Paul Dirmeikis (1954 -) : Huitième élégie
Le Télégramme. 19 août 2010
Huitième élégie
C’est dimanche midi à la ferme de l’oncle, on a dressé une longue table dehors,
pas loin de la grange où ça bourre des coups terribles, où ça bourre des coups
de saton & des ruades sauvages & des escaffes du diable & l’oncle a dit c’est
rien, c’est le taureau qui veut de la femelle, vaut mieux pas être dans la
grange, c’est tout - & le taureau bourre, le taureau tamponne, le taureau
testonne, ça tabuste fort du désir de femelle, ça tabuste furieux, ça tabuste
sauvage & les gamins trouillent un peu, l’oncle a dit on lui donnera de la
femelle tout bientôt, sûrement ce soir & ça rue & ça mugit furieux – c’est
dimanche midi autour de la logue table de ferme qu’on a dressée pas loin de
la grange, c’est printemps & on a tombé la veste & on a retroussé les manches
& les adultes bistouillent un casse-pattes fait maison & se gaussent des regards
inquiets des gamins ; les hommes, les hommes surtout mais pas seulement, les
hommes jabotent des vannes salaces sur le taureau en rut que les gamins
entravent pas, ou les plus grands peut-être ? & les gamins ont un peu les
copeaux, vu qu’à la grange ça continue de fracasser, vu qu’à la grange ça
continue de désosser & de matraquer & les gamins imaginent, vu qu’y peuvent
qu’imaginer ce qu’ya dans la grange & ça continue d’y schlaguer & ça
schlague tant sauvage ! qui sait s'y va pas defoncer les planches de la grange &
s’échapper, qui sait s’y va pas foncer vers la longue table qu’on a dressée pas
loin ? – c’est dimanche midi à la ferme de l’oncle, le père est venu rentre visite
& ça taille de l’ours, ça converse de là-bas... avec les mots des ancêtres, ça
rappelle les rivages qu’on a laissés là-bas... près le nord, là-bas...près les forêts
obscures aux arbres serrés, là-bas... près les forêts embruinées de souvenance –
& ça s’interroge entre cousins – est-ce qu’on a bien fait de venir se perdre ici,
derrière l’horizon ? est-ce qu’on nous a pas déjà oubliés là-bas ? - & plus
vieillit, plus ça oublie, plus ça met les bouts, plus ça s’efface & ç’a pris le
poids d’un sang qu’est pas du,pareil, ç’a pris le poids d’une mémoire qu’est pas
la même, ç’a pris le poids d’une autre cavale & y en a tant eu des cavales ! y en
a tant eu de ces baragouins qu’on savait pas, y en a tant eu de ces murs blanchis
à la chaux & de ces murailles & de ces clameurs qui se sont tabustées de tous
les côtés du monde, ils avaient cru qu’ils revêtiraient leurs épaules d’un autre
paletot, d’une couleur écarlate de coq, d’une couleur émeraude de laurier,
d’une couleur ocre des moissons – ils l’ont cru ! ils l’ont cru ! - & ils avaient
cru s’emmitoufler d’autres fumets d’exil & d’afriques poivrées - & les gamins
on fini par ignorer le taureau qui testonne & tamponne & maintenant ça
couraille & ça poulope avec les chiens autour de la longue table – fallait partir,
non ? faut pas regretter ! – où qu’on aille y a des hommes amochés, où qu’on
aille y a des hommes au front de loufiats, où qu’on aille faut monter la garde
devant la maison des macchabs, la maison des lapidés, la maison des pendus, la
maison des assis, la maison de ceux qu’on remise dans un coin d’ombre &
qu’on oublie la maison des serments trahis – faut pas regretter ! - & les
hommes ont tombé la veste & jactent autour de la longue table qu’on a dressée
dehors pas loin de la grange, les hommes avaient cru pouvoir retourner le sens
des vagues, pareil qu’on se retourne un pull, ils avaient cru pouvoir retourner
l’échine du ciel, pareil qu’on se retourne la veste, ils avaient cru pouvoir
contourner le comble, ils avaient cru pouvoir débouter l’hostile, ils avaient cru
pouvoir le rencogner dans sa mélancolie & sa poitrine tout cave & tout galeuse,
ils avaient cru pouvoir saigner la menace, pareil qu’on étripe une volaille, ils
avaient cru être peinards une fois qu’on aurait calé les monstres – ils l’ont cru !
ils l’ont cru ! - & les femmes tout parées d’écumes tumultueuses, sortent des
chambres obscures, elles, elles s’en fichent du taureau & de ses ruades
furieuses dedans la grange – sur le seuil des chambres obscures, sur le seuil des
rivages lacérées, la mort a déposé ses armes &son ivresse là, au pied des
hommes amochés, au pied des hommes qu’ont pris le poids des outrages, au
pied des hommes au front de loufiats, au pied des hommes embaumés de
miasmes & de boiteries - & c’est tout pareil qu’entre les métacarpiens dans les
mains des vieilles gens, avec leurs jaspures ocrées de terre, avec leurs jaspures
crottées de fins de journée & la peau détendue des tambours & les guerriers &
leurs roulantes d’hier et d’avant-hier – on soulève la terre des hymnes anciens
qui clopinent, on soulève les clameurs des clans vainqueurs avec leurs ivres
copinades qui processionnent dans les rues vides aux fenêtres vaguement
décorées de jugements bancroches & dans ces creux d’entre les façades jaspées
pendouillent leurs fanions fanés – là-bas... à la ferme de l’oncle, y a du taureau
qui regimbe dans la grange & qui gingue & qui regimbe & qui gingue & qui
cogne & qui cragne & qui cogne & qui pilonne furieux, tant ça lui en désire,
de la femelle
Là-bas, soixante -quatre élégies
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