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Le bar à poèmes
28 février 2022

Constantin Batiouchkov / Константин Николаевич Батюшков (1787 – 1835) : A Dachkov

batyushkov_konik[1]

 

 

A Dachkov

 

 

 

Ami, j’ai vu sur la mer tragique

 

Du mal ; comme un fléau du ciel,

 

La guerre et son brasier cruel,

 

Les actes d’ennemis, iniques ;

 

Les riches en de longues files,

 

Déguenillés, fuyant de peur ;

 

Et les mères quitter leur ville

 

Tout en laissant couler des pleurs.

 

Elles serraient désespérées,

 

Leur nourrisson contre leur sein ;

 

Je les ai vues sur les chemins,

 

Défaites, pâles, éplorées,

 

Fixant d’un regard aux abois

 

Le ciel en feu. L’âme affligée,

 

Je fis, à pied, ton tour trois fois,

 

Ô capitale ravagée !

 

Trois fois j’arrosai de mes pleurs

 

Parmi les tombes, les ruines,

 

Les restes saints de sa splendeur,

 

De palais, des églises divines.

 

J’ai vu des décombres épars ;

 

Sur les rives, des corps en masses ;

 

Des indigents aux tristes faces,

 

Partout s’offraient à mes regards.

 

Ah ! mon ami, mon camarade,

 

Tu me demandes de chanter

 

En de plaisantes sérénades

 

La joie, l’amour et la gaieté !

 

En regardant Moscou brûlante,

 

Devant ces combats et ces maux,

 

Tu voudrais qu’à présent je chante

 

Sur un paisible chalumeau !

 

Que je conte la belle histoire

 

D’Armide et de Circé, parmi

 

Les tombes fraîches des amis

 

Qui sont tombés au chant de gloire ?

 

Le jour où j’aurais oublié

 

Moscou, trésor de ma patrie,

 

Que ma voix douce à l’amitié,

 

Se taise à tout jamais tarie !

 

Car, tant que sur le champ d’honneur

 

Vengeant la cité des ancêtres,

 

Je n’aurai pas livré mon cœur

 

Et mon amour, et tout mon être ;

 

Tant qu’avec des héros blessés

 

Je n’offrirai pas ma poitrine

 

Aux ennemis en rangs pressés

 

Jusqu’à ce jour je m’obstine

 

A demeurer comme étranger

 

A des chants tendres et légers.

 

1813

 

 

 

Traduit du russe par Katia Granoff

 

In, « Anthologie de la poésie russe »

 

Editions Gallimard (Poésie), 1993

 

 

 

A Dachkov

 

 

Ami, j’ai vu ces flots du mal,

 

Ce Dieu aveuglé de colère,

 

Ce déchainement animal

 

De l’ennemi et de la guerre.

 

J’ai vu les riches par milliers

 

S’enfuir en loques misérables,

 

J’ai vu les mères sans foyer,

 

Echevelées, méconnaissables !

 

Je les ai vus sur les chemins

 

Serrer leurs malheureux bambins :

 

Au désespoir, en larmes, elles

 

Fixaient dans une horreur mortelle

 

Le ciel cuivré de l’incendie.

 

Trois fois, tremblant, abasourdi,

 

J’ai visité les rues fumantes,

 

Les pauvres ruines, les tombeaux,

 

Trois fois mes larmes impuissantes

 

Ont arrosé leur saint repos

 

Où nos grands rois pour leur mémoire

 

Dressèrent leurs fameuses tours

 

Témoins de notre ancienne gloire

 

Et de la gloire de nos jours,

 

Où s’élevaient les monastères,

 

Ultime abri d’ermites saints,

 

Laissant les siècles délétères

 

S’évanouir en songes vains,

 

Où la richesse d’abondance,

 

Fruits de la paix et de l’effort,

 

Ornèrent de jardins immenses

 

Moscou, la ville aux dômes d’os –

 

Tout n’est que cendres, que pierrailles,

 

Cadavres nus amoncelés,

 

Mendiants en bandes affolées –

 

J’ai vu cela, et je défaille...

 

Toi, mon ami, tu m’expliquais

 

Qu’il faut chanter amour et fêtes,

 

Calme rustique, vie retraite

 

Et joie bruyante des banquets.

 

Pendant que le combat fait rage

 

Dans ma patrie en proie au feu,

 

Chanter les danses des villages,

 

Siffler dans le pipeau joyeux

 

Ou dire les intrigues fières

 

De nos Armides, nos Circés,

 

Parmi les tombes de nos frères,

 

Parmi les cris de nos blessés ?

 

Non, que succombe mon génie,

 

Ma lyre, chère à ceux qui m’aiment,

 

Sainte Moscou, si je t’oublie

 

En me cachant dans mes poèmes ! –

 

Aussi longtemps qu’au champ d’honneur

 

Pour ma patrie mise au supplice

 

Je n’aurai fait le sacrifice

 

De mon repos, de mon bonheur,

 

Aussi longtemps qu’avec ce brave,

 

Blessé glorieux de ses lauriers,

 

Je n’aurai vu, trois fois, les Slaves

 

S’ouvrir au feu des meurtriers,

 

O mon ami, que restent vains

 

Les jeux des muses, des Charites,

 

Et les sourires d’Aphrodite,

 

Et les bruyant éclats du vin !

 

                                                            1812

 

 

 

Traduit du russe par André Markowicz

 

In, André Markowicz : « Le Soleil d'Alexandre »

 

Editions Actes Sud, 2011

 

 

 

 

 

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