Dominique Grandmont (1941 -) : Il n’y a qu’à donner l’impression
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Dominique Grandmont © D. R.
Il n’y a qu’à donner l’impression que les trains passent tous les jours,
avec sur la vitre du compartiment d’autres vitres ou des arbres, et sur la voie
ceux-ci avec leurs casques jaunes et des cris qui ressemblent
au monde connu ou à une espèce de pont de fer mis en place,
jaune lui aussi au-dessus des chaînes et des planches. Il suffit
d’un mot, d’un nom d’emprunt ou de vêtements neufs entassés les uns sur les
autres,
d’une idée reprise au hasard ou d’un titre de livre
qui n’a jamais été écrit ou retrouvé dans des poubelles,
« mentir est leur métier », par exemple, ou parce qu’on était né sur les paupières
de la foudre,
ce qu’il restait de lumière encore aujourd’hui, mais répandu partout
comme s’il n’y avait plus que des jours comme les autres ,
ou à peine différents : balayeurs, laveurs de vitrines,
(plus tard le nom des bars, et les évènements),
avec les cheminées debout et le ciel comme un miroir vide,
et les toits et tout l’horizon, mais visibles au premier coup d’œil
comme si les paysages ne concernaient personne,
ni les noms ni les lieux car les regards aussi se remplissent et se vident,
ou les murs comme les écrans avec en sous-titre le sang
des réclames, et au vent le balancement des ampoules,
la sueur d’une vitre et les femmes à 80 francs
tout compris ou ne fût-ce qu’un oiseau pris dans le croisement des phares,
et la foule derrière qui avance, déclouée de son propre rêve,
(déjà libre, disait-il, et quand il vit ses épaules,
c’était cela, peut-être le feu des cigarettes qui s’allumèrent),
les hommes de là-bas avec leurs poings dressés
comme s’ils n’existaient aujourd’hui que pour vivre
et les arbres pour voir et les voix pour être entendues. Ceci
même sans la peur d’arriver, ou de se réveiller avec un visage qui ne ressemble
à rien (disait-il, ivres ou quoi retrouvés sous de la pluie brûlante,
d’autres vus le matin avec leurs souliers à la main
et le soir avec des menottes, ou n’importe quel épisode
de ce genre avec tous les détails émouvants), toutes sortes d’images d’alors,
les pigeons envolés d’une camionnette frigorifique
ou les yeux des têtes de mouton sanglantes enfermées dans des sacs en plastique,
placées ici comme pour mieux convaincre les incrédules, mises ici comme pour
faire reculer d’un pas l’apparence des choses. Il suffit
d’une minute encore, d’un drapeau tenu, d’une lutte
loyale avec toute la gamme des sentiments possibles,
ou parler d’innocence, fût-ce en face du crime,
toutes sortes d’images fusent-elles impossibles,
et toutes sortes de projets fussent-ils des miracles
comme si rien ne devait rester en deçà de la parole,
ni les cathédrales ruinées ni les chiens courants ni les bombes,
ni le soleil montré de face ou le plus beau poème du monde,
fût-il solide comme une table, fût-il certain, fût-il utile,
comme si tout ne commençait qu’avec le regard qu’on lance
avec les mêmes images pour montrer et les mêmes pour cacher ce qu’elles
montrent,
comme si tout ne commençait que lorsqu’on descend dans la rue.
Il suffit d’une pièce de monnaie pour que la chanson recommence,
pour que tout revienne à sa place et reprenne son poids et son rôle
comme avec l’arrivée soudain des motos lumineuses,
ou les mansardes, carrés jaunes dans le ciel noir,
et qu’on disait n’être qu’un jeu superbe et pathétique,
raison d’être ou réponse à trouver dans les petites annonces,
villes entières déchiquetées par la fureur publicitaire
et mots d’ordre lancés pour rattraper le temps perdu,
Il suffit sur un mur du scénario géant des ombres,
silhouettes dans les cafés, ou découpées sur les carrefours,
il suffit de cela, que malgré eux ils furent,
comme s’il n’y avait sur les visages rien d’autres que les visages,
ou comme si cela n’avait été qu’un prétexte
à être là, dans un métro ou ailleurs, comme ces passants surgis d’eux-mêmes
et qui vont descendre le chien ou qui reviennent avec du pain
sous le bras et qui marchent de leur propre pas sans faire attention à eux-mêmes
et qui se retournent entre les affiches
et l’heure est longue, belle et transparente comme des yeux qui nous regarderaient
sans nous voir
et dans la ville les lumières qui s’allument sont d’une intensité égale à celle du ciel
et les oiseaux qui trouent le ciel, noirs et profonds comme l’abîme,
sont comme des signaux lumineux dans la nuit qui va commencer.
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Pages blanches
Editeurs Français Réunis, 1975