Erwann Rougé (1954 -) : L’Absent (4)
L’absent
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ALGER. VENDREDI 5 JUILLET 2019.
« Nedjma (1) Kahina (2) entends-tu
le merle-colère
d’El Biar à la Grande Poste. »
chant.
le soleil si fort ce vendredi.
là avec le boueur et les deux ânes
dans les escaliers de la Casbah.
là un regard un fragment
elle (3) aurait pu porter son nom.
dans le lieu l’espace
où il s’est trouvé elle flotte.
tout est le nom le corps la voix
toutes les sanies
le nom le corps la voix ne vident pas
tout le pire parce que le pire.
puisque la vie est une fibre qui s’éteint
elle marche oui l’appui sur le pied droit
l’horizon en retard.
vite le pas dans le pas d’après
poser un calme devant soi.
Le froissement des robes défile
la sueur le long des nuques
et le soleil plonge dans les gorges
dépose les langues mêlées
berbère kabyle arabe.
elle est le dehors du dehors
où les yeux et le souffle restent en suspens.
elle ne veut pas les mots fous de dieu
qui maraudent la pureté la soumission
la manière de mettre le foulard
les mains ridées qui s’épuisent
à se rendre invisibles.
la peur entoure la peur
flamme de coquelicot rouge
comme le cœur à l’intérieur du cœur.
Non aux sales choses à l’infini :
non à la honte les yeux à terre
pour traverser la rue
prendre un peu de café un peu de kemia..(4)
« on ne croise pas les jambes
quand on s’assoit. »
marche après marche
le bitume de la rue brûle.
les cris les mêmes chants
rallument les oliviers.
la montagne monte dans la mer.
le vent s’engouffre
entre les habits et les camions noirs.
les visages continuent d’aller.
l’incessant « soleil à soleil »
l’asialie des pierres
ou d’avantage d’absinthes suffisent.
l’intact traverse les corps.
on ne peut entendre le ventre des femmes
la vie si lourde dans la gorge.
au moins elles ne fuient pas.
leurs mains et leurs chairs réparent.
leurs pas claquent les salives
de l’autre côté du temps.
(1) Roman de Kateb Yacine, Le Seuil, 1956.
(2) Kahina ou Dikya, reine guerrière berbère du VIIéme siècle.
(3) Plus de 60 ans après, sa fille pour la première fois en Algérie.
(4) Amuse-gueules variés.
BENI YENNI. KABILIE. JUILLET 2029
A LA RIVIERE.
accroupie près la rivière
lave tasses assiettes et les choses du jour.
sur l’argile durcie au soleil
elle écrit les lettres de son nom.
tout est fluide entre les mains
larmes libres dans le courant
la nudité du ciel s’allonge
bordée d’herbes et de cailloux.
à midi le vent ne bouge pas beaucoup
le corps en attente craque.
elle sent cette envie de courir
infiniment dans l’eau.
il reste les herbes rêches et coupantes
sur la peau.
le soir la rouille des nuages
d’est en ouest se retire.
les morts ne meurent pas tout fait.
nul ne sait si un cadavre
ne monte de la terre
pour retrouver la voix
les voix où il se tient entièrement.
elle a passé la nuit sur la terrasse.
tôt le matin de Djurdjura au plus près.
le couple de rapaces plonge
l’air de l’ombre
l’écho libre de toute réponse.
transhumance la lumière
descend la pente presque feu.
le calme pèse de tout son poids.
Le ciel la rivière les bras
tout déborde tout est déplacement
la pulsation court entre les doigts
à moitié eau à moitié pierre.
elle fouille les ocres rouges
le sable et le sable.
l’absence de signes est la seule trace.
elle ne cesse de regarder.
le milan plane haut.
quelque chose veut parler
du rien donné au rien.
la nuit oscille avec lenteur sur le mur.
quelque chose occupe les creux
entre les pierres brûlantes
comme si cela ne connaissait pas
les palpitations libres du sang.
nul cliquetis de fusils
dans la montagne
à peine le roulé pur de l’engoulevent.
le sol schisteux ne brûle plus le ventre.
nul chuchotement.
il n’y a nulle part un quelque chose
de quelqu’un.
la chaleur des pierres et des poussières
volent dans la tête.
elle voit la nuit descendre
à la rivière... (se) rafraîchir la nuque.
tout est là
un caillou roule le silence dans la bouche.
avril 2020.
Note de l’auteur :
Ali Boulfra, berbère. Certains diront qu’il fut assassiné en début de 1958, d’autres
qu’il retourna en Kabylie. Sa fille, ma sœur, naît en décembre de la même année.
Il est l’absent, le poème d’un silence. Il est aussi un des fils kabyle de l’histoire
algérienne, de la colonisation française à la guerre ‘indépendance.
Le hirak algérien, depuis février 2019, est un pôle de résistance et de volonté farouche
de liberté, avec l’espoir qu’il vaincra le totalitarisme et « s’envolera » demain vers la
démocratie.
L’absent,
Edition Unes, 06000 Nice
Du même auteur :
Puis ce ralenti (04/09/2017)
« Si je fermais les yeux... » (04/09/2018)
« Et les couleurs arrivent ... » (04/09/2019)
L’Absent (1) (02/04/2023)
L’Absent (2) (02/04/2024)
L’Absent (3) (02/04/2025)