces matins où je dors plus longuement que toi

 

Tu m’attendras comme tu fais souvent quand mon sommeil s’obstine

 

Et des volets viendront danser sur les murs et dans ta rétine

 

Les points d’or d’un jour commencé qui déjà caresse les toits

 

Tu m’attendras comme parfois quand je traîne au fond de mes brumes

 

Légèrement tu bougeras ta tête dans les oreillers

 

Tu tourneras la radio dont l’œil vert lentement s’allume

 

Tu la fera jouer tout bas afin de ne pas m’éveiller

 

Et me laissant à mon désert tu écouteras la musique

 

Jusqu’à ce que parle quelqu’un qui rit se perd et se reprend

 

A tâtons ta main cherche ailleurs un autre ombrage murmurant

 

Une raison de demeurer dans l’inconscience physique

 

Puis l’impatience te vient de ce temps qui n’en finit plus

 

Et tu m’en veux de tarder tant avec toi de tourner la page

 

D’un roman qu’intégralement ensemble au lit nous aurions lu

 

D’infiniment m’arrêter à contempler la même image

 

Cela m’arrive à moi aussi de rester au bord des pensées

 

Comme une coupe à déborder de chagrin d’ombre et de rumeurs

 

Comme une mer à la jetée indifférente qui se meurt

 

J’imagine très bien sur toi le poids de cette nuit passée

 

Tous les songes accumulés Le sang qui bat dans les oreilles

 

Le ciel au-dehors blanc et bleu les balcons baignés de soleil

 

Et l’autre sans rien partager plus qu’une pierre au fond de l’eau

 

Dans le grondement de la rue et le bruit pressé des voitures

 

Peut-être que s’il renonçait à cette solitude obscure

 

Qu’il ouvrait les yeux tout serait comme avant possible à nouveau

 

Mais je n’ouvrirai pas les yeux J’aurai ce visage immobile

 

Que je m’ignore et ne pourrais que d’après toi réinventer

 

D’après cette aube de ton front et cette bouche à mon côté

 

Et les pavots baissés sur le regard la soie grège des cils

 

J’aurai ce visage inconnu qu’il ne me fut donné jamais

 

Ni dans l’eau ni dans les miroirs de reconnaître pour soi-même

 

J’aurai ce visage à toi seule un visage fait pour qui j’aime

 

J’aurai ce visage secret fait pour la vie où je t’aimais

 

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Elsa

 

Editions Gallimard, 1959

 

Du même auteur : 


Vingt ans après (24/05/2014)


« J’arrive où je suis étranger… » (24/05/2015)


Il n'y a pas d'amour heureux (24/05/2016)


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