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Le bar à poèmes
5 mars 2026

Gérard Macé (1946 -) : Tour (1)

 

 

 

Tour

 


                    Pour écrire un seul vers

 

 

il faut se souvenir de cent ans de sommeil


et des vies qui précèdent, de la piqure des roses


et de l’aïeule qui voulait voir la mer,


de l’homme au large dos couvert de ventouses


et de ses enfants effrayés par les méduses.


Des objets magiques et des formules


où s’enroulent des fleurs autour des lettres gothiques.

 

 

Puis abandonner à son sort


cet homme en nous qui se noie dans ses souvenirs,


pour renouer avec la magie sans accessoires


et la jonglerie sans rien, mais avec des gestes


suspendus en l’air et la réalité


qui se retourne comme un gant.

 

 

Avec les êtres et les choses 


attirant les mots comme des aimants.

 


.
                              J’appelle Amazonie

 

 

la région de l’esprit où tout respire


sous une canopée que je n’ai pas connue.


Mais j’ai tant lu au milieu des fougères, et sous les feuilles


d’un philodendron qui filtrait la lumière,


emporté par mon livre qui battait de l’aile


dans le grand cycle du carbone et de la chlorophylle,


que le soleil tamisé se confondait avec la lampe.

 

 

Et les auteurs anciens avec ces perroquets


qui survivent dans la jungle, en parlant la langue


d’une tribu dont tous les membres sont morts.

 


.
                             Du château

 

 

il manque une aile, comme si l’architecte


avait eu peur qu’il s’envole. Montagne assise,


il est posé sur une prairie dont la verdure


est éternelle, car la couleur pure


que fabrique la mémoire, quand elle n’est pas


décolorée par la mélancolie, est plus pure


que le vert qu’on trouve dans la nature.

 

 

Grâce aux changements à vue des souvenirs


il m’arrive de croiser dans ce décor    


un roi mendiant descendu de son trône,


un roi qui marchait pieds nus sous la lune


et les cavalières disparues sans vieillir,


sur des chevaux dont elles flattaient l’encolure.

 


.
                   Affluent d’un fleuve

 

 

où l’on ne se baigne pas deux fois


la rivière est difficile à suivre. Tour à tour


souterraine et résurgente, miroir gelé


comme dans les livres, paresseuse qui serpente


et prête à changer de nom pour se jeter


dans les bras d’un fleuve où elle se perd,


comme nous dans les méandres du discours :

 

 

vieux boa qui voulait avaler le monde


et digère les idées comme on digère un buffle.

 


.
            L’histoire du monde sur l’aile d’une mouche,

 

 

c’est ce que voudrait lire un savant du Muséum,


comme d’autres lisaient l’avenir dans le vol des oiseaux,


la disposition des pierres ou le squelette humain.


Mais c’est l’histoire de la matière 


qu’il veut lire dans cette écaille


qui remuait au moindre souffle d’air,


dans cette aile qui se mettait à battre


beaucoup plus vite qu’un éventail.

 

 

C’est la mouche du maquillage


qui faisait frémir les hommes


dont elle attirait le regard.


Ou la mouche de velours


prise dans les mailles d’une dentelle


que soulevait une main gantée de noir.

 


.
                              La salle de billard

 

 

Comme métaphore de l’univers, c’est une image


facile mais efficace, avec ses carambolages


sur tapis vert, ses danseurs en habit noirs


et les doigts boudinés d’un violoniste virtuose.


Chacun son tour jusqu’à la faute ou l’accroc


qui fait du tapis une table d’autopsie.

 

 

La boule qui tourne sur elle-même et revient en arrière


abolit le hasard mais bouscule nos souvenirs,


qui déplacent un air aussi subtilement irisé,


à la distance où nous sommes de l’évènement,


que la vapeur d’eau qu’on a cru voir


à la surface d’une exoplanète.

 


.
                      Quels objets emporter

 

 

dans l’autre monde ? La question s’est posée


pour les rois qui nous ont laissé


de la vaisselle dans leur tombeau.


Qui ont construit des arches funéraires


en faisant l’inventaire de leurs biens :


les chevaux en ordre de marche, devant


les buffles et les cochons, les coqs et les poules


qui avaient du mal à marcher droit 


pour suivre le cortège

 

 

Quels livres emporter en voyage ? Question


souvent sas réponse, comme à propos des lainages


et de l’imper, du chapeau qu’on sort et ressort


dix fois de la valise avant de l’oublier.

 


.
                            Calligraphe à l’eau

 

 

qui se méfiait d’une encre trop noire, calligraphe à l’eau


sur une terre qui boit comme un buvard, je t’ai suivi


quand tu marchais à reculons en traçant des sutras,


des poèmes qui devenaient des taches en séchant


sur le sol, dans la lumière du matin,

 

 

pendant qu’autour de toi des gymnastes en satin


esquissaient les mouvements d’une danse au ralenti


qui cherchait à célébrer l’accord avec le monde 


et le culte de la santé.

 

 

Mais le solitaire dans la foule, qui fendait l’air


avec la  main comme d’autres avec un sable


et dessinait d’invisibles caractères avec son corps,


contre qui s’escrimait-il ? Contre la moitié de lui-même


qui refusait les monde, ou contre les ombres


encombrant le chemin ?

 


.
                          A part quelques pierres

 

 

où l’on peut voir des paysages, j’ai rapporté de voyage


le genou d’une jeune fille, lisse et rond comme l’ivoire,


que je mets dans ma paume les soirs de grande fatigue.

 

 

La montagne que j’ai vue entre la rivière


et les remparts tiendraient sans doute dans mon jardin,


mais j’aurai trop peur qu’elle encombre le regard.

 

 

Je préfère l’effacer au profit de visions plus légères :


des Chinois en capuches, qui cherchent dans la brume


le décor d’une peinture à l’encre ; les remous d’un fleuve


et des reliefs en noir et blanc, qui donnent une ossature


à la terre et de la force à l’écriture.

 


.
                                Le grand véhicule

 

 

n’est pas pour nous, le petit pas d’avantage,


mais nous avons des charrettes et des vélos


pour rencontrer des hommes à têtes d’hommes,


surtout quand nous sommes las


des dieux à plusieurs têtes et plusieurs bras,


de leurs avatars et de leur infinie descendance.

 

 

A l’arrière des camions, sur les trottoirs des villes,


les hommes sont en grappes et en foules, vêtus


d’un linge entre les jambes ou d’une veste longue


et d’un gilet sans manches, coiffés d’un calot


ou d’un turban quand ils ne vont pas tête nue


comme les vagabonds vêtus du ciel.

 

 

C’est par la porte basse de la réalité


qu’il faut entrer en Inde,  comme le chariot


qui fait le tour du village les jours de fête :


c’est la Grande Ourse parmi nous, mais à quoi bon


le dire puisque tout le monde le sait,


même l’idiot du village noyé dans l’ombre du banyan ?

 

 

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Promesse, tour et prestige

 

Editions Gallimard, 2009


Du même auteur : Promesse (05/03/2025)
 

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