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Le bar à poèmes
2 avril 2026

Erwann Rougé (1954 -) : L’Absent (4)

 

 

 

 

 

L’absent

 

 

.....................................................

 

ALGER. VENDREDI 5 JUILLET 2019.

 

 

« Nedjma (1) Kahina (2) entends-tu

 

le merle-colère

 

d’El Biar à la Grande Poste. »

 

chant.

 

 

 

 

le soleil si fort ce vendredi.

 

là avec le boueur et les deux ânes

 

dans les escaliers de la Casbah.     

 

là un regard un fragment

 

elle (3) aurait pu porter son nom.

 

dans le lieu l’espace

 

où il s’est trouvé elle flotte.

 

tout est le nom le corps la voix

 

toutes les sanies

 

le nom le corps la voix ne vident pas

 

tout le pire parce que le pire.

 

 

 

 

 

puisque la vie est une fibre qui s’éteint

 

elle marche oui l’appui sur le pied droit

 

l’horizon en retard.

 

vite le pas dans le pas d’après

 

poser un calme devant soi.

 

Le froissement des robes défile

 

la sueur le long des nuques

 

et le soleil plonge dans les gorges

 

dépose les langues mêlées

 

berbère kabyle arabe.

 

 

 

 

 

elle est le dehors du dehors

 

où les yeux et le souffle restent en suspens.

 

elle ne veut pas les mots fous de dieu

 

qui maraudent la pureté la soumission

 

la manière de mettre le foulard

 

les mains ridées qui s’épuisent

 

à se rendre invisibles.

 

la peur entoure la peur

 

flamme de coquelicot rouge

 

comme le cœur à l’intérieur du cœur.

 

 

 

 

 

Non aux sales choses à l’infini :

 

non à la honte les yeux à terre

 

pour traverser la rue

 

prendre un peu de café un peu de kemia..(4)

 

« on ne croise pas les jambes

 

quand on s’assoit. »

 

marche après marche

 

le bitume de la rue brûle.

 

les cris les mêmes chants

 

rallument les oliviers.

 

la montagne monte dans la mer.

 

le vent s’engouffre

 

entre les habits et les camions noirs.

 

 

 

 

 

 

les visages continuent d’aller.

 

 

l’incessant « soleil à soleil »

 

l’asialie des pierres

 

ou d’avantage d’absinthes suffisent.

 

l’intact traverse les corps.

 

 

on ne peut entendre le ventre des femmes

 

la vie si lourde dans la gorge.

 

au moins elles ne fuient pas.

 

leurs mains et leurs chairs réparent.

 

leurs pas claquent les salives

 

de l’autre côté du temps.

 

 

(1) Roman de Kateb Yacine, Le Seuil, 1956.

(2) Kahina ou Dikya, reine guerrière berbère du VIIéme siècle.

(3) Plus de 60 ans après, sa fille pour la première fois en Algérie.

(4) Amuse-gueules variés.

 

 

BENI YENNI. KABILIE. JUILLET 2029

 

A LA RIVIERE.

 

 

 

accroupie près la rivière

 

lave tasses assiettes et les choses du jour.

 

sur l’argile durcie au soleil

 

elle écrit les lettres de son nom.

 

 

 

tout est fluide entre les mains

 

larmes libres dans le courant

 

la nudité du ciel s’allonge

 

bordée d’herbes et de cailloux.

 

à midi le vent ne bouge pas beaucoup

 

le corps en attente craque.

 

elle sent cette envie de courir

 

infiniment dans l’eau.

 

 

 

 

 

il reste les herbes rêches et coupantes

 

sur la peau.

 

le soir la rouille des nuages

 

d’est en ouest se retire.

 

les morts ne meurent pas tout fait.

 

nul ne sait si un cadavre

 

ne monte de la terre

 

pour retrouver la voix

 

les voix où il se tient entièrement.

 

 

 

 

 

elle a passé la nuit sur la terrasse.

tôt le matin de Djurdjura au plus près.

le couple de rapaces plonge

l’air de l’ombre

l’écho libre de toute réponse.

transhumance la lumière

descend la pente presque feu.

 

le calme pèse de tout son poids.

 

 

 

Le ciel la rivière les bras

 

tout déborde tout est déplacement

 

la pulsation court entre les doigts

 

à moitié eau à moitié pierre.

 

elle fouille les ocres rouges

 

 

 

le sable et le sable.

 

 

 

l’absence de signes est la seule trace.

 

 

 

elle ne cesse de regarder.

 

le milan plane haut.

 

quelque chose veut parler

 

du rien donné au rien.

 

la nuit oscille avec lenteur sur le mur.

 

quelque chose occupe les creux

 

entre les pierres brûlantes

 

comme si cela ne connaissait pas

 

les palpitations libres du sang.

 

 

 

 

 

nul cliquetis de fusils

 

dans la montagne

 

à peine le roulé pur de l’engoulevent.

 

le sol schisteux ne brûle plus le ventre.

 

nul chuchotement.

 

il n’y a nulle part un quelque chose

 

de quelqu’un.

 

la chaleur des pierres et des poussières

 

volent dans la tête.

 

elle voit la nuit descendre

 

à la rivière... (se) rafraîchir la nuque.

 

 

 

 

 

tout est là

 

un caillou roule le silence dans la bouche.

 

                                                                              avril 2020.

 

 

 

Note de l’auteur :

 

Ali Boulfra, berbère. Certains diront qu’il fut assassiné en début de 1958, d’autres

 

qu’il retourna en Kabylie. Sa fille, ma sœur, naît en décembre de la même année.

 

Il est l’absent, le poème d’un silence. Il est aussi un des fils kabyle de l’histoire

 

algérienne, de la colonisation française à la guerre ‘indépendance.

 

 

 

 

Le hirak algérien, depuis février 2019, est un pôle de résistance et de volonté farouche

 

de  liberté, avec l’espoir qu’il vaincra le totalitarisme et « s’envolera » demain vers la

 

démocratie.

 

 

 

 

 

L’absent, 

 


Edition Unes, 06000 Nice

 


Du même auteur :

 

 
Puis ce ralenti (04/09/2017)

 


« Si je fermais les yeux... » (04/09/2018)

 


« Et les couleurs arrivent ... » (04/09/2019)

 


L’Absent (1) (02/04/2023)

 


L’Absent (2) (02/04/2024)

 

 

L’Absent (3) (02/04/2025)

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