Narint (1780 – 1810) : Complainte à l’embouchure du Mékong
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Complainte à l’embouchure du Mékong
Voici la lune qui s‘éteint et les astres qui disparaissent,
Leur clarté s’atténue comme la lampe vacillante d’une lampe.
Comme la flamme qui s’en va, j’ai quitté en cachette ma jeune amie.
Dormait-elle ? était-elle éveillée ? Triste ou inquiète ?
Dans notre chambre la dernière fois.
Voici le crépuscule, est-ce le nuit encore où le jour ?
Je suis éveillé gardant mes yeux et mon esprit dans un songe confus.
Huitième veille ? On frappe la cloche. Où suis-je ?
Les heures du jour ont remplacé les heures de nuit.
Je ne sais que faire, je me lève et je marche.
Mékong ! Je n’ai pas entendu le tambour résonner,
Seuls mes doigts vibrent en martelant ma poitrine,
Gonflée presque autant que la peau d’un tambour.
Mais tandis que personne ne frappe le tambour,
Je frappe ma poitrine de désespoir en pensant à elle !
Nous quittons l’embouchure de la rivière et l’eau qui nous entoure
est éblouissante dans la mer immense, on y voit des vagues et des veines.
Hélas, je l’ai quittée ! Mieux vaudrait me jeter au milieu des flots !
Le bruit vivant de l’océan est comme exubérant de joie,
Les vagues déferlent et se déroulent avec un bruit qui porte au loin.
De même dans mon cœur le mal grossit et s’enfle à l’unisson de la mer
Et de mes lèvres un cri s’échappe. Oh ! je pleure et le golfe est empli d’un
joyeux tumulte !
A Ban-Lem, presqu’ile aiguë, notre barque tourne et pénètre dans le canal.
Ce nom me fait souvenir de ton regard aigu, pointu comme une flèche qui
perçait mon cœur, oh ! le brisait à mort.
Et maintenant tu ne peux plus me percer de ton regard,
Il faut que tu attendes et que tu reposes tes yeux !
Nous voici à P’héchaburi ; les chefs de l’armée font l’inspection
Et puis lèvent les troupes pour aller par vois de terre au sud,
Les étendards d’or claquent au vent, appelant les soldats.
Et moi, je pense au goût de l’amour qui est encore dans mon cœur.
A l’heure propice, l’armé sort de la ville, rapidement avec les canons.
Nous atteignons Cha’ Am Cha Um, obscurcissement de la voute céleste !
Plein de toi, mon esprit s’obnubile comme le ciel qu’un nuage dérobe !
Ou la montagne de Cha Um s’assombrirait-elle de chagrin
Ou bien le ciel serait-il obscurci par la fièvre en apprenant que tu es triste ?
Le soleil a quitté le ciel, des gouttes de pluie rendent l’air humide, des fleurs
de ramp’hay le parfum est proche.
Ton parfum viendrait-il en flottant me rejoindre ?
Mais comment questionner les arbres. ?
Ils sont muets, les bois n’ont point de langue !
A T’hap Tay, l’armée campe dans la forêt qui lui sert de demeure.
Loin de toi, je vais me coucher, avec la lune comme torche, le cœur triste
jusqu’à la mort.
La forêt est notre demeure, les arbres sont notre maison !
Pendant la nuit, les gongs se répondent entre eux et m’effrayent.
On frappe les tambours de bois, on ranime les feux d’où sortent les flammes
claires.
L’amour garde mon cœur éveillé comme la garde autour du camp
et les coups de gong pour l’appel ont leur écho dans mon cœur.
J’avais coutume de dormir auprès de ton doux corps,
Me narines humaient ton parfum de reliquaire doré.
Nous étions tous deux très heureux, insouciants, as-tu oublié,
J’avais coutume d’approcher tes lèvres de mes lèvres,
Par de tendres paroles, je priais avec amour en t’attirant à moi.
Mon bonheur est, hélas, si loin maintenant !
Je compterai les mois et les années qui passeront !
Traduit du thaï par Pierre Schweisguth
in, « Eudes sur la littérature siamoise »
Adrien Maisonneuve éditeur,1951