Monchoachi (1946 -) : Wolo : Rien (XLV – XLIX)
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Wolo : Rien
« Apprends quel est le rythme qui tient les hommes. »
Tout régi, tout réglé, tout accordé, scandé
consonant,
Tout en perpétuel va-et-vient et tout en perpétuelle
permutation,
le proche d’avec le lointain,
ici avec là-bas et ailleurs,
là-bas là,
présent, passé et avenir,
sout se meut de-ci de là
de haut et de bas
devant derrière
tout mue, ceci en cela
cela en cel,
et cel en icel,
tout se fait écho, tout se reflète, tout se répercute
et fait inlassablement retour :
Cette haute idée qui longtemps a gouverné l’Afrique de part en
part, l’a, de fait, préservée de la misérable et ruineuse notion d’un
monde perçu comme simple face à face entre un Sujet dont la pré-
tendue mission serait mainmise et maîtrise d’un Objet, et dans
cette perspective, mise en oeuvre de dispositifs universels et traque,
avec pour contrecoup, paradoxal et funeste tout à la fois, de dévas-
ter terre et ciel et de plonger l’espèce humaine tout entière dans
l’assujettissement absolu...
En Afrique, la perception du fabuleux hymen, la vision sublime
de cette danse nuptiale, de cet étirement et de ce déploiement
fondal : il y a /Rien, confondus et consemblants ; surtout, son
étonnante transposition, son interprétation inégalée dans le
domaine de l’existence, quant à l’ampleur de sa manifestation,
quant à la plénitude de son affirmation,
ouvrit grand la voie ici à un incomparable hymne à la vie...
XLV
Le silence
Du silence qui ne parle, la disance dire :
Qui détient l’art de joindre ceci et l’art de dénouer cela.
Celui qui se tient aux deux extrémités
Ou encore :
Ne fait nulle part défaut.
Elle dit de plus :
Chose fraîche, eau lustrale.
Qui n’a ni blessures, ni défauts, et auquel on n’a taillé
ni les oreilles ni la peau.
Elle dit aussi :
L’indigotier des bas-fonds, la bouche du monde d’en-bas
qui donne le vent de la respiration.
Et puis cela :
L’enclos des initiés.
L’araignée tisseuse qui vit recluse dans les ruines.
Le nganga qui jette les hakata (dés).
XLVI
La modalité
Un son descendant,
grandissement ténèbres, souffle sur l’eau,
Un son montant,
souffle sur le feu, étincelles dans l’air
Son dédouble rhautébas
arien qui rien
Et là-dans, chaque chose comme le début de la chose,
chaque chose faufilée surfilée ourlée liserée
comme d’un fil d’or
et cependant, un rien palpable
et cependant, la plus petite chose
cercle ouvert pour faire sortir la chose
ouvert pour laisser advenir
telle constellation dorée
tel éclat sacré qui vous brûle
son souffle berce les branches,
son souffle soulève poussière
teinte la terre
fait monter températures rivières
dévoile
balance jette lance
branle
séiance la claicie, séiance disons di’
séiance zyéu clai’ qui ouè clai’
séiance toutt’ bon vré
où est désigné voir
voir en voir voirément vré
et signé Savoir à savoir,
savoir
savoiren fusion, savoir à foison, savoirenfoloison,
savoirenfulgure
en grande bondance qui fait tit lampe alors
XLVII
Le diapason
Ouvrir un trou dans la terre et y enfouir la semence
confiée aux vingt-huit voies de la lune.
La pluie tombe, elle couvre la terre
déborde dans les sillons.
La route de vent commande le vent
emmène la cendre, fait tourner le chameau.
Le feu du ciel fait mûrir l’épi.
Un petit oiseau s’amuse autour des vautours,
Un faucon s’étire dans la maison des nuages.
La lune s’éclaircit, puis une autre lune.
On sort les boeufs aux champs au matin pour qu’ils mangent la rosée,
On pêche le silure dans une petite mare
et le silence dans la vulve de la mère.
On bat l’aubier d’un figuier pour se vêtir,
On teint les jupes d’ocre
ou d’excréments de lézard,
On fait des fêtes au bord du fleuve,
grandes roches plates au moment des basses eaux
un lit de granit sur une coulée de safran.
On secoue l’arbre pour cueillir le fruit karité.
La Cour-Paille : chouval dos sans poèl et crin roussi
et les chiens
cal rose les chiens
qui s’abandent et flairent le frai,
poulets blancs à tête noire,
pintades tachetée parmi les feuilles de sorgho.
On brasse la bière, on pétrit la glaise,
On répare l’autel, on sacrifie à la forge.
Les vieux s’assemblent sous la caïlcédra,
On se tourne vers le couchant,
On dort sur des lits d’écorce.
XLVIII
Le rythme
L’astre entre les cornes du bélier,
sur la tête l’ample demi-calebasse l’astre
aux bords ciselés
l’ample demi-calebasse dans l’eau
conviant azur ciel
un sèul alé-vini :
terre /ciel
laguer / baille
Youn’ sacrée degãine.
Beauté magnétique sans pareille, estasiée,
confondée à l’appel sans-manman
sur cette terrer
l’appel du grand bastringue.
Immobilité et silence, fauve pour apprendre la grâce,
Couleurs et luminosité, air jusqu’au pur espace, teintes de la terre,
corps mountés, corps chagés
tatoués, scarifiés, peintirés, modlés
modulés, burinés, imagés
pour être jointés, tenus à l’unisson
Chaque parcelle, chaque fragment requis, tourné du plus profond
vers l’air et la terre,
Corps dédié à recueillir et magnifier les scansions
le monde-rythme
le monde dru sur tout l’ajour du corps,
tendu comme une corde kora,
galbé comme un arc bòlõ
Pour respondre
rapporter, garantir
crier beauté la force pure qui crie
à paraître, à charmer, à jouer, à parler son corps
N’là !
Nous là, têtes calées rase :
« Le noyau noir omniscient » (li cõnnaite toutt bête !),
« tête lisse sauve-nous du chaos »
calabash rond et lisse com cocorosse
reflambe les mult vibrations de l’air
capte, restitue bruissements et chuchotis mirages
et aparissements ;
Visages scarifiés : chant triple, chant cru air chauffé à blanc
voix aigue de l’oiseau ;
Visages tatoués, partitions des réseaux de pistes chantées,
eau calme des lacs
paix bleue qui
tombe
dans l’entrelacs des îles ;
Dents taillées en pointe,
pas de bavardages, pas de blabla
oreilles et lèvres bien-bien l o n g é e s
pou’ bien tender bien paler
aplats ocre rutilant moucheté kaolin,
mosaïques perles ambre et plumes,
rivières blancs cauris roulant runes,
Aigle dans ciel tournant
Chant tournoyant des rhombes
dessus les deux tétons python
Et sans arrêt le grand ballet terre ciel
Et sans arrêt le cri perçant
L’appel, la longue voyelle qui épelle
et, sans arrêt, tient la mesure.
XLIX
La mélodie
Eau et jour naître éclats rire.
L’indolence mélodieuse enfouie dans l’amande et dans la racine
Et qui y retourne.
Auprès des pierres la paix.
Même pareil à l’arbre droit et sage
enfondré sans bruit
(enfondré dans l’enfondrement,)
Même pareil à feille-bois tombée tournoyée
danser biter terre disparaite
loin parole qui tirer
en haute expiration
aller encore et aller flux touchant
Fruits et fleurs vers jour
tous les jours qui aller monter
arbre grandir et accueillir nuages
cacher ciel
arbre pousser et attirer brouillard,
Et ciel qui aller aller en haut
vol épervier et têtes blanches
en tête en haut araucaria,
Quèque bagaille qui crasé sibite
Quèque bagaille !
Au sacré coup d’grãine-zos royalache tout’bon, wifout’, yoyoy !
Bois sicé parler seul,
parole ensenme et songe ;
branche cassée bocanté parole,
parole la qui longue,
pas quitté’l bouè tròp’,
pas quitté’l pissé nan dleau a !
parole longtemps une,
parole coumencement parler fort
fini l’fini là !
Bégayée-perdue la terre natale
mais quoique,
mais mêinme, même si !
Ne pas suspendre réponde,
Avoir oreille ouverte, souffle long,
entrailles libres
Et maintenir ferme l’alliance
aduno sõ, monde parole.
Partition noire et bleue (Lémisté 2)
Editions Obsidiane, 2015
Du même auteur :
Manteg (26/02/2021)
L’eau (I-V) (26/02/2022)
L’eau (VI-IX) (19/08/2022)
Le lointain (X) (26/02/2023)
Le réel / Le jeu (XI – XV) (19/08/2023)
Le réel / Le jeu (XVI – XXI) (26/02/2024)
La règle (XXII - XXV) (18/08/2024)
Le sort (XXVI - XXVII) (26/02/2025)
Le masque (XXXVIII – XLIV) (18/08/2025)