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Le bar à poèmes
27 décembre 2025

Luc Decaunes (1913 - 2001) : Voyage

 

 

 

Voyage

 


Si je dois retrouver la beauté sous l’orage


Si je dois fouiller la terre et le ciel dur


Pour découvrir ta beauté enfouie


Comme un diamant dans l’épaisseur des choses


Si je dois déchirer chaque flamme haletante


Pour d’entre les soies lacérées retenir    


Ce qui seul de toi est brûlante image


Si je dois meurtrir ma chair et mes yeux


Risquer mon souffle et ma parole


Mon apparence d’homme et mon ombre de feu


Pour t’arracher des formes ruisselantes


Comme un cri chargé d’avenir

 

 

Alors il te faudra ajouter à ma force


Cette faiblesse immense que tu portes


Gerbe d’épées frissonnantes d’orgueil


Qui n’ont jamais blessé ta gorge sainte


Il te faudra me donner cette force


Qui repose endormie dans ton cœur nocturne


Et me remettre comme un couteau sacré


Ton goût mortel de l’espérance


Ou ce rêve sans nom sans forme sans figure


Que tu t’es lentement forgé


Depuis les jours brûlants de ton enfance


Jusqu’à cette journée d’adieu.


Je suis parti à la recherche de toi-même


Le vent la mer m’ont emporté


La terre m’a serré d’une étreinte sévère


L’air dévorant m’a sacré chevalier.

 

 

Si je dois découvrir ta beauté sous le monde


Comme une hache enterrée dans un champ


Si je dois retrouver la raison de ce monde


C’est bien là le chemin qu’il me fallait reprendre


C’est du côté du Temps que je dois me tourner.

 

 

Au-dessus des collines brûle une grande lumière


Chaude et blonde comme au soleil couchant


Le ciel est vert et transparent la vieille terre


Vibre d’un chant de connaissance solennelle


La terre est vierge et les odeurs nouvelles


L’eau de haute-montagne nous attend.

 

 

La beauté est présente en ce monde


Statue désignée par des couteaux hurlants


La beauté germe dans ce monde


Blé limpide de l’espérance


Sur un sol qu’a nourri le sang

 

 

Visage dur visage aride


Derrière tant de formes vides


Qui le cachaient brutalement.

 

 

Au-delà des collines


Là où s’enfonce la vallée solitaire


Là où le pas de l’homme ne retentit plus


Pour un été inutile et beau


Pour un été de douces chaleur et d’attente


La beauté surgit dans les mains sauvages


Dans le cœur sauvage


Dans l’air dépouillé


La beauté s’élève et brille à jamais.

 

 

Une beauté pour personne 


Et pour rien


je suis parvenu au terme du voyage


Je regarde l’air vierge et le rocher désert


Je suis seul à les voir


Et de tant d’abandon de tant de décombres


Tu jaillis ô seule


Fermant cet horizon cruel qui te ressemble


Fermant cet horizon cruel qui te ressemble


Toi dont j’ai découvert la beauté sous ma vie


Comme un buisson de neige au cœur blanc de l’été.

 

 

Que la lumière reste au-delà des collines


Tel le sourire d’un visage


Que la mort a transpercé


Que cette lumière soit une promesse


Un serment juré entre amis


Dans la si légère tristesse


D’espoir et de fidélité


Lorsque le cœur allant cesser de battre


Regarde la joie reposer


Comme une joue dans le lin rayonnant


Ou comme une fraîche musique


Juste lisse et permanente


Au bord du soir qui ne finira pas.

                                                                10 mars 1943

 

 


Raisons ardentes


Editions La Renaissance du livre, Bruxelles, 1963

 


Du même auteur :


Gloire de l’été (26/10/2015)


Entre Ménerbes et lumières (26/10/2016)


Parler se fait rare (26/10/2017)
 

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