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Le bar à poèmes
18 septembre 2025

Abdellatif Laâbi (1942 -) : Les signes sont là

 

 

Les signes sont là

 


La mort


survenue la nuit


 a fini de s’incliner


devant la vie


Ô lumière invincible


je suis encore là


à me tenir compagnie


à scruter


la bête curieuse du temps

 

 

*


Dans les yeux 


le regard s’allume et s’éteint


Un moment


et le sablier éclate


D’où vient


ce parfum d’énigme ?

 

 

*


Ce qui descend du ciel


Ce qui monte de la terre


Les lignes de fuite


Le point de rencontre


Les mains s’égarent


sur les détails


du corps à naître

 

 

*


Derrière les nuages fous


il y eut ce rougeoiement


d’un soleil en gésine


Palmyre ou Volubilis ?


Je peins de mémoire


J’écris les yeux fermés

 

 

*


Il me faut une assise


peu importe dans quel élément


Si je pouvais trouver en l’homme


la fibre à laquelle m’agripper


Si ma tête


était moins lourde à porter


Si le verre


aidait vraiment à oublier


Si l’amour


s’avérait enfin prophétique

 

 

Et si la seule assise 


n’était que dans le si...

 

 

*


Les signes sont là


et vous passez 


revêtus


de la même tunique


des passions délavées


Ruines de l’âme


comme vous me semblez belles


sans ce crépuscule 


qui dit son nom

 

 

*


Qui propose le chemin


et dicte les haltes


D’où vient 


l’eau pétillante de la connaissance ?


Marcheurs impénitents


voyez comme la distance se creuse


entre vous et vos ombres


Les plus zélés d’entre vous 


ne sont que des fuyards


et vos outres sont déjà vides


La soif


vous ouvrira peut-être les yeux

 

 

*


La terre est si patiente


Elle attend son chantre


qui tarde un peu


puis se présente


Beau flatteur


il se fait vite pardonner


C’est qu’il est un peu musicien


et peintre mettant la main à la pâte


avec des mots


qui connaissent le chemin du cœur


Le voici


entonnant avec des accents sincère


sa vieille antienne


que la terre fait semblant


d’entendre


pour la première fois

 

 

*

La vie s’ingénie 

 

aux offrandes inestimées


et pour les recevoir de sa main


mieux vaut être averti

 

de l’intention


du code de la cérémonie


des ablutions morales


devant être accomplies


des mots de trop 


 - comme ces stupides merci –


de la délicatesse et du geste


et de la révérence digne


Et puis


au moment de se retirer


surtout ne pas se précipiter


comme ces vainqueurs qui n’ont pas d’autre hâte


que d’aller exhiber à la foule des frustrés 


leur trophée

 

 

*


C’est une maison


qui m’est éphémère


que par la gravité de nos oublis


Même les objets 


y ont acquis


une solide mémoire


et nous rendent la monnaie


de notre émerveillement


et émerveillement sincère


de notre part


il y a eu

 

 

*


C’est une maison


où nous avons reçu à profusion


la saveur et l’odeur des êtres


les couleurs tactiles des éléments


la beauté pudique des arbres


Nous y avons mangé de préférence 


avec l’étranger


bu avec le commensal le plus désespéré


et veillé de nuit comme de jour


avec nos fantômes avisés


Nous y avons conçu les enfants libres


de nos rêves


Tout cela


en gardant une oreille suspendue à la porte


pour capter les pas hésitants 


de l’inespéré

 

 

*


Qu’ai-je à demander


à l’aile déployée du temps


à la voile noire du navire fantôme


à la roue toujours véreuse


de la fortune ?


Ce que je tiens entre les mains


me suffit comme viatique


La seule coordonnée qui vaille


est ce segment de vie


tracé par le feu


qu’une vestale de ma connaissance


ne cesse d’alimenter


à ma grande joie

 

 

*


Dans ce creuset ardent


je campe


droit dans mes babouches


Le feu inspiré


se laisse gagner par a brise


A certains signes convenus


il fait de nouveau printemps


A certaines fragrances du souvenir


l’amour s’illumine


comme au jour glorieux de sa naissance

 

 

*


Tempête amie 


accorde-toi 


accorde-moi une accalmie


Le havre est en vue


Je te livre mon flanc et mes aisselles


Les deux raisins secs de ma poitrine


Je te confie mon luth et ma flûte


Joue de moi à ta convenance


Ecoute-moi que je t’écoute


Le poème


par tant de prévenances alléché


s’éclaircit la voix


et sans plus de manière


donne le la

 

 

*


Le poème


s’il y a poème


étonnera toujours


- c’est la moindre des choses –


Il s’en va de même de sa sœur


la liberté


Tenez !


a-t-elle seulement un visage ?


La question n‘est pas surfaite


On aimerait pouvoir la reconnaître


même si l’on était plongé


dans je ne sais quel cercle de l’enfer


S’assurer qu’elle a pu sourire à d’autres


en des époques lointaines


et sourira à d’autres encore


dans un plus lointain avenir


La saluer au passage


d’un clignement des cils de l’œil


qui ne s’est pas éteint


L’accompagner avec l’ultime lueur


de la pupille qu’elle a enflammée


quand on y avait cru


dur comme fer

 

 

*


Heureusement que les écrits sont là


pour que l’on n’ait pas à se répéter


ou chercher à convaincre l’incrédule


Exutoires et portefaix


ils nous permettent de souffler


le temps qu’une nouvelle inquiétude


se dresse


et mette un terme à l’accalmie


Heureusement que les écrits restent


ne serait-ce qu’un moment


Et maintenant


tempête amie


quand tu voudras

 

 

 

Ecris la vie


Editions de la différence, 2005


Du même auteur

:
« Emmurée… » (12/04/2015)


 « Je m’en irai… »  (12/04/2016)


« Tu te souviens… » (12/04/2017)


Deux heures de train (12/04/2018)


J’aurai aimé t’emprunter tes yeux (12/04/2019)


« Ma femme aimée... » (12/04/2020)


Une maison là-bas (18/09/2023)


Ruses de vivant (18/09/2024)
 

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