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Le bar à poèmes
15 mars 2026

Alicia Suskin Ostriker (1937 -) : Trois femmes

En .

 

 

 

Trois femmes

 

 

À Gigliola Sacerdoti

 

I

 

Pour moi ça passe en diapos,

 

Été 1943, 

 

Je vais sur mes cinq ans 

 

La famille à la plage,

 

Trop pauvre pour fuir en Palestine

 

Quand ils se mettent à déporter.

 

Des paysans qui nous hébergent

 

Comme si nous étions de la famille,

 

Ils ont certainement du courage

 

Même si, bien sûr, nous les payons.

 

Je vois naître des agneaux

 

Et tuer des moutons.

 

Le paysan montre à mon père comment les dépouiller.

 

Les Allemands entrent par la porte de devant,

 

Les résistants par derrière,

 

J’ai peur des uns autant que des autres.

 

Les maquisards disent avoir besoin de matelas

 

Pour les blessés, dans les bois.

 

Comme nous avons deux matelas chacun, mon père

 

En enlève un de chaque lit

 

Et je pleure, pleure, quand il prend le mien.

 

Un soir les paysans nous demandent de partir :

 

Nous courons un danger,

 

Ils nous ont creusé un abri

 

Dans la terre en pleine forêt.

 

Personne ne me dit pourquoi mais

 

Je me souviens des valises faites sans un mot.

 

Ma mère m’enfile à l’envers la robe jaune

 

Qu’elle m’a tricotée, ne prête aucune attention

 

Tandis que je pleure, pleure.

 

Nous y restons cachés toute la nuit.

 

En pleine nuit, un bruit :

 

Ma mère me plaque une main sur la bouche,

 

Les Nazis nous passent dessus.

 

 

 

II

 

À la libération du camp certaines d’entre nous, adolescentes, se sont enfuies ;

 

nous étions environ une trentaine. Dans la forêt nous sommes tombées sur une

 

maison allemande inoccupée, comme dans un conte de fées. Très belle mais

 

pleine de toiles d’araignées. Pas une ferme, mais une maison de campagne

 

haute de plafond avec de grandes chambres. Les propriétaires devaient avoir

 

les moyens. Il y avait une glace au cadre doré dans le vestibule. Je m’y suis

 

précipitée par besoin de voir de quoi j’avais l’air maintenant. Je me suis frayé

 

un chemin à travers le groupe de filles affamées. Et alors, voyez-vous, c’était à

 

faire peur : aucun des visages reflétés n’était moi. Je me suis un moment dit : Et

 

si tu étais morte ? C’est en me tirant la langue comme quand j’étais gamine que

 

j’ai pu me reconnaître dans un de ces visages.

 

 

 

III

 

 

Les plus hauts barbelés que j’aie jamais vus.

 

J’ai jeté un coup d’œil autour de moi et me suis dit :

 

Si l’enfer existe sur terre, on y est.

 

 

 

Un jour lors de la promenade

 

Une femme jaillie des rangs s’est mise à crier :

 

Enfants ! Enfants ! elle voulait, bien sûr, savoir

 

 

 

Où était son enfant à elle. Les SS alors

 

Ont lâché deux chiens-loups

 

Qui l’ont déchiquetée.

 

 

 

Mengele était un

 

Très bel officier allemand, très élégant

 

Et d’une politesse raffinée.

 

 

 

Gueule d’ange, quasiment, l’air d’un sage.

 

La seule chose qui trahît son âme

 

C’est la lueur dans ses yeux, diabolique.

 

 

 

De notre baraquement, près des crématoires,

 

Nous voyions les corps, tous les jours,

 

Les flammes jaillissaient.

 

 

 

Nous nous disions qu’en ne disant rien

 

Cela pourrait effacer les souvenirs,

 

Qui reviennent sans arrêt, pourtant.

 

 

 

Ils me poignardent,

 

Je ne comprends pas pourquoi,

 

Mais ils m’envahissent. Alors, aujourd’hui, je parle.

 

Qui sauve une vie : poème débutant par

 

un dialogue entre Fitzgerald et Hemingway.

 

 

 

Les gens très riches sont différents de nous, ils

 

Ont davantage d’argent et moins de scrupules. Très

 

 

 

Séduisants, ils ont plus d’aventures, très sensibles

 

Ils s’emportent plus facilement, très courageux

 

 

 

Ils dépriment la couarde que je suis, alors écoute-moi

 

Scott, écoute-moi Ernest, et toi aussi, tu peux

 

 

 

M’écouter, Walt Whitman. Je comprends les rhétoriciens

 

De grande faconde, mais pas les héros

 

 

 

Au grand cœur. Je potasse.

 

Je veux que quelqu’un me dise quel solvant protège

 

 

 

Leurs cavités cardiaques des dépôts, quel coup

 

De bêche ouvre le bief

 

 

 

Entre l’évidence de formules du genre Aime

 

Ton prochain comme toi-même, ou Je suis homme

 

 

 

Et rien de ce qui est humain ne m’est étranger et le concret

 

De bras de chemise d’ambassade immaculés

 

 

 

Qui ––c’est à Budapest en 1944–– écartent

 

Des voies du triage la Gestapo maculée de boue

 

 

 

D’un beau geste impérieux et irrité

 

Pour distribuer des passeports suédois à d’anonymes

 

 

 

Bras étoilés de jaune tendus des wagons à bestiaux

 

Rassemblés là, tout prêts sur un coup de sifflet strident

 

 

 

Et dans un grincement d’acier à s’éloigner de la ville

 

Tels les biceps et triceps de Dieu gesticulant à l’adresse

 

 

 

D’Adam à travers le vide : Vis. À Cracovie

 

Un homme d’affaires allemand alcoolique et coureur

 

 

 

Soudoie et enjôle, rit et négocie

 

Des travailleurs, dépense des fortunes,

 

 

 

Sauve jusqu’à un millier de Juifs, y compris celui

 

Qu’il a gagné aux cartes, et les fait travailler

 

 

 

Dans sa fabrique d’ustensiles de cuisine. Un crépuscule d’été

 

Baigne les hauteurs dans le Centre de la France, estompe

 

 

 

Les sommets (la Suisse c’est plus loin)

 

Tandis que le policier descend du bus kaki

 

 

 

Sur la place du Chambon où le grand pasteur

 

Refuse de livrer la liste des réfugiés

 

 

 

Les jeunes s’échappent par les rues

 

Prévues, se dispersent dans les fermes ––on est en 42––

 

 

 

Les maisons se vident tandis que les sous-bois s’emplissent

 

De Juifs munis de faux papiers, la rafle

 

 

 

Matinale ne trouve personne à arrêter. Cela se produit

 

Sans arrêt, mais comment ? Le beau Suédois

 

 

 

Riche s’ennuie, pourrait-on dire. Le pasteur, habitué

 

À embrasser, serrer dans ses bras, s’y connaît

 

 

 

Pour organiser les paysans, les intellectuels

 

Ceux qui étudient la Bible. Le profiteur cherche

 

 

 

À faire de l’argent. Il y parvient, le jette par les fenêtres,

 

Meurt fauché mais, le jour où la guerre s’arrête,

 

 

 

Le jour où ils entendent à travers les parasites de la radio,

 

Churchill aboyer victoire d’une voix lointaine

 

 

 

Et tandis que les Russes avancent, ses Schindlerjuden

 

Toujours dans l’usine, toujours saufs tandis qu’il s’apprête à fuir,

 

 

 

Lui font un petit cadeau : Jerets sort de sa bouche

 

Son bridge en or, Licht le fond

 

 

 

Et grave sur l’anneau cet adage

 

Tiré du Talmud : Qui sauve une vie

 

 

 

Sauve le monde entier  : Schindler, l’Allemand,

 

L’accepte et l’emporte dans sa tombe.

 

 

 

Je fouille la question. J’ignorais

 

Que la vie avait empêché bien des morts. Va maintenant

 

 

 

Et fais de même répond en écho à chaque battement

 

De mon cœur bien gêné, comme celui d’une enfant

 

 

 

Seule au milieu d’une classe pleine d’inconnus et

 

Qui a envie de s’échapper. Sans pour autant

 

 

 

Tirer de trait sur les fours ou les fusils je redis

 

Leurs noms : Raoul Wallenberg, Oskar Schindler,

 

 

 

André Trocmé. L’Europe en compte bien d’autres

 

Tout comme l’espace vide compte plein de soleils brûlants ;

 

 

 

Pas tous de même masse ni de même clarté,

 

Créateurs néanmoins de chaleur et de lumière,

 

 

 

Créateurs de ce que nous pouvons décrire

 

Comme un ciel, un çà ou rien ;

 

 

 

Nous ne pouvons imaginer leur nombre, sauf qu’ils ont

 

Risqué l’arrestation chaque jour dans ce bain de sang

 

 

 

Et qu’ils s’en sont sortis. Serait-ce un peu comme la muse, inchiffrable ?

 

Un objet de prière à usage strictement personnel. Ou un homme

 

 

 

Adoré de loin qui, un jour peut-être, vous aimera

 

Au trente-sixième dessous de la solitude. Nous avons peur––

 

 

 

Et pas plus qu’aucune femme enceinte ne sait d’avance

 

Si elle supportera vaillamment les douleurs, sans calmants,

 

 

 

Sans hurler, qu’aucun soldat frigorifié ne sait,

 

Dans la terreur d’avant le combat, qui va reculer,

 

 

 

Va résister et se battre, nous ne pouvons prédire

 

Lequel d’entre nous va risquer la graisse

 

 

 

Qui lui colle agréablement à l’os––

 

Rien de plus agréable, foi de Whitman––

 

 

 

Sa vie, pour sauver des vies condamnées, aucun de nous

 

Ne le sait tant que n’a pas sonné l’heure.

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Jean Migrenne

 

In, Revue « Temporel, N°14, 22 Septembre 2012

 

Revue en ligne publiée par l’Atelier GuyAnne, 77144 Chalifert

 

 

 

De la même autrice : 

 


Huitième et treizième / The Eighth and Thirteenth (03/12/2020)

 


Au restaurant Révélation (03/12/2021)

 


Quatrième Rue Ouest / West Fourth Street (03/12/2022)

 

 

Becky et Benny à Far Rockaway / Beck et Benny in Far Rockaway (15/03/2025)

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