Jean-Paul de Dadelsen (1913 – 1957) : Tombeau personnel (1)
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Tombeau personnel
Tombeau personnel
(tombeau caché ?)
le service quotidien des morts du même âge
debout à côté de toi regardant la rivière regardant
ce soir cet arbre cette fille debout montrant ce pic
cet oiseau ce nuage cet avion qui passe debout
gardant l’entrée de ce jardin couchés à côté de toi
étendus avec toi sur ce lit dans cette ombre dans cet
obscur été au long de cette obscure dormeuse absente
absente davantage qu’eux mais eux sont libres
ils sortent ils entrent ils viennent comme ils veulent
ils voient sans yeux ils touchent sans doigts ils
respirent sans effort je sais que vous êtes là
venez si vous voulez je vais marcher je vais grimper
je vais aimer je vais partir si vous voulez venez
je regarderai pour vous cet orange ce vermillon ce
jade je toucherai pour vous ces cheveux je caresserai
ces yeux si vous voulez venez par moi vous réjouir et
attendre et espérer et craindre si vous voulez à travers moi
venez voir que la vie en attendant en espérant en ignorant
que la vie venez voir la vie est bonne la vie en attendant
est belle mais en attendant car déjà je suis de votre côté
debout avec vous couché parmi vous, toujours comme autrefois
de votre compagnie à votre table votre voisin de lit votre
voisin de vie richard maurice bernard jeannot et
vous aussi mon colonel vous rappelez-vous
ce jour vêtu de cuir et de feutre et de peau mortelle
où nous étions debout parmi les enfants passant les
corbeilles pleines de pain rompu cet autre jour
de noir velours tendu creusé sous le poids de vos invisibles
cendres ou vos futures cendres votre
naissance demain le temps est annulé le temps est surmonté
trompette banjo ces cuivres aigres dans la brume du matin
il est entré dans la cabine étroite comme un
cercueil dressé de verre debout à travers la
brume dépolie à travers trois milles de fumée jaune
trois milles de résignations et de petits désirs
trois milles de câble téléphonique d’un seul coup
sa voix plonge dans son oreille sa soif dans la
brume de son attente son inutilité je ne suis rien
sinon ce passage furtif entre vies qui furent et
vies qui seront je ne suis rien peut-être et
ne verrai pas le bord de la terre promise
excusez je passais bien merci je vais vite
je sors de la brume j’y rentre
pourquoi m’appeler par mon nom mon amour tu ne
peux pas me voir même ici dans l’obscurité rouge
entre nous persiste la brume invisible d’une rencontre
qui pour toi et pour moi n’a de sens que d’erreur
et d’illusion seule est vraie la chair qui ne nous
appartient que pour quelque temps et dont l’usage
nous est compté à Dieu sait quel ironique taximètre
en attendant puisque le temps n’est pas venu d’aller
plus loin viens avec moi descends avec moi plus profond
au fond de la rivière viens avec moi le temps si
court qu’il est permis mourir un peu quelle âme de
passage déjà est à l’affût au fond de nos rideaux
quelle âme déjà sait quel jour on fermera nos paupières
quel jour il fera trop froid pour aller fleurir
nos tombes depuis longtemps vides le remorqueur
crie vers la patrie cachée comme le cerf après le
courant des eaux, le remorqueur brame
le remorqueur au fil de l’eau entraîne dans
la brume ce grand lit barque pendant qu’à la poupe
vainement nous regardions un futile sillage de
remorqueur à forts poumons nous tire vers la
haute mer voici déjà l’heure où la
marée reflue l'amour est le dieu des mariniers
l’amour est le dieu des équipages perdus
ô villes couloirs alcôves de l’alcool
je passais ils m’ont prié d’entrer et m’ont
fait une place au coin du feu ô tortueuse
secrète la voiture de police s’est arrêtée à
bâbord pour nous dire ça va bien circulez un peu
près du buisson de houx j’ai su que rien n’était
changé et que nous attendait toujours le moment de
ce jour de brouillard qui nous attendait depuis
avant notre naissance séparée avant les mouettes
à la traîne dans ce sillage vers un pays de
séparation et de solitude ça ne fait rien
qui vous a promis du temps à vous une vie à vous
qui vous a dit davantage que votre place dans la
longue liste des fantômes aimablement distraits
et regardant en arrière et regardant plus loin
il n’y a que l’herbe qui dure et le chêne ciré
et le cristal chaque soir chauffé par les mains
passagères des morts et ce vieux professeur qui
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Jonas suivi de Les Ponts de Budapest et autres poèmes
Editions Gallimard (Poésie), 2005
Du même auteur :
« Seigneur, donnez-moi seulement… » (29/10/2016)
Oncle Jean (29/10/2017)
La fin du jour (28/10/2018)
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