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Le bar à poèmes
21 avril 2026

Paul Dirmeikis (1954 -) : Huitième élégie

 

Le Télégramme. 19 août 2010

 

 

Huitième élégie

 

 

 

C’est dimanche midi à la ferme de l’oncle, on a dressé une longue table dehors,

 

pas loin de la grange où ça bourre des coups terribles, où ça bourre des coups

 

de saton & des ruades sauvages & des escaffes du diable & l’oncle a dit c’est

 

rien, c’est le taureau qui veut de la femelle, vaut mieux pas être dans la

 

grange, c’est tout - & le taureau bourre, le taureau tamponne, le taureau

 

 

testonne, ça tabuste fort du désir de femelle, ça tabuste furieux, ça tabuste

 

sauvage & les gamins trouillent un peu, l’oncle a dit on lui donnera de la

 

femelle tout bientôt, sûrement ce soir & ça rue & ça mugit furieux – c’est

 

dimanche midi autour de la logue table de ferme qu’on a dressée pas loin de

 

la grange, c’est printemps & on a tombé la veste & on a retroussé les manches

 

& les adultes bistouillent un casse-pattes fait maison & se gaussent des regards

 

inquiets des gamins ; les hommes, les hommes surtout mais pas seulement, les

 

hommes jabotent des vannes salaces sur le taureau en rut que les gamins

 

entravent pas, ou les plus grands peut-être ? & les gamins ont un peu les

 

copeaux, vu qu’à la grange ça continue de fracasser, vu qu’à la grange ça

 

continue de désosser & de matraquer & les gamins imaginent, vu qu’y peuvent

 

qu’imaginer ce qu’ya dans la grange & ça continue d’y schlaguer & ça

 

schlague tant sauvage ! qui sait s'y va pas defoncer les planches de la grange &

 

s’échapper, qui sait s’y va pas foncer vers la longue table qu’on a dressée pas

 

loin ? – c’est dimanche midi à la ferme de l’oncle, le père est venu rentre visite

 

& ça taille de l’ours, ça converse de là-bas... avec les mots des ancêtres, ça

 

rappelle les rivages qu’on a laissés là-bas... près le nord, là-bas...près les forêts

 

obscures aux arbres serrés, là-bas... près les forêts embruinées de souvenance –

 

& ça s’interroge entre cousins – est-ce qu’on a bien fait de venir se perdre ici,

 

 derrière l’horizon ? est-ce qu’on nous a pas déjà oubliés là-bas ? - & plus

 

vieillit, plus ça oublie, plus ça met les bouts, plus ça s’efface & ç’a pris le

 

poids d’un sang qu’est pas du,pareil, ç’a pris le poids d’une mémoire qu’est pas

 

la même, ç’a pris le poids d’une autre cavale & y en a tant eu des cavales ! y en

 

a tant eu de ces baragouins qu’on savait pas, y en a tant eu de ces murs blanchis

 

à la chaux & de ces murailles & de ces clameurs qui se sont tabustées de tous

 

les côtés du monde, ils avaient cru qu’ils revêtiraient leurs épaules d’un autre

 

paletot, d’une couleur écarlate de coq, d’une couleur émeraude de laurier,

 

d’une couleur ocre des moissons – ils l’ont cru ! ils l’ont cru ! - & ils avaient

 

cru s’emmitoufler d’autres fumets d’exil & d’afriques poivrées - & les gamins

 

on fini par ignorer le taureau qui testonne & tamponne & maintenant ça

 

couraille & ça poulope avec les chiens autour de la longue table – fallait partir,

 

non ? faut pas regretter ! – où qu’on aille y a des hommes amochés, où qu’on

 

aille y a des hommes au front de loufiats, où qu’on aille faut monter la garde

 

devant la maison des macchabs, la maison des lapidés, la maison des pendus, la

 

maison des assis, la maison de ceux qu’on remise dans un coin d’ombre &

 

qu’on oublie la maison des serments trahis – faut pas regretter ! - & les

 

hommes ont tombé la veste & jactent autour de la longue table qu’on a dressée

 

dehors pas loin de la grange, les hommes avaient cru pouvoir retourner le sens

 

des vagues, pareil qu’on se retourne un pull, ils avaient cru pouvoir retourner

 

l’échine du ciel, pareil qu’on se retourne la veste, ils avaient cru pouvoir

 

contourner le comble, ils avaient cru pouvoir débouter l’hostile, ils avaient cru

 

pouvoir le rencogner dans sa mélancolie & sa poitrine tout cave & tout galeuse,

 

ils avaient cru pouvoir saigner la menace, pareil qu’on étripe une volaille, ils

 

avaient cru être peinards une fois qu’on aurait calé les monstres – ils l’ont cru !

 

ils l’ont cru ! - & les femmes tout parées d’écumes tumultueuses, sortent des

 

chambres obscures, elles, elles s’en fichent du taureau & de ses ruades

 

furieuses dedans la grange – sur le seuil des chambres obscures, sur le seuil des

 

rivages lacérées, la mort a déposé ses armes &son ivresse là, au pied des

 

hommes amochés, au pied des hommes qu’ont pris le poids des outrages, au

 

pied des hommes au front de loufiats, au pied des hommes embaumés de

 

miasmes & de boiteries - & c’est tout pareil qu’entre les métacarpiens dans les

 

mains des vieilles gens, avec leurs jaspures ocrées de terre, avec leurs jaspures

 

crottées de fins de journée & la peau détendue des tambours & les guerriers &

 

leurs roulantes d’hier et d’avant-hier – on soulève la terre des hymnes anciens

 

qui clopinent, on soulève les clameurs des clans vainqueurs  avec leurs ivres

 

copinades qui processionnent dans les rues vides aux fenêtres vaguement

 

décorées de jugements bancroches & dans ces creux d’entre les façades jaspées

 

pendouillent leurs fanions fanés – là-bas... à la ferme de l’oncle, y a du taureau

 

qui regimbe dans la grange & qui gingue & qui regimbe & qui gingue & qui

 

cogne & qui cragne & qui cogne & qui pilonne furieux, tant ça lui en désire,

 

de la femelle

 

 

 

 

Là-bas, soixante -quatre élégies

 

Mordre au travers 22190 Plérin

 

Du même auteur :

 


Laudes du bois (20/04/2019)

 


L’Epaule d’Orphée (21/04/2020)

 


Laudes du feu (21/04/2021)

 


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