Gérard Macé (1946 -) : Tour (1)
Tour
Pour écrire un seul vers
il faut se souvenir de cent ans de sommeil
et des vies qui précèdent, de la piqure des roses
et de l’aïeule qui voulait voir la mer,
de l’homme au large dos couvert de ventouses
et de ses enfants effrayés par les méduses.
Des objets magiques et des formules
où s’enroulent des fleurs autour des lettres gothiques.
Puis abandonner à son sort
cet homme en nous qui se noie dans ses souvenirs,
pour renouer avec la magie sans accessoires
et la jonglerie sans rien, mais avec des gestes
suspendus en l’air et la réalité
qui se retourne comme un gant.
Avec les êtres et les choses
attirant les mots comme des aimants.
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J’appelle Amazonie
la région de l’esprit où tout respire
sous une canopée que je n’ai pas connue.
Mais j’ai tant lu au milieu des fougères, et sous les feuilles
d’un philodendron qui filtrait la lumière,
emporté par mon livre qui battait de l’aile
dans le grand cycle du carbone et de la chlorophylle,
que le soleil tamisé se confondait avec la lampe.
Et les auteurs anciens avec ces perroquets
qui survivent dans la jungle, en parlant la langue
d’une tribu dont tous les membres sont morts.
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Du château
il manque une aile, comme si l’architecte
avait eu peur qu’il s’envole. Montagne assise,
il est posé sur une prairie dont la verdure
est éternelle, car la couleur pure
que fabrique la mémoire, quand elle n’est pas
décolorée par la mélancolie, est plus pure
que le vert qu’on trouve dans la nature.
Grâce aux changements à vue des souvenirs
il m’arrive de croiser dans ce décor
un roi mendiant descendu de son trône,
un roi qui marchait pieds nus sous la lune
et les cavalières disparues sans vieillir,
sur des chevaux dont elles flattaient l’encolure.
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Affluent d’un fleuve
où l’on ne se baigne pas deux fois
la rivière est difficile à suivre. Tour à tour
souterraine et résurgente, miroir gelé
comme dans les livres, paresseuse qui serpente
et prête à changer de nom pour se jeter
dans les bras d’un fleuve où elle se perd,
comme nous dans les méandres du discours :
vieux boa qui voulait avaler le monde
et digère les idées comme on digère un buffle.
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L’histoire du monde sur l’aile d’une mouche,
c’est ce que voudrait lire un savant du Muséum,
comme d’autres lisaient l’avenir dans le vol des oiseaux,
la disposition des pierres ou le squelette humain.
Mais c’est l’histoire de la matière
qu’il veut lire dans cette écaille
qui remuait au moindre souffle d’air,
dans cette aile qui se mettait à battre
beaucoup plus vite qu’un éventail.
C’est la mouche du maquillage
qui faisait frémir les hommes
dont elle attirait le regard.
Ou la mouche de velours
prise dans les mailles d’une dentelle
que soulevait une main gantée de noir.
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La salle de billard
Comme métaphore de l’univers, c’est une image
facile mais efficace, avec ses carambolages
sur tapis vert, ses danseurs en habit noirs
et les doigts boudinés d’un violoniste virtuose.
Chacun son tour jusqu’à la faute ou l’accroc
qui fait du tapis une table d’autopsie.
La boule qui tourne sur elle-même et revient en arrière
abolit le hasard mais bouscule nos souvenirs,
qui déplacent un air aussi subtilement irisé,
à la distance où nous sommes de l’évènement,
que la vapeur d’eau qu’on a cru voir
à la surface d’une exoplanète.
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Quels objets emporter
dans l’autre monde ? La question s’est posée
pour les rois qui nous ont laissé
de la vaisselle dans leur tombeau.
Qui ont construit des arches funéraires
en faisant l’inventaire de leurs biens :
les chevaux en ordre de marche, devant
les buffles et les cochons, les coqs et les poules
qui avaient du mal à marcher droit
pour suivre le cortège
Quels livres emporter en voyage ? Question
souvent sas réponse, comme à propos des lainages
et de l’imper, du chapeau qu’on sort et ressort
dix fois de la valise avant de l’oublier.
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Calligraphe à l’eau
qui se méfiait d’une encre trop noire, calligraphe à l’eau
sur une terre qui boit comme un buvard, je t’ai suivi
quand tu marchais à reculons en traçant des sutras,
des poèmes qui devenaient des taches en séchant
sur le sol, dans la lumière du matin,
pendant qu’autour de toi des gymnastes en satin
esquissaient les mouvements d’une danse au ralenti
qui cherchait à célébrer l’accord avec le monde
et le culte de la santé.
Mais le solitaire dans la foule, qui fendait l’air
avec la main comme d’autres avec un sable
et dessinait d’invisibles caractères avec son corps,
contre qui s’escrimait-il ? Contre la moitié de lui-même
qui refusait les monde, ou contre les ombres
encombrant le chemin ?
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A part quelques pierres
où l’on peut voir des paysages, j’ai rapporté de voyage
le genou d’une jeune fille, lisse et rond comme l’ivoire,
que je mets dans ma paume les soirs de grande fatigue.
La montagne que j’ai vue entre la rivière
et les remparts tiendraient sans doute dans mon jardin,
mais j’aurai trop peur qu’elle encombre le regard.
Je préfère l’effacer au profit de visions plus légères :
des Chinois en capuches, qui cherchent dans la brume
le décor d’une peinture à l’encre ; les remous d’un fleuve
et des reliefs en noir et blanc, qui donnent une ossature
à la terre et de la force à l’écriture.
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Le grand véhicule
n’est pas pour nous, le petit pas d’avantage,
mais nous avons des charrettes et des vélos
pour rencontrer des hommes à têtes d’hommes,
surtout quand nous sommes las
des dieux à plusieurs têtes et plusieurs bras,
de leurs avatars et de leur infinie descendance.
A l’arrière des camions, sur les trottoirs des villes,
les hommes sont en grappes et en foules, vêtus
d’un linge entre les jambes ou d’une veste longue
et d’un gilet sans manches, coiffés d’un calot
ou d’un turban quand ils ne vont pas tête nue
comme les vagabonds vêtus du ciel.
C’est par la porte basse de la réalité
qu’il faut entrer en Inde, comme le chariot
qui fait le tour du village les jours de fête :
c’est la Grande Ourse parmi nous, mais à quoi bon
le dire puisque tout le monde le sait,
même l’idiot du village noyé dans l’ombre du banyan ?
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Promesse, tour et prestige
Editions Gallimard, 2009
Du même auteur : Promesse (05/03/2025)