Shams Nadir (1940 -) : Larme de Nefertiti
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Larme de Nefertiti
La barque des morts te ramène
Comme elle t’avait emporté.
A travers les papyrus emmêlés
T’escorte, de ses louanges, le clapotis des rames :
« Que vive, dans les siècles des siècles, ton souvenir
Tu fus le Juste et le Miséricordieux
Tu fus le Pur et le Vivant
Tu fus l’Amour et la Compassion
A l’image du Dieu unique qui te fut révélé
Buisson ardent,
Dans le vide implacable de l’Azur...
Akhénaton, Akhénaton, Akhénaton,
Que ton nom, à jamais, perce
Les ténèbres du Souterrain
D’où les morts ne remontent que le Livre ».
Et les nénuphars se souviennent...
Le soleil se lève sur Al Amarra
Et la maisonnée s’ébroue de son sommeil
Ah ! le claquement sonore des baisers échangés
Quand enveloppe la cité fraternelle
L’ample respiration du matin
Et que ton premier regard, Néfertiti,
Dispense perles de rosée et pétales de tendresse
Pour l’Amant ressurgi des limbes de la nuit.
Puis se forme la procession de joie
Aux sons des fifres et des cymbales.
Se mêlent les clameurs d’allégresse
Et se tendent les mains jointes
Vers le Dieu de Lumière
Aton, dispensateur de Vie
Message flamboyant de Vérité.
Et les branches des lauriers
Offrande Lyrique
S’embrasent quand les caressent
Les mille doigts incandescents
Du Disque adoré
Ah ! L’extase mystique sous le frisson des palmes...
A travers les papyrus emmêlés
T’escorte de ses louanges, le clapotis des rames.
Akhénaton, Akhénaton, Akhénaton... »
Et les nénuphars se souviennent...
Là-bas, dans la métropole inique,
Thèbes au cœur de pierre
Aux divinités bariolées,
Complotent les momies vindicatives
Aux fond des termitières
Leurs bouches édentées clapotent
L’anathème fétide
Contre le blasphémateur, traître à sa classe et à son rang.
Contre le Pharaon dénaturé,
Comment pardonner l’amour et la jeunesse
Comment oublier l’offense de la vérité et de la beauté
Comment admettre la justice et la générosité
Quand emmaillottent le corps visqueux
Les bandelettes jaunies
Et qu’emprisonne l’esprit égaré
La rouille des barreaux ?
Et s’aiguisent les couteaux de l’imposture
Quand, sur les dalles de marbre, rôdent les nocturnes carnassiers...
A travers les papyrus emmêlés
T’escorte, de ses louanges, le clapotis des rames
« Akhénaton, Akhénaton, Akhénaton... »
Et les nénuphars se souviennent...
Sur Al Amarna, s’étend l’ombre du Rapace
Et tombent les ténèbres en plein midi.
Les ailes déployées d’Horus le Maléfique
Eclipsent la vivante clarté
L’empreinte du Faux s’incruste
Dans la ville assaillie
Et le froid gagne les membres ankylosés.
Les rives accueillantes sont proches pourtant
Quand se lève le vent contraire.
Se serrent alors les papyrus craintifs
Devant la proue impuissante
Et, sur le banc de sable inopportun,
S’immobilise la barque échouée
Alors, par-dessus bord, Nefertiti laisse tomber une larme
Goutte cristalline et amère dont se trouble l’onde claire
Le reflet de l’esquif et de son équipage
Tremble et vacille
Puis se dissout dans la surface des eaux.
L’Oil se referme
Et l’absence recouvre l’étendue fluide,
Les nénuphars rassemblés protègent
Gardiens amnésiques
Jusqu’au souvenir du Songe naufragé.
Revue « Ethiopique »
Dakar (Sénégal)
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