Adam Zagajewski (1945 - 2021) : Les réfugiés
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AP/MARIJAN MURAT -
Les réfugiés
Courbés sous un poids,
parfois visible, parfois non,
ils peinent dans la boue
ou dans le sable du désert,
penchés, affamés,
des hommes silencieux aux caftans épais,
vêtus pour toutes les saisons
des vielles femmes, le visage froissé,
qui portent quelque chose, c’est un bébé, une lampe
- souvenir- ou la dernière miche de pain
Cela peut-être la Bosnie, aujourd’hui,
la Pologne en septembre 39, la France –
huit mois plus tard, Thuringe en 45,
Somalie ou Afghanistan, Egypte.
Il y a toujours une charrette, un landau au moins
remplis de trésors, (un édredon, une timbale en argent
et l’odeur de la maison qui s’évanouit rapidement),
une voiture sans essence abandonnée dans le fossé,
un cheval, (il sera trahi), la neige, beaucoup de neige,
trop de neige, trop de soleil, trop de pluie,
et cette oblique toujours, le corps penché
comme vers une planète autre, meilleure,
avec moins de canons, moins de neige, de vent,
moins d’Histoire (hélas, cette planète
n’existe pas, il n’y a que l’oblique).
Jambes lourdes,
le pas très lent, très lent,
ils vont dans le pays nulle part,
dans la ville personne
sur la rivière jamais
Traduit du polonais par Maya Wodecka et Catherine Mauge,
in :Adam Zagajewski : « Mystique pour débutants et autres poèmes »
Librairie Arthème fayard, 1999