Abdellatif Laâbi (1942 -) : Les signes sont là
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Les signes sont là
La mort
survenue la nuit
a fini de s’incliner
devant la vie
Ô lumière invincible
je suis encore là
à me tenir compagnie
à scruter
la bête curieuse du temps
*
Dans les yeux
le regard s’allume et s’éteint
Un moment
et le sablier éclate
D’où vient
ce parfum d’énigme ?
*
Ce qui descend du ciel
Ce qui monte de la terre
Les lignes de fuite
Le point de rencontre
Les mains s’égarent
sur les détails
du corps à naître
*
Derrière les nuages fous
il y eut ce rougeoiement
d’un soleil en gésine
Palmyre ou Volubilis ?
Je peins de mémoire
J’écris les yeux fermés
*
Il me faut une assise
peu importe dans quel élément
Si je pouvais trouver en l’homme
la fibre à laquelle m’agripper
Si ma tête
était moins lourde à porter
Si le verre
aidait vraiment à oublier
Si l’amour
s’avérait enfin prophétique
Et si la seule assise
n’était que dans le si...
*
Les signes sont là
et vous passez
revêtus
de la même tunique
des passions délavées
Ruines de l’âme
comme vous me semblez belles
sans ce crépuscule
qui dit son nom
*
Qui propose le chemin
et dicte les haltes
D’où vient
l’eau pétillante de la connaissance ?
Marcheurs impénitents
voyez comme la distance se creuse
entre vous et vos ombres
Les plus zélés d’entre vous
ne sont que des fuyards
et vos outres sont déjà vides
La soif
vous ouvrira peut-être les yeux
*
La terre est si patiente
Elle attend son chantre
qui tarde un peu
puis se présente
Beau flatteur
il se fait vite pardonner
C’est qu’il est un peu musicien
et peintre mettant la main à la pâte
avec des mots
qui connaissent le chemin du cœur
Le voici
entonnant avec des accents sincère
sa vieille antienne
que la terre fait semblant
d’entendre
pour la première fois
*
La vie s’ingénie
aux offrandes inestimées
et pour les recevoir de sa main
mieux vaut être averti
de l’intention
du code de la cérémonie
des ablutions morales
devant être accomplies
des mots de trop
- comme ces stupides merci –
de la délicatesse et du geste
et de la révérence digne
Et puis
au moment de se retirer
surtout ne pas se précipiter
comme ces vainqueurs qui n’ont pas d’autre hâte
que d’aller exhiber à la foule des frustrés
leur trophée
*
C’est une maison
qui m’est éphémère
que par la gravité de nos oublis
Même les objets
y ont acquis
une solide mémoire
et nous rendent la monnaie
de notre émerveillement
et émerveillement sincère
de notre part
il y a eu
*
C’est une maison
où nous avons reçu à profusion
la saveur et l’odeur des êtres
les couleurs tactiles des éléments
la beauté pudique des arbres
Nous y avons mangé de préférence
avec l’étranger
bu avec le commensal le plus désespéré
et veillé de nuit comme de jour
avec nos fantômes avisés
Nous y avons conçu les enfants libres
de nos rêves
Tout cela
en gardant une oreille suspendue à la porte
pour capter les pas hésitants
de l’inespéré
*
Qu’ai-je à demander
à l’aile déployée du temps
à la voile noire du navire fantôme
à la roue toujours véreuse
de la fortune ?
Ce que je tiens entre les mains
me suffit comme viatique
La seule coordonnée qui vaille
est ce segment de vie
tracé par le feu
qu’une vestale de ma connaissance
ne cesse d’alimenter
à ma grande joie
*
Dans ce creuset ardent
je campe
droit dans mes babouches
Le feu inspiré
se laisse gagner par a brise
A certains signes convenus
il fait de nouveau printemps
A certaines fragrances du souvenir
l’amour s’illumine
comme au jour glorieux de sa naissance
*
Tempête amie
accorde-toi
accorde-moi une accalmie
Le havre est en vue
Je te livre mon flanc et mes aisselles
Les deux raisins secs de ma poitrine
Je te confie mon luth et ma flûte
Joue de moi à ta convenance
Ecoute-moi que je t’écoute
Le poème
par tant de prévenances alléché
s’éclaircit la voix
et sans plus de manière
donne le la
*
Le poème
s’il y a poème
étonnera toujours
- c’est la moindre des choses –
Il s’en va de même de sa sœur
la liberté
Tenez !
a-t-elle seulement un visage ?
La question n‘est pas surfaite
On aimerait pouvoir la reconnaître
même si l’on était plongé
dans je ne sais quel cercle de l’enfer
S’assurer qu’elle a pu sourire à d’autres
en des époques lointaines
et sourira à d’autres encore
dans un plus lointain avenir
La saluer au passage
d’un clignement des cils de l’œil
qui ne s’est pas éteint
L’accompagner avec l’ultime lueur
de la pupille qu’elle a enflammée
quand on y avait cru
dur comme fer
*
Heureusement que les écrits sont là
pour que l’on n’ait pas à se répéter
ou chercher à convaincre l’incrédule
Exutoires et portefaix
ils nous permettent de souffler
le temps qu’une nouvelle inquiétude
se dresse
et mette un terme à l’accalmie
Heureusement que les écrits restent
ne serait-ce qu’un moment
Et maintenant
tempête amie
quand tu voudras
Ecris la vie
Editions de la différence, 2005
Du même auteur
:
« Emmurée… » (12/04/2015)
« Je m’en irai… » (12/04/2016)
« Tu te souviens… » (12/04/2017)
Deux heures de train (12/04/2018)
J’aurai aimé t’emprunter tes yeux (12/04/2019)
« Ma femme aimée... » (12/04/2020)
Une maison là-bas (18/09/2023)
Ruses de vivant (18/09/2024)