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Le bar à poèmes
28 janvier 2026

Walt Whitman (1819 – 1892) : Chanson du grand séquoia rouge / Song of the redwood-tree

 

 

 

Chanson du grand séquoia rouge

 

 

1

 

Une chanson de la Californie,


Prophétie pensée oblique, à respirer comme souffle d’air impalpable,


Danse de dryades pâlissant dans le lointain, danse d’hamadryades pâlissantes,


Chuchotement de voix oraculaire issue du ciel et de la terre,


Voix d’arbre majestueux disant la mort dans l’épaisse forêt des séquoias.

 

 

Mes frères adieu,


Adieu le ciel, adieu la terre, adieu vous, eaux avoisinantes,


Mon temps est achevé, mon terme est venu.

 

 

Sur le rivage du Nord,


Quelques pas en arrière du rivage aux grottes creusées dans la barrière des 


     rochers,


Dans l’air imprégné du sel de la mer qui baigne la région de Mendocino,


La houle à voix grave et brumeuse faisant un accompagnement de fond,


Cependant que l’attaque grinçante des haches abattues par des bras musclés


     résonne comme une musique,


Là, dans la dense pénombre de la forêt, profondément entamé par la langue 


     acérée des haches,


J’ai entendu la chanson de mort chanté par le puissant arbre.

 

 

Les bûcherons n’ont rien entendu pas plus que n’ont renvoyé écho leurs 


     cabanes,


Les attelages aux oreilles vives, les manœuvres maniant les chaînes ou les


     vérins n’ont pas entendu, 


N’ont pas entendu les esprits de la forêt sortis de leurs cachettes millénaires 


     pour se joindre au refrain,


Mais moi du fond de l’âme, ah ! comme j’ai bien tout entendu !

 

 

Entendu son murmure émanant de ses myriades et feuilles,


Glissant du haut de sa cime culminant à deux cent pieds de haut,


Sortant du cœur du tronc robuste, des branches robustes, de dessous l’écorce


     épaisse d’un pied, 


Entendu ce chant scandé par les saisons et par le temps, cette chanson du futur


     tout aussi bien que du passé

 

 

Ô toi ma vie muette


Et toutes mes innocentes et vénérables joies,


Joies pérennes de ma vie vaillante à travers les pluies et les soleils de tant 


     d’étés


A travers les neiges blanches, les nuits, les vents sauvages ;


Ô vous les grandes joies patientes et rugueuses, joies fortes de mon âme non


     connues de l’homme


(Car je sais que j’ai une âme qui me correspond, sais que j’ai une conscience


     et une identité moi aussi,


Sais que toutes les montagnes, tous les rochers, la terre entière ont une âme)


Joies de la vie qui m’est allouée à moi et mes frères,


Notre temps, notre terme est accompli.

 

 

Mais nous ne nous résignerons pas lugubrement me frères en majesté,


Nous qui avons noblement parcouru notre durée ;


Calmes de toute la sagesse sereine de la Nature, de son infinie modestie 


     heureuse,


Nous accueillerons ce jour pour quoi nous avons œuvré héroïquement jadis,


Et quitterons la scène pour d’autres.

 

 

D’autres qu’annoncent depuis longtemps les prédictions,


Race plus orgueilleuse promise à son tour à un noble parcours,


Pour qui nous abdiquerons, notre image en eux, ô rois de la forêt !


En eux les mêmes ciels et nuages, les mêmes pics, Shasta et Névadas,


Les mêmes parois vertigineuses, la même amplitude de chaînes, les mêmes


     vallées, Yosemite tout au loin,


Profondément absorbées, assimilées.

 

 

Puis le chant franchit un degré,


Devint plus orgueilleux, plus extatiques encore,


Comme si les héritiers, les divinités de l’Ouest


Joignaient le chœur dans leur registre magistral.

 

 

Ni couleur blanc exsangue comme par les fétiches de l’Asie


Ni couleur rouge sang comme au vieil abattoir des dynasties européennes


(Aire des complots sanglants, des trônes autour desquels traîne le parfum


     vieux des guerres et des échafauds)


Mais nées du long travail d’enfantement de l’innocente Nature, puis 


     paisiblement façonnées par elle,


Nos terres vierges, nos terres du rivage de l’Ouest,


Les voici pour vous, l’empire nouveau de l’émergence de l’homme nouveau


Depuis longtemps promis, nous vous les remettons, nous vous les dédions.

 

 

Vous profonds vouloir occultes,


Toi humanité spirituelle commune, but absolu, qui trouves un équilibre en toi-


     même et fais et ne subis plus les lois,


Toi féminité divine, maîtresse et source absolue, d’où procèdent la vie et 


     l’amour, et tout ce que donne et la vie et l’amour.


Toi indétectable essence morale de l’ample matière ingrédiente de l’Amérique


(oeuvrant siècle après siècle dans la mort comme dans la vie),


Toi qui parfois à notre insu mais parfois notre su, modèles authentiquement le 


     Nouveau Monde et l’ajustes au Temps et à l’Espace,


Toi secrète volonté nationale au fond de tes abîmes, cachée mais toujours en 


     éveil,


Vous objectifs passés ou présents poursuivis d’une même ténacité parfois sans 


     être connus de vous-mêmes,


Jamais déviés par les erreurs passagères, les perturbations superficielles,


Vous, matrices immortelles, universelles de la vie, au fond de toutes les 


     croyances, des arts, des statuts, des littératures,


Venez vous établir durablement, construire vos demeures chez nous, 


     l’intégralité de ces régions des rivages de l’Ouest


Sont à vous, nous vous les remettons, les dédions.

 

 

Car l’homme de votre race, votre si caractéristique race,


Acquerra force, douceur et grande taille dans sa croissance sur ce sol, 


     culminant en proportion de la nature,


Gravira les purs espaces sans frontière, ne rencontrant l’obstacle d’aucun mur


     ou d’aucun toit.


Eclatera de rire avec la tempête et le soleil, connaîtra la joie, acquerra 


     l’endurance longue,


Prendra soin de lui-même, s’ouvrira spontanément (sans prêter attention aux 


     formules étrangères, accomplira son temps,


Avant de choir dans l’utilité inaperçue,


Avant de servir dans la disparition.

 

 

Ainsi donc, sur la côte du Nord,


Au milieu des cris des conducteurs d’attelage, du cliquetis des chaînes, de la


     musique des haches bûcheronnes,


Au milieu de la chute des troncs, des branches, fracas suivi d’un cri étouffé


     puis d’une plainte,


Se formulèrent ces paroles émanant du grand séquoia rouge, émanant eût-on


     dit des bruissantes voix extatiques du fond des âges,


Emanant d’invisibles dryades vieilles comme les siècles, chantant dans leur 


     retraite,


Au moment de quitter leurs recoins forestiers, leurs sanctuaires montagnards,


De la chaîne Cascade jusqu’au Wasatch ou l’Idaho très loin, ou l’Utah,


Au moment de céder aux divinités du moderne demain.


Et le choeur de leurs observations, leurs visions de la prochaine humanité, des


     figures de son établissement,


Retinrent mon oreille dans les bois de Mendocino.

 

 

2


L’étincelant cortège d’or de la Californie,


Son spectacle riche et coloré en drames, ses terres amples et ensoleillées,


Son immensément longue étendue variée, depuis le détroit de Puget jusqu’au


     Colorado au Sud,


Ses terres baignées dans un climat de douceur, de vigueur inégalées, vallées ou


     paroi des montagnes,


Ses champs longuement préparés pat les jachères de la Nature, les cycles non


     divulgués de sa chimie,


La pesante, la lente marche des siècles sur les sols vierges inoccupés et 


     mûrissant, cependant que les filons miniers se formaient par-dessous,


Et puis c’est le Nouveau qui débarque enfin, qui assume et prend possession,


Une besogneuse race affairée s’établit, s’organise dans tous les coins,


Arrivent des vaisseaux de tous les ports de la terre ronde, partent d’autres


     vaisseaux pour toutes les destinations de la terre ronde.


La Chine, l’Inde, l’Australie ou les mille îles paradis du Pacifique,


Cités populeuses, inventions nouvelles, vapeurs sur les fleuves, voies ferrées,


     fermes ayant le sens de l’épargne, outillage mécanique,


Le blé, la laine, les raisins, mais on cherche l’or jaune !

 

 

3


Tellement d’autres richesses encore en vous, sols de l’Ouest


(Nous n’avons parlé que des moyens, des outils, de la base de départ),


Oui, je vois en vous certitude pour l’avenir, la promesse de mille ans différée


     jusqu’à nous,


Promesse d’accomplissement pour notre espèce commune, notre race. 

 

 

Une société nouvelle enfin, aux proportions de la Nature,


Beaucoup plus qu’en vos pics, vos robustes arbres ancestraux, dans l’homme 


     de votre race !


Beaucoup plus qu’en votre or, vos vignes, ou même votre air vital, dans la 


     femme de votre race, oui !

 

 

Fraîchement débarqué dans un monde neuf pourtant prêt depuis si lo   ngtemps,


Le génie de la modernité, l’enfant du réel et de l’idéal que je vois,


Dégageant le sol pour l’humanité tout entière, Amérique, l’authentique héritier


     du passé grandiose


C’est le génie que je vois construisant un futur plus grandiose.

 

 


Traduit de l’anglais par Jacques Darras

 

In, Walt Whitman : « Feuilles d’herbes »

 

Editions Gallimard (Poésie), 2002

 

Du même auteur :

 

 Descendance d’Adam / Children of Adam (27/01/2015)

 

Chanson de moi-même / Song of myself (28/01/2017)

 

Drossé au sable / Sea - drift (25/07/2017)

 

Départ à Paumanok / Starting from Paumanok (28/01/2018)

 

Envoi / Inscriptions (28/01/2019)

 

Calamus (28/01/2020)

 

Salut au monde ! (28/01/2021)

 

Chanson de la piste ouverte /Song of the open road (28/01/2022)

 

Sur le bac de Brooklyn / Crossing Brookling ferry (31/07/2022)

 

La chanson du Grand Répondant - Notre antique feuillage /Song of the answerer / Our old feuillage (28/01/2023)

 

Chanson des joies / A song of joys (28/01/2024)


 
Chanson de la hache à large lame / Song of the broad-axe (28/01/2025)

 

 

Song of the Redwood-Tree         

 


1

 

A California song,


A prophecy and indirection, a thought impalpable to breathe as air,


A chorus of dryads, fading, departing, or hamadryads departing,


A murmuring, fateful, giant voice, out of the earth and sky,


Voice of a mighty dying tree in the redwood forest dense.

 

 

Farewell my brethren,


Farewell O earth and sky, farewell ye neighboring waters,


My time has ended, my term has come.

 

 

Along the northern coast,


Just back from the rock-bound shore and the caves,


In the saline air from the sea in the Mendocino country,


With the surge for base and accompaniment low and hoarse,


With crackling blows of axes sounding musically driven by strong arms,


Riven deep by the sharp tongues of the axes, there in the redwood


      forest dense,


I heard the mighty tree its death-chant chanting.

 

 

The choppers heard not, the camp shanties echoed not,


The quick-ear'd teamsters and chain and jack-screw men heard not,


As the wood-spirits came from their haunts of a thousand years to


      join the refrain,


But in my soul I plainly heard.

 

 

Murmuring out of its myriad leaves,


Down from its lofty top rising two hundred feet high,


Out of its stalwart trunk and limbs, out of its foot-thick bark,


That chant of the seasons and time, chant not of the past only but


      the future.

 

 

You untold life of me,


And all you venerable and innocent joys,


Perennial hardy life of me with joys 'mid rain and many a summer sun,

 


And the white snows and night and the wild winds;


O the great patient rugged joys, my soul's strong joys unreck'd by man,


(For know I bear the soul befitting me, I too have consciousness, identity,


And all the rocks and mountains have, and all the earth,)


Joys of the life befitting me and brothers mine,


Our time, our term has come.

 

 

Nor yield we mournfully majestic brothers,

 

We who have grandly fill'd our time,


With Nature's calm content, with tacit huge delight,


We welcome what we wrought for through the past,


And leave the field for them.

 

 

For them predicted long,


For a superber race, they too to grandly fill their time,


For them we abdicate, in them ourselves ye forest kings.'


In them these skies and airs, these mountain peaks, Shasta, Nevadas,


These huge precipitous cliffs, this amplitude, these valleys, far Yosemite,


To be in them absorb'd, assimilated.

 

 

Then to a loftier strain,


Still prouder, more ecstatic rose the chant,


As if the heirs, the deities of the West,


Joining with master-tongue bore part.

 

 

Not wan from Asia's fetiches,


Nor red from Europe's old dynastic slaughter-house,


(Area of murder-plots of thrones, with scent left yet of wars and


      scaffolds everywhere,


But come from Nature's long and harmless throes, peacefully builded thence,


These virgin lands, lands of the Western shore,


To the new culminating man, to you, the empire new,


You promis'd long, we pledge, we dedicate.

 

 

You occult deep volitions,


You average spiritual manhood, purpose of all, pois'd on yourself,


      giving not taking law,


You womanhood divine, mistress and source of all, whence life and


      love and aught that comes from life and love,


You unseen moral essence of all the vast materials of America, age


      upon age working in death the same as life,)


You that, sometimes known, oftener unknown, really shape and mould


      the New World, adjusting it to Time and Space,


You hidden national will lying in your abysms, conceal'd but ever alert,


You past and present purposes tenaciously pursued, may-be


      unconscious of yourselves,


Unswerv'd by all the passing errors, perturbations of the surface;


You vital, universal, deathless germs, beneath all creeds, arts,


      statutes, literatures,


Here build your homes for good, establish here, these areas entire,


      lands of the Western shore,


We pledge, we dedicate to you.

 

 

For man of you, your characteristic race,


Here may he hardy, sweet, gigantic grow, here tower proportionate to Nature,


Here climb the vast pure spaces unconfined, uncheck'd by wall or roof,


Here laugh with storm or sun, here joy, here patiently inure,


Here heed himself, unfold himself, (not others' formulas heed,)


here fill his time,


To duly fall, to aid, unreck'd at last,


To disappear, to serve.

 

 

Thus on the northern coast,


In the echo of teamsters' calls and the clinking chains, and the


      music of choppers' axes,


The falling trunk and limbs, the crash, the muffled shriek, the groan,


Such words combined from the redwood-tree, as of voices ecstatic,


      ancient and rustling,


The century-lasting, unseen dryads, singing, withdrawing,


All their recesses of forests and mountains leaving,


From the Cascade range to the Wahsatch, or Idaho far, or Utah,


To the deities of the modern henceforth yielding,


The chorus and indications, the vistas of coming humanity, the


      settlements, features all,


In the Mendocino woods I caught.

 

 


2

 

The flashing and golden pageant of California,


The sudden and gorgeous drama, the sunny and ample lands,


The long and varied stretch from Puget sound to Colorado south,


Lands bathed in sweeter, rarer, healthier air, valleys and mountain cliffs,


The fields of Nature long prepared and fallow, the silent, cyclic chemistry,


The slow and steady ages plodding, the unoccupied surface ripening,


      the rich ores forming beneath;


At last the New arriving, assuming, taking possession,


A swarming and busy race settling and organizing everywhere,


Ships coming in from the whole round world, and going out to the


      whole world,


To India and China and Australia and the thousand island paradises


      of the Pacific,


Populous cities, the latest inventions, the steamers on the rivers,


      the railroads, with many a thrifty farm, with machinery,


And wool and wheat and the grape, and diggings of yellow gold.

 

 


3

 

But more in you than these, lands of the Western shore,


(These but the means, the implements, the standing-ground,)


I see in you, certain to come, the promise of thousands of years,


      till now deferr'd,


Promis'd to be fulfill'd, our common kind, the race.

 

 

The new society at last, proportionate to Nature,


In man of you, more than your mountain peaks or stalwart trees imperial,


In woman more, far more, than all your gold or vines, or even vital air.

 

 

Fresh come, to a new world indeed, yet long prepared,


I see the genius of the modern, child of the real and ideal,


Clearing the ground for broad humanity, the true America, heir of


      the past so grand,


To build a grander future.

 

 

 

Leaves of Grass

 

David Mc Kay,Publisher, Philadelphia, 1891–92

 

 

Poème précédent en anglais :

 
Lawrence Ferlinghetti : Images d’un Monde En-Allé (5 -6) / Pictures of the Gone World (5 -6) (19/06/2026)

 

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