Alicia Suskin Ostriker (1937 -) : Trois femmes
En .
Trois femmes
À Gigliola Sacerdoti
I
Pour moi ça passe en diapos,
Été 1943,
Je vais sur mes cinq ans
La famille à la plage,
Trop pauvre pour fuir en Palestine
Quand ils se mettent à déporter.
Des paysans qui nous hébergent
Comme si nous étions de la famille,
Ils ont certainement du courage
Même si, bien sûr, nous les payons.
Je vois naître des agneaux
Et tuer des moutons.
Le paysan montre à mon père comment les dépouiller.
Les Allemands entrent par la porte de devant,
Les résistants par derrière,
J’ai peur des uns autant que des autres.
Les maquisards disent avoir besoin de matelas
Pour les blessés, dans les bois.
Comme nous avons deux matelas chacun, mon père
En enlève un de chaque lit
Et je pleure, pleure, quand il prend le mien.
Un soir les paysans nous demandent de partir :
Nous courons un danger,
Ils nous ont creusé un abri
Dans la terre en pleine forêt.
Personne ne me dit pourquoi mais
Je me souviens des valises faites sans un mot.
Ma mère m’enfile à l’envers la robe jaune
Qu’elle m’a tricotée, ne prête aucune attention
Tandis que je pleure, pleure.
Nous y restons cachés toute la nuit.
En pleine nuit, un bruit :
Ma mère me plaque une main sur la bouche,
Les Nazis nous passent dessus.
II
À la libération du camp certaines d’entre nous, adolescentes, se sont enfuies ;
nous étions environ une trentaine. Dans la forêt nous sommes tombées sur une
maison allemande inoccupée, comme dans un conte de fées. Très belle mais
pleine de toiles d’araignées. Pas une ferme, mais une maison de campagne
haute de plafond avec de grandes chambres. Les propriétaires devaient avoir
les moyens. Il y avait une glace au cadre doré dans le vestibule. Je m’y suis
précipitée par besoin de voir de quoi j’avais l’air maintenant. Je me suis frayé
un chemin à travers le groupe de filles affamées. Et alors, voyez-vous, c’était à
faire peur : aucun des visages reflétés n’était moi. Je me suis un moment dit : Et
si tu étais morte ? C’est en me tirant la langue comme quand j’étais gamine que
j’ai pu me reconnaître dans un de ces visages.
III
Les plus hauts barbelés que j’aie jamais vus.
J’ai jeté un coup d’œil autour de moi et me suis dit :
Si l’enfer existe sur terre, on y est.
Un jour lors de la promenade
Une femme jaillie des rangs s’est mise à crier :
Enfants ! Enfants ! elle voulait, bien sûr, savoir
Où était son enfant à elle. Les SS alors
Ont lâché deux chiens-loups
Qui l’ont déchiquetée.
Mengele était un
Très bel officier allemand, très élégant
Et d’une politesse raffinée.
Gueule d’ange, quasiment, l’air d’un sage.
La seule chose qui trahît son âme
C’est la lueur dans ses yeux, diabolique.
De notre baraquement, près des crématoires,
Nous voyions les corps, tous les jours,
Les flammes jaillissaient.
Nous nous disions qu’en ne disant rien
Cela pourrait effacer les souvenirs,
Qui reviennent sans arrêt, pourtant.
Ils me poignardent,
Je ne comprends pas pourquoi,
Mais ils m’envahissent. Alors, aujourd’hui, je parle.
Qui sauve une vie : poème débutant par
un dialogue entre Fitzgerald et Hemingway.
Les gens très riches sont différents de nous, ils
Ont davantage d’argent et moins de scrupules. Très
Séduisants, ils ont plus d’aventures, très sensibles
Ils s’emportent plus facilement, très courageux
Ils dépriment la couarde que je suis, alors écoute-moi
Scott, écoute-moi Ernest, et toi aussi, tu peux
M’écouter, Walt Whitman. Je comprends les rhétoriciens
De grande faconde, mais pas les héros
Au grand cœur. Je potasse.
Je veux que quelqu’un me dise quel solvant protège
Leurs cavités cardiaques des dépôts, quel coup
De bêche ouvre le bief
Entre l’évidence de formules du genre Aime
Ton prochain comme toi-même, ou Je suis homme
Et rien de ce qui est humain ne m’est étranger et le concret
De bras de chemise d’ambassade immaculés
Qui ––c’est à Budapest en 1944–– écartent
Des voies du triage la Gestapo maculée de boue
D’un beau geste impérieux et irrité
Pour distribuer des passeports suédois à d’anonymes
Bras étoilés de jaune tendus des wagons à bestiaux
Rassemblés là, tout prêts sur un coup de sifflet strident
Et dans un grincement d’acier à s’éloigner de la ville
Tels les biceps et triceps de Dieu gesticulant à l’adresse
D’Adam à travers le vide : Vis. À Cracovie
Un homme d’affaires allemand alcoolique et coureur
Soudoie et enjôle, rit et négocie
Des travailleurs, dépense des fortunes,
Sauve jusqu’à un millier de Juifs, y compris celui
Qu’il a gagné aux cartes, et les fait travailler
Dans sa fabrique d’ustensiles de cuisine. Un crépuscule d’été
Baigne les hauteurs dans le Centre de la France, estompe
Les sommets (la Suisse c’est plus loin)
Tandis que le policier descend du bus kaki
Sur la place du Chambon où le grand pasteur
Refuse de livrer la liste des réfugiés
Les jeunes s’échappent par les rues
Prévues, se dispersent dans les fermes ––on est en 42––
Les maisons se vident tandis que les sous-bois s’emplissent
De Juifs munis de faux papiers, la rafle
Matinale ne trouve personne à arrêter. Cela se produit
Sans arrêt, mais comment ? Le beau Suédois
Riche s’ennuie, pourrait-on dire. Le pasteur, habitué
À embrasser, serrer dans ses bras, s’y connaît
Pour organiser les paysans, les intellectuels
Ceux qui étudient la Bible. Le profiteur cherche
À faire de l’argent. Il y parvient, le jette par les fenêtres,
Meurt fauché mais, le jour où la guerre s’arrête,
Le jour où ils entendent à travers les parasites de la radio,
Churchill aboyer victoire d’une voix lointaine
Et tandis que les Russes avancent, ses Schindlerjuden
Toujours dans l’usine, toujours saufs tandis qu’il s’apprête à fuir,
Lui font un petit cadeau : Jerets sort de sa bouche
Son bridge en or, Licht le fond
Et grave sur l’anneau cet adage
Tiré du Talmud : Qui sauve une vie
Sauve le monde entier : Schindler, l’Allemand,
L’accepte et l’emporte dans sa tombe.
Je fouille la question. J’ignorais
Que la vie avait empêché bien des morts. Va maintenant
Et fais de même répond en écho à chaque battement
De mon cœur bien gêné, comme celui d’une enfant
Seule au milieu d’une classe pleine d’inconnus et
Qui a envie de s’échapper. Sans pour autant
Tirer de trait sur les fours ou les fusils je redis
Leurs noms : Raoul Wallenberg, Oskar Schindler,
André Trocmé. L’Europe en compte bien d’autres
Tout comme l’espace vide compte plein de soleils brûlants ;
Pas tous de même masse ni de même clarté,
Créateurs néanmoins de chaleur et de lumière,
Créateurs de ce que nous pouvons décrire
Comme un ciel, un çà ou rien ;
Nous ne pouvons imaginer leur nombre, sauf qu’ils ont
Risqué l’arrestation chaque jour dans ce bain de sang
Et qu’ils s’en sont sortis. Serait-ce un peu comme la muse, inchiffrable ?
Un objet de prière à usage strictement personnel. Ou un homme
Adoré de loin qui, un jour peut-être, vous aimera
Au trente-sixième dessous de la solitude. Nous avons peur––
Et pas plus qu’aucune femme enceinte ne sait d’avance
Si elle supportera vaillamment les douleurs, sans calmants,
Sans hurler, qu’aucun soldat frigorifié ne sait,
Dans la terreur d’avant le combat, qui va reculer,
Va résister et se battre, nous ne pouvons prédire
Lequel d’entre nous va risquer la graisse
Qui lui colle agréablement à l’os––
Rien de plus agréable, foi de Whitman––
Sa vie, pour sauver des vies condamnées, aucun de nous
Ne le sait tant que n’a pas sonné l’heure.
Traduit de l’anglais par Jean Migrenne
In, Revue « Temporel, N°14, 22 Septembre 2012
Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert
De la même autrice :
:
Huitième et treizième / The Eighth and Thirteenth (03/12/2020)
Au restaurant Révélation (03/12/2021)
Quatrième Rue Ouest / West Fourth Street (03/12/2022)
Becky et Benny à Far Rockaway / Beck et Benny in Far Rockaway (15/03/2025)