Tomas Venclova (1937 -) : Le chant limitophe
Le chant limitrophe
Plus proche la frontière, et plus raide la colline de sable.
Rochers grisâtres, lichen rouillé, jaunisse et verdure,
toute couleur doit disparaître sous les coups de l’orage
et, comme dans les tropiques, la pluie va assourdir la nature.
L’air tourbillonne et se ride, l’aiguille de sapin scintille,
sous l’ellipse du lac terni la vase a largué ses chaînes,
et la nuit sonore, soudain fragmentée au-dessus des sentes,
incendie la peau comme une soudure autogène.
Plus proche la frontière, et plus sourde la lueur des éclairs.
Le ciel se répand. La chaîne des nuées s’érode sans effort.
Ainsi le cœur engourdi fait une couse avec le tic-tac
en se réjouissant, dirais-tu, de la victoire de l’horloge.
A la pénombre habitue tes yeux, inculque à l’oreille le silence.
Un chaos de pierre et de pluie dans les ornières s’ébat,
au bord du chemin une flaque fait mousser sa potasse,
la cuscute s’enroule au quartz, au feldspath, au mica.
Un « do » concentré supplante la polyphonie de l’orchestre,
sans même une syllabe le buisson ardent s’est éteint.
La boue étouffe les versants. L’eau jaillie d’une moraine
anéantit le larynx. Au fond de la rétine, aveuglement soudain.
A la nuit habitue tes yeux, accepte le blanc entre les sons.
Un moteur ronronne en plongeant dans le fleuve d’oubli.
Plus de phares allumés. Concentre-toi à fond
pour discerner dans le noir un orme au squelette blanchi.
Plus proche la limite, et plus la chambre étouffe,
tel un cumulus déchiré par les décharges. Le tulle
se change en vapeur trouant les vitres. En guise de porte,
un cadre branlant, et très faiblement trémule
le ruban d’un vieux magnéto.. A côté du verrou ouvert,
le chrome à peine visible du robinet, d’une poignée.
Les rayons se réfugient de ce côté-ci des murs,
entre la vitre à l’œil purulent et les paupières des volets.
Plus proche l’étoile, et plus noire la note anonyme.
Le vide absorbera le geste pétrifié de la musique,
l’heure de mort tend sa voile au-dessus de l’insomnie,
et plus longue que le souffle, la bande tourne sans réplique.
A la pause habitue ton regard, et l’ouïe gagnera à se perdre.
En écoutant la voix flétrie, plus rien ne te chagrine
et tu te sentiras comme chez toi – happé par un avenir
sans forme ni couleur, sans éclairs, sans pluie et sans ruines.
La voix a disparu, mais l’écho perdure dans la nuit,
bien qu’inaudible, buisson d’églantier dans un terrain vague :
que lui importe la vitre et le ciel, les collines bien alignées,
que lui importe la nuit aveugle où la zone frontalière s’ensable !
A l’absence habitue ton regard, au néant qui est son seul royaume.
Habitue l’oreille à l’écho qui s’arrache à l’espace sans air,
aux étoiles, aux forêts, à la nature indifférente, -
il n’a pas plus besoin de l’univers que d’un chant éphémère.
2001
Traduit du lituanien par Henri Abril
In, Tomas Venclova : « Le chant limitrophe »
Editions Circé, Strasbourg, 2013
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