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Le bar à poèmes
27 février 2026

Jennifer Clement (1960 -) : Suzanne

Jennifer Clément au Salon du livre  de Göteborg en 2016

 

 

 

Suzanne

 

 

POUR SUZANNE

 

Elle peint Joan Burroughs avec une pomme


sur la tête.


En plein dans le mille – explique-t-elle.


Et elle peint des Noirs avec des chapeaux de cow-boy


portant sur la toile l’inscription God Bless America.

 

 

Nous sommes deux femmes


chacune nichée dans le raisin de l’autre,


c’est pourquoi nous comprenons


que dans certaines régions d’Afrique


les femmes épousent encore des arbres.


Elle dessine des hommes faméliques


qui lancent des flèches


dans les branches.

 

 

A deux heures du matin,


elle parle d’une femme


à la peau transparente,


rencontrée en Allemagne avant les guerres.


A quatre heures, elle est gitane


à l’haleine de blé.

 

 

Elle se blottit contre moi


s’exerce aux mensonges qui la font s’épanouir


comme dans le four la pâte à pain,


et lui donne sa planitude.


Elle se met sur ses pieds et danse.

 

 

Et quand, à l’aube, elle finit par s’endormir


enroulée sur elle-même


comme une oreille, dans le havre de son lit


elle porte le nom de jeunes Africaines : Petit Poisson,


Joli Bras, Abeille Suspendue,


Eau Renversée.

 

 

AVEC SUZANNE

 

 

Portant dentelle noire et rouge à lèvres,


- Suzanne ressemblait à Minnie Mouse –


nous traversions Houston Street


pour aller chercher ses drogues


puis revenions à son appartement


qui sentait le pruneau et la peinture à l’huile,


où elle avait écrit sur le mur de sa chambre,


au-dessus du lit :


« Plus on mange, plus on a faim. »

 

 

Nous écoutions Peggy Lee chanter « Fever »


et buvions du jus de pomme jaune


que nous sortions du réfrigérateur


couvert des gribouillages de Basquiat ,


(qu’un jour elle vendrait chez Christies


pour cinq mile dollars).


Suzanne dit avoir rencontré Jean-Michel


sur un banc de Washington Square.

 

 

Elle perdit un autre amour :


Michael Stewart


assassiné par sept policiers 


pour avoir peint des graffitis dans une station de métro.


Je l’appelle « la veuve ».


Elle peut parler pendant des heures


de ses jeunes paumés à la peau sombre


qui on touché la nuit dans sa chevelure.

 

 

Ses mains sont rarement ouvertes,


elle garde les poings fermés


cachant des numéros de téléphone


écrits à l’encre noire le long de ses doigts.


Il y a certains de ses vêtements


qu’elle n’a jamais lavés


pour qu’ils gardent toujours le parfum


d’une certaine nuit.

 

 

Quand Suzanne fait de l’ordre dans ses placards


elle me donne quelques-uns de ces vêtements


des pulls sans importance


témoins d’aventures passées,


mais qui sentent encore le vin 


et m’habillent


des baisers des autres.

 

 

MA JEUNE VEUVE

 

 

Suzanne ne vit que dans les coins, 


chauve-souris vêtue de noir, 


à l’odeur de murs de couvent.


Elle a une pâleur à la Rembrandt,


des yeux de fantôme


et sourit à demi,


secrètement 
comme une nonne.

 

 

Les nuits d’araignées tranquilles


le souffle de Suzanne


s’emplit de chandelles,


tandis que la lanterne magique de ses yeux


continue de le chercher.


Et de sa voix de colibri, 


voix de somnambule,


elle appelle son mari perdu.


Il n’ y a pas de dents


à l’intérieur de ses mots.

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Martine Chardoux et Jacques Darras,


in, Revue « Inuits dans la jungle, N° 3


Le Castor Astral, In’Hui, Phi Editions, 2011


De la même autrice : 


Tiens ma robe (22/01/2015)


Voyageurs (22/02/2016)


Pour une jumelle qui n’a jamais eu de robe de soie (22/02/2017)
 

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