Jennifer Clement (1960 -) : Suzanne
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Jennifer Clément au Salon du livre de Göteborg en 2016
Suzanne
POUR SUZANNE
Elle peint Joan Burroughs avec une pomme
sur la tête.
En plein dans le mille – explique-t-elle.
Et elle peint des Noirs avec des chapeaux de cow-boy
portant sur la toile l’inscription God Bless America.
Nous sommes deux femmes
chacune nichée dans le raisin de l’autre,
c’est pourquoi nous comprenons
que dans certaines régions d’Afrique
les femmes épousent encore des arbres.
Elle dessine des hommes faméliques
qui lancent des flèches
dans les branches.
A deux heures du matin,
elle parle d’une femme
à la peau transparente,
rencontrée en Allemagne avant les guerres.
A quatre heures, elle est gitane
à l’haleine de blé.
Elle se blottit contre moi
s’exerce aux mensonges qui la font s’épanouir
comme dans le four la pâte à pain,
et lui donne sa planitude.
Elle se met sur ses pieds et danse.
Et quand, à l’aube, elle finit par s’endormir
enroulée sur elle-même
comme une oreille, dans le havre de son lit
elle porte le nom de jeunes Africaines : Petit Poisson,
Joli Bras, Abeille Suspendue,
Eau Renversée.
AVEC SUZANNE
Portant dentelle noire et rouge à lèvres,
- Suzanne ressemblait à Minnie Mouse –
nous traversions Houston Street
pour aller chercher ses drogues
puis revenions à son appartement
qui sentait le pruneau et la peinture à l’huile,
où elle avait écrit sur le mur de sa chambre,
au-dessus du lit :
« Plus on mange, plus on a faim. »
Nous écoutions Peggy Lee chanter « Fever »
et buvions du jus de pomme jaune
que nous sortions du réfrigérateur
couvert des gribouillages de Basquiat ,
(qu’un jour elle vendrait chez Christies
pour cinq mile dollars).
Suzanne dit avoir rencontré Jean-Michel
sur un banc de Washington Square.
Elle perdit un autre amour :
Michael Stewart
assassiné par sept policiers
pour avoir peint des graffitis dans une station de métro.
Je l’appelle « la veuve ».
Elle peut parler pendant des heures
de ses jeunes paumés à la peau sombre
qui on touché la nuit dans sa chevelure.
Ses mains sont rarement ouvertes,
elle garde les poings fermés
cachant des numéros de téléphone
écrits à l’encre noire le long de ses doigts.
Il y a certains de ses vêtements
qu’elle n’a jamais lavés
pour qu’ils gardent toujours le parfum
d’une certaine nuit.
Quand Suzanne fait de l’ordre dans ses placards
elle me donne quelques-uns de ces vêtements
des pulls sans importance
témoins d’aventures passées,
mais qui sentent encore le vin
et m’habillent
des baisers des autres.
MA JEUNE VEUVE
Suzanne ne vit que dans les coins,
chauve-souris vêtue de noir,
à l’odeur de murs de couvent.
Elle a une pâleur à la Rembrandt,
des yeux de fantôme
et sourit à demi,
secrètement
comme une nonne.
Les nuits d’araignées tranquilles
le souffle de Suzanne
s’emplit de chandelles,
tandis que la lanterne magique de ses yeux
continue de le chercher.
Et de sa voix de colibri,
voix de somnambule,
elle appelle son mari perdu.
Il n’ y a pas de dents
à l’intérieur de ses mots.
Traduit de l’anglais par Martine Chardoux et Jacques Darras,
in, Revue « Inuits dans la jungle, N° 3
Le Castor Astral, In’Hui, Phi Editions, 2011
De la même autrice :
Tiens ma robe (22/01/2015)
Voyageurs (22/02/2016)
Pour une jumelle qui n’a jamais eu de robe de soie (22/02/2017)