Roland Dubillard (1923 – 2011) : « J’entends le rire de la scie... »
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J’entends le rire de la scie ;
Le ricanement du hérisson ;
Le pas funèbre des maillets.
Le grincement haineux des tenailles au cou des clous ;
(Comme il scintille sous la morsure,
De tout l’acier de sa jeunesse retrouvée !)
J’entends s’étouffer la punaise
Dans le murmure du buvard :
Le cri-cri du coupe-papier sous la lèvre de l’enveloppe
Développée d’un seul trait comme une escalope ;
J’entends la plume du stylo glisser
Sur le catalogue des bruits.
J’entends s’éparpiller les boutons de tes guêtres ;
J’entends ton souffle pareil à un bœuf dans ma nuit ;
J’entends parler le marbre ;
Et j’entends le noyau de l’horloge
Et le cri étranglé du nœud de ma ficelle.
Le bois suce la vis,
L’accrochant par la spire avec ses crémaillères
Et la vis disparaît dans l’abîme du bois,
Docile malgré elle à la loi qui est elle, et plus qu’elle-même.
Tournant selon la loi de la toupie qui tourne en elle
La voilà qui s’absorbe. Il ne restera plus d’elle
Que cette petite plaque ronde à la surface du meuble,
Semblable au rond de fonte
qui, au ras du trottoir,
bouche la bouche de l’égout.
Un boa, peut-être, un jour
Lui dira de disparaître avec lui aspirée par la longue bouche
Et par l’œsophage du grand collecteur.
La boîte à outils
Editions de l’Arbalète, 1985
Du même auteur :
Le Peigne (18/11/2014)
C’est arrivé à moi (14/04/2016)
Si le bruit recommence (10/12/2017)
La rencontre (10/12/2018)