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Le bar à poèmes
20 août 2025

Serge Essénine / Сергей Александрович Есенин (1895 – 1925) : Moscou des bouges / « Да! Теперь - решено. Без возврата... »

 

 

Moscou des bouges

 

 

C’est maintenant décidé sans retour !

 

J’abandonne mes champs familiers

 

Je n’entendrai plus alentour

 

Les feuillages ailés des peupliers.

 

Ma maison basse, sans moi, se recroqueville ;

 

Mon vieux chien, depuis longtemps, est mort.

 

Dans les rues sinueuses de cette ville

 

Je n’ai plus qu’à attendre mon sort.

 

 

 

Je t’adore, Moscou archaïque,

 

Bien que vieille et un peu décatie

 

Sur les coupoles de tes basiliques

 

Dort la splendeur rêveuse de l’Asie...

 

Et quand la nuit, la lune s’éclaire

 

Et qu’elle brille, le diable sait comment !

 

Je m’en vais la tête en bandoulière

 

Vers ma taverne, à pas pesants.

 

 

 

Cris et bruits dans ce sombre taudis,

 

Mais toute la nuit jusqu’au matin

 

Je trinque avec des bandits

 

Et je lis mes vers aux putains.

 

 

 

Mon cœur bat plus rapide et plus fort,

 

Et je titube dans mes discours :

 

« J’ai comme vous tiré le mauvais sort,

 

Je n’ai plus de chemin de retour.

 

Ma maison basse loin de moi se recroqueville

 

Mon vieux chien, depuis longtemps, est mort.

 

Dans les rues sinueuses de cette ville

 

Je n’ai plus qu’à attendre mon sort. »

 

Ils sont là, à se battre et à boire,

 

Au son de l’accordéon lancinant,

 

A maudire leurs malheurs, leurs déboires,

 

A évoquer la Moscou d’antan.

 

Et moi-même, la tête baissée,

 

Je barbouille mes yeux de vin,

 

Pour changer un instant mes pensées,

 

Pour brouiller mon regard devin.

 

Aujourd’hui, ils sont gais pour de vrai !

 

A plein bords alcool et vodka !

 

L’accordéoniste au nez effondré

 

Chante la Volga et la Tchéka.

 

Quelque chose de dur dans les regards,

 

D’insoumis dans leurs rudes discours...

 

Pitié pour ceux, dont un coup de hasard

 

A gâché la jeunesse pour toujours ?

 

Regrettent-ils d’Octobre les tempêtes,

 

Dont les bourrasques les ont trompés ?

 

Dans leurs bottes, d’une violence toujours prête

 

L’acier de leurs couteaux est trempé.ù sont-ils, ceux des grandes routes ?

 

Nos rayons les ont-ils éclairés ?

 

L’accordéoniste a eu sa déroute,

 

A la vodka il soigne ses plaies.

 

Non, il n’est pas de ceux qui plient,

 

Têtes brûlées d’un monde pourri

 

Ô Russie, ma pauvre Russie,

 

Mon asiatique pays !

 

 

 

Gaze, gaze, accordéoniste,

 

Roule la vague de tes doigts,

 

Chienne, viens boire, je suis triste, triste,

 

Je te dis, bois avec moi !

 

D’amour on t’a saoulée

 

Jusqu’au dégoût. Tu es là, veule

 

A m’éclabousser de ton regard bleu,

 

Veux-tu que je te casse la gueule ?

 

Ta place est dans un potager,

 

Epouvantail à corbeaux.

 

Jusqu’au foie vous m’avez rongé

 

Toi et ton sale troupeau !

 

Gaze, accordéon, vite, vite !

 

Bois, chienne, bois !

 

Moi, c’est plutôt l’autre qui m’excite,

 

La stupide aux gros nichons, là-bas.

 

Ah, j’en ai connu des gonzesses

 

Tant et plus.

 

Mais de ton espèce

 

Je n’en ai jamais vu.

 

Plus çà fait mal, plus çà claque,

 

Ici et là,

 

Tu voudrais, hein, que je claque.

 

Je n’en suis pas là !

 

De votre chiennerie,

 

J’en ai plein le dos...

 

Je pleure.. écoute... chérie

 

Pardon, pardon.

 

 

 

Chante, chante ! sur ta guitare

 

Que tes doigts dansent leur ronde.

 

M’engloutir dans cette orgie barbare,

 

O mon dernier ami de ce monde...

 

Peu importe qu’elle ruisselle

 

De bracelets, de bijoux, de satin !

 

Je cherchais le bonheur auprès d’elle

 

Et j’ai trouvé ma fin.

 

Pouvais-je savoir que l’amour c’est la peste ?

 

Pouvais-je savoir que l’amour c’est la mort ?

 

Elle est venue, d’un regard, d’un geste,

 

Du « voyou » elle a réglé le sort.

 

 

 

Chante, chante , Sandro, ouvre la porte

 

Anos folles violences d’antan.

 

Elle embrasse un autre, qu’importe,

 

Belle garce au regard d’enfant !

 

Non, attends, je ne puis la maudire

 

Non, attends, je ne puis l’insulter.

 

Laisse-moi, laisse-moi te dire...

 

Joue pour moi, frère, je vais chanter...

 

 

 

De mes jours la coupole rose brille...

 

Mon cœur de rêves d’or était plein

 

En ai-je embrassé de belles filles.

 

En ai-je peloté dans les coins.

 

Je connais cette vérité amère,

 

Gamin, j’en ai eu la primeur !

 

Rut des chiens excités, qui flairent

 

Une chienne en chaleur.

 

Alors pourquoi suis-je jaloux, de grâce ?

 

Dis, pourquoi, en suis-je malade ?

 

Notre vie, c’est un lit de passe,

 

Des baisers à la régalade.

 

Chante, chante, exagère, outre

 

Cette ronde endiablée de tes doigts

 

Mais, sais-tu, qu’ils aillent tous se faire foutre,

 

Ami, je ne mourrai jamais, moi !

 

 

 

 

Traduit du russe par Gabriel Arout

 

In, « Quatre poètes de la révolution »

 

Les Editions de Minuit, 1967

 

 

J’ai quitté mes steppes natales ;


C’est fini, fini sans retour,


Les feuilles des grands tilleuls pâles


Ne tinteront plus sur mes jours.

 

 

Oui, la maison sans moi se tasse,


Depuis longtemps, mon vieux chien dort ;


Dans les rues de Moscou, la mort,


Je le sais, me suit à la trace. 

 

 

J’aime cette ville pourtant,


Si décrépite, s’embourbant,


Ville où l’antique Asie somnole


Comme étalée sur ses coupoles.

 

 

Quand le croissant me paraît trop


Lumineux et qu’il m’ensorcelle,


Mes pas s’en vont vers mon bistrot


Toujours par la même ruelle.

 

 

Dans ce repaire, quel fracas !


Je bois, la nuit, dans des buées,


Avec des bandits la vodka,


Lis mes vers aux prostituées.

 

 

Mon cœur bat fort, mon mal s’aggrave...


M’oubliant, je dis pour finir :


« Comme vous, je suis une épave,


Sur mes pas pourquoi revenir ! »

 

 

Oui, la maison sans moi se tasse,

 


Depuis longtemps mon vieux chien dort ;


Dans les rues de Moscou, la mort,


Je le sais, me suis à la trace...

 


                                                             1922
    

Traduit du russe par Katia Granoff


In, « Anthologie de la poésie russe »


Editions Gallimard (Poésie), 1993


Du même auteur :


 La confession d’un voyou (21/08/2021)


Trente-six / Поэма о 36 (21/08/2022)


De Profondis quarante fois / Сорокоуст (21/08/2023)


Lettre à ma mère / Письмо матери (20/08/2024)

 

« Au revoir, ami... » / « До свиданья, друг мой... » (20/08/2026)

 

 

 

 


Да! Теперь - решено. Без возврата


Я покинул родные края.


Уж не будут листвою крылатой


Надо мною звенеть тополя.

 

 

Низкий дом без меня ссутулится,


Старый пёс мой давно издох.


На московских изогнутых улицах


Умереть, знать, сулил мне Бог.

 

 

Я люблю этот город вязевый,


Пусть обрюзг он и пусть одрях.


Золотая дремотная Азия


Опочила на куполах.

 

 

А когда ночью светит месяц,


Когда светит... чёрт знает как!


Я иду, головою свесясь,


Переулком в знакомый кабак.

 

 

Шум и гам в этом логове жутком,


Но всю ночь напролёт, до зари,


Я читаю стихи проституткам


И с бандитами жарю спирт.

 

 

Сердце бьётся всё чаще и чаще,


И уж я говорю невпопад:


- Я такой же, как вы, пропащий,


Мне теперь не уйти назад.

 

 

Низкий дом без меня ссутулится,


Старый пёс мой давно издох.


На московских изогнутых улицах


Умереть, знать, сулил мне Бог.


Poème précédent en russe :


Anna Akhmatova / Анна Ахматова : L’amour / Любовь (04/07/2025)

 

Poème suivant en russe :


Gavriil Batenkov / Гавриил Степанович Батеньков : L’ensauvagé / дичалый (31/10/2025)
 

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