Luc Decaunes (1913 - 2001) : Voyage
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Voyage
Si je dois retrouver la beauté sous l’orage
Si je dois fouiller la terre et le ciel dur
Pour découvrir ta beauté enfouie
Comme un diamant dans l’épaisseur des choses
Si je dois déchirer chaque flamme haletante
Pour d’entre les soies lacérées retenir
Ce qui seul de toi est brûlante image
Si je dois meurtrir ma chair et mes yeux
Risquer mon souffle et ma parole
Mon apparence d’homme et mon ombre de feu
Pour t’arracher des formes ruisselantes
Comme un cri chargé d’avenir
Alors il te faudra ajouter à ma force
Cette faiblesse immense que tu portes
Gerbe d’épées frissonnantes d’orgueil
Qui n’ont jamais blessé ta gorge sainte
Il te faudra me donner cette force
Qui repose endormie dans ton cœur nocturne
Et me remettre comme un couteau sacré
Ton goût mortel de l’espérance
Ou ce rêve sans nom sans forme sans figure
Que tu t’es lentement forgé
Depuis les jours brûlants de ton enfance
Jusqu’à cette journée d’adieu.
Je suis parti à la recherche de toi-même
Le vent la mer m’ont emporté
La terre m’a serré d’une étreinte sévère
L’air dévorant m’a sacré chevalier.
Si je dois découvrir ta beauté sous le monde
Comme une hache enterrée dans un champ
Si je dois retrouver la raison de ce monde
C’est bien là le chemin qu’il me fallait reprendre
C’est du côté du Temps que je dois me tourner.
Au-dessus des collines brûle une grande lumière
Chaude et blonde comme au soleil couchant
Le ciel est vert et transparent la vieille terre
Vibre d’un chant de connaissance solennelle
La terre est vierge et les odeurs nouvelles
L’eau de haute-montagne nous attend.
La beauté est présente en ce monde
Statue désignée par des couteaux hurlants
La beauté germe dans ce monde
Blé limpide de l’espérance
Sur un sol qu’a nourri le sang
Visage dur visage aride
Derrière tant de formes vides
Qui le cachaient brutalement.
Au-delà des collines
Là où s’enfonce la vallée solitaire
Là où le pas de l’homme ne retentit plus
Pour un été inutile et beau
Pour un été de douces chaleur et d’attente
La beauté surgit dans les mains sauvages
Dans le cœur sauvage
Dans l’air dépouillé
La beauté s’élève et brille à jamais.
Une beauté pour personne
Et pour rien
je suis parvenu au terme du voyage
Je regarde l’air vierge et le rocher désert
Je suis seul à les voir
Et de tant d’abandon de tant de décombres
Tu jaillis ô seule
Fermant cet horizon cruel qui te ressemble
Fermant cet horizon cruel qui te ressemble
Toi dont j’ai découvert la beauté sous ma vie
Comme un buisson de neige au cœur blanc de l’été.
Que la lumière reste au-delà des collines
Tel le sourire d’un visage
Que la mort a transpercé
Que cette lumière soit une promesse
Un serment juré entre amis
Dans la si légère tristesse
D’espoir et de fidélité
Lorsque le cœur allant cesser de battre
Regarde la joie reposer
Comme une joue dans le lin rayonnant
Ou comme une fraîche musique
Juste lisse et permanente
Au bord du soir qui ne finira pas.
10 mars 1943
Raisons ardentes
Editions La Renaissance du livre, Bruxelles, 1963
Du même auteur :
Gloire de l’été (26/10/2015)
Entre Ménerbes et lumières (26/10/2016)
Parler se fait rare (26/10/2017)