Shams Nadir (1940 -) : Célébration de l'Errant
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Célébration de l'Errant
Célébration de l'Errant
Clameur de l’exil au rivage des Syrtes !
Le temps est venu de déserter ce jardin du mirage.
Sur trop de mensonges, je m’étais assoupi
De trop d’ossuaires, je m’étais amusé.
Sur les grèves de rocailles et d’amiante, prémices d’absence,
aux abîmes accueillantes
L’oiseau des îles a terni son somptueux plumage
Et la jungle malhabile a banni la résurgence des fleurs.
Alors j’ai déployé mes voiles
Aux vents des départs.
Laboure, ô proue, le champ fertile
Où rêvent les méduses.
Jaillissent l’embrun et la tornade sous-marine
et les spasmes de l’éclair
A grandes eaux salées
Lavez mes yeux d’un songe trop vivace
O trombes des profondeurs
Il advint que je rencontre, par les nuits phosphorescentes,
Des troupeaux chevelus d’hippocampes en dérive
Des rêves de corail aux oeillades amènes
Et des torpilles blafardes en forme d’anagrammes.
C’est alors qu’arrivé à fond de cale
J’adresse cette supplique dérisoire à l'Aleph :
« Première lettre de l’alphabet arabe,
Matrice chaude, frisson silencieux du matin,
Premier cri de ma race
Aleph, mon expression et mon tourment
Quand donc entraîneras-tu ta suite à composer les mots
clairs qui sauront apprivoiser demain ? Quand donc
finira la défaite et la casuistique, le mensonge et la rhétorique ?
Aleph, aleph, aleph, à moi
J’atteins le fond concert des ténèbres ».
Visage buriné de vieil homme face à la mer. Dans les yeux fertiles du navigateur,
voici que se déroule, avec application, l’écho des périples. Précédé de sa légende,
précédant son mythe, Sindabad était parti, par un matin incertain, du cœur
sablonneux du Hedjaz. Il passa par Taiëf et Wadil-Oura. Et ce furent ensuite
Damas omeyyade, Jérusalem, Alep, Antioche et ses palais sous la lune,
la limoneuse Mésopotamie, Babylone en son énigmatique cosmogonie, Koufa
repliée, Baghdad tentaculaire et Bassora, grand emporium ouvert sur les mers
d’Asie. Et encore le rivage des Syrtes et les fleurs de l’oubli dans l’île des
Lotophages. Les routes maritimes s’offrent, cabossées d’incertitude et de
tourbillon ivres, hérissées de banquises ostentatoires.
Au tableau de bord de l’esquif :
Radiances trop vives du passé
Césure des abysses
Morsures du présent
Hier, c’était le jardin et les fifres de splendeur
Hier, c’était le règne du jour et le surgissement du signe licite.
Je vogue en toi, hier
ô mon peuple d’hier, architecte d’empires
Grand fédérateur des mers, arpenteurs des voies
En toi, je vogue.
Et voici que m’étreint une semblable douceur du soir
Descendant sur l’Euphrate et le Guadalquevir,
Voici que bruit à mes oreilles le vol des abeilles ensemencées
Dans les jardins de grenade et de Sarmakande.
Hier, accomplissement des rêves
Voici que même ceux qui dorment, collaborent à la marche du monde.
Juteux hier,
claquant au vent comme une cinglante bannière,
méridien de tous les tropismes.
Navrant hier,
du cauchemar présent, du désir inassouvi du songe las.
Hier amer,
Grande fatigue de l’essoufflement après l’ivresse des départs. Voici qu’à présent,
dans les arrières boutiques des marabouts, on tisonne la cendre des feux mal éteints
de ce qui fut, fulguration blanche sous l’acquiescement des palmes, l’élan de foi.
Voici que la tribu tirée de son rêve, s’éparpille dans les champs de discorde et que
les remparts des villes retentissent de violentes et sourdes imprécations...
Oliviers prophétiques de l’aube répudiée !
J’amerris en d’étranges rivages
Archipel de désolation.
Sur fond de ciel maussade
Se dressent les Sept Portes du Couchant
Sept Portes de bronze cloutées d’airain.
Et, derrière chacune d’elles,
Ichtyosaures sereins
Les Sept Dormants d’Ephèse.
Silence des sémaphores, dans la négation de l’espace et du temps.
Vertiges de la chute sans fin
O arcanes du néant.
Au cadran de l’astrolabe, le présent chavire...
C’était une belle flotille
avant que d’être décimée...
Ici, une frégate nommée liberté
coule dans un hoquètement furieux.
Là, une caravelle nommée
astrologie
ou médecine
ou unité indivise
ou algèbre
ou philosophie
s’anéantit dans les miasmes aqueux
Ici et là.
Le vert glauque et froid des eaux profondes
M’étreint
Me noie
Quand donc finirai-je de sombrer ?
Il est temps de rêver...
Sur le mât de misaine
J’amène le noir étendard de ma déraison
Et je surgis de l’onde
Et je marche sur les eaux
A ta recherche, Imam Caché
Prophète masqué
Je marche.
Nous blanchirons les terres rouges de Canaan
Nous t’ensemencerons, ventre stérile de Selma
Et nous inventerons un temps sans mémoire
pour rompre le pain sous les tentes de Kédar
pour faire pousser la vigne au flanc de l’Hermon et de l’Atlas
pour inscrire la renaissance aux parois translucides de notre durée
Et nous inventerons un lieu sans enclos
pour rassembler les frères reconnus
pour rendre à la cité la liberté du dire et du penser
pour bannir le temps des loups.
Nous TENTERONS
Car, déjà
Sur le mât de misaine
Flotte le noir étendard de ma déraison.
Le Livre des Célébrations
Editions Publisud, 1983
Du même auteur :
Célébration du roseau et de l’encre (23/02/2023)
Célébration des points cardinaux (23/02/2024)
Larme de Nefertiti (23/02/2026)