Mamé Alan, épopée kurde (14ème siècle) : La fontaine de Qastal (2)
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La fontaine de Qastal
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Zin répondit : « Mamo, mon cœur souffre,
Tu ne veux rien entendre.
De tous temps, on nous a taxées d’infériorité, nous autres femmes
Les gens disent que la femme fut créée de la côte inférieure d’Adam, et qu’elle
cause la confusion et la honte de ses parents.
Viens, prends-moi par la main, mets-moi en croupe sur Bozé Râwan,
Suis le chemin de ton pays, la Cité d’Occident,
Et que ton cheval nous porte au terme du voyage.
Nous éviterons ainsi calomnies et médisances.
Nous n’aurons plus personne à craindre.
Le sang ne coulera pas par notre faute.
Et lorsque nous aurons atteint votre ville, la Cité d’Occident,
La nouvelle se répandra parmi les gens du pays :
Elle volera sur les lèvres des vieux et des jeunes,
On dira : « Il paraît que Mamé Alan est de retour,
Il rapporte un présent superbe, un morceau de roi,
Il ramène une fille de Djézira Botân ;
Elle s’appelle dit-on Zina Zédan ! »
Alors, Begli, ton frère fidèle jusqu’à la mort,
Rassemblera autour de moi toutes les filles et les femmes de la Cité d’Occident,
Elles diront : « voici qu’ils se marient ! » Elles nous couvriront de bénédictions,
Elles diront : « Puisque le destin le veut, qu’il en soit ainsi, que l’époux et l’épouse
soient bénis par les leurs ! »
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* *
Mam répondit : « Que maudit soit celui qui fonda votre misérable ville, et
maudites ses rues et ses ruelles !
Que maudites soient les pentes, les vallées qui l’entourent, et ses campagnes
et leurs canaux.
Qui s’attache à une femme en pâtit toujours.
Je te demande une bagatelle ; tu me places aussitôt au terme de l’aventure.
Chercherais-tu à m’éprouver par tes mensonges ?
Je t’ai dit : « Relève donc le coin de ton voile, découvre ton front candide et
tes yeux. »
Tends-moi une coupe d’eau ; peut-être éteindras-tu de la sorte le feu qui me
dévore le foi et les entrailles.
A la date fixée par Dieu, nous partirons, mari et femme. »
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* *
Zin répondit : « Mamo, mon cœur souffre,
Puisse ce qui m’arrive aujourd’hui par ta faute n’échoir à personne, giaour ou
musulman.
Ne t’ai-je pas dit que nous fûmes créées, nous autres femmes, de la dernière
côte d’Adam ; nous causons toujours le tourment des hommes.
Ceux qui nous touchent de près doivent garder la tête basse devant les gens.
Puisque tu ne veux-pas m’écouter.,
Et que nous devons mourir tous les deux par ta faute.
Viens, asseyons-nous côte à côte, au bord de la Fontaine de Qastal, près de l’eau
des Roses.
Mets pied à terre et laisse ton cheval errer librement dans la verte prairie.
Viens, genoux contre genoux, contemplons-nous l’un l’autre à satiété, chassons
le regret de nos cœurs.
Je crois que cela vaut mieux pour toi que de boire une coupe d’eau que te tendrait
ma main. »
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* *
Mam s’écria : « Maudite, mon cœur est en désarroi
Depuis une heure que tu parles, tes discours m’ont chassé la raison de la tête.
Nous asseoir, ensemble, genoux contre genoux, comme tu le proposes,
N’est en aucun lieu digne d’un prince ou d’un roi ! »
« Que t’avais-je dit ? Retourne-toi, regarde vers Djézira Bôtan,
Il ne reste plus dans la ville ni grands ni aghas.
Tous sont montés sur les terrasses de leurs palais et de leurs résidences, ils sont
assis sur des escabeaux.
Tu cries que la fontaine de Qastal est très loin et qu’on ne peut nous apercevoir,
Or, tous ont les yeux aux jumelles,
Ils observent le groupe des jeunes filles entourant la fontaine.
Si quelqu’un nous aperçoit dans cette posture,
Nous serons couverts de honte. »
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Traduit du kurde par Roger Lescot
In, « Textes kurdes. II »
Institut Français, Beyrouth, 1942
Du même auteur : La fontaine de Qastal (1) (18/07/2024)