Bernart de Ventadorn (1125 – 1200) : « Le temps va et vient... / Lo tems vai e ven...
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Le temps va et vient et vire,
Par jours, par mois et par ans,
Et moi, las ! ne sais que dire,
Toujours même est mon désir,
Même toujours sans changer.
Je veux celle qu’ai voulu
Et dont jamais je n’eus plaisir.
Elle n’en perd point le rire,
A moi le dol et le dam.
Au jeu où elle m’invite
Deux fois serai le perdant.
Il est bien perdu, l’amour,
Qui s’adresse à l’insensible,
Si l’accord tôt ne se signe.
Et je devrais bien blâmer
De moi-même la raison.
Qui donc étant né de mère,
A perte voudrait servir ?
Si elle m’en châtie,
M’en doublerait la folie,
Puisque fou ne craint que coups !
Jamais plus ne chanterai,
Car mes chants ne valent guère,
Ni mes couplets ni mes airs,
Et quoique je fasse ou dise,
Ne récolte aucun profit,
Rien ne vient meilleurement.
Si la joie m’est au visage,
N’ai pas moins l’ennui au cœur.
Qui jamais fit pénitence
Avant même le péché ?
Plus la prie, plus elle est dure :
Qu’elle change de figure,
Où j’en viendrai au départ.
Ne faut-il pas qu’elle me vainque
Sous sa moindre volonté ?
Quel que soit son tort cruel,
Elle ira en repentance.
Comme le dit l’Ecriture :
« S’il est de bonne aventure
Un seul jour vaut mieux que cent. »
Jamais ne partirai d’elle,
Tant qu’aurai souffle de vie.
Quand l’épi a bien poussé
Qu’il balaie longtemps le ciel !
Et si elle a trop tardé,
Elle n’en sera blâmée
Si un jour me devient douce.
Ah, bon amour convoité,
Corps bien fait, si tendre si lisse,
Visage aux fraîches couleurs
Que Dieu créa de ses mains !
Toujours vous ai désirée
Et nulle autre ne m’attire,
D’autres amours je n’attends rien.
O Douce, bien avisée,
Celui qui vous fit si belle
M’accorde joie que j’attends !
Traduit de l’occitan par Georges Ribemont-Dessaignes
In, « Les Troubadours »
Librairie de l’Université de Fribourg / Egloff, 1946
Le temps va et vient et vire
par jours par mois et par ans
et moi hélas je ne sais que dire
toujours est même mon désir
il est le même et ne change
une je veux et j’ai voulu
dont jamais je n’ai joui
Pendant qu’elle ne perd pas le rire
à moi viennent douleur et mal
elle m’a fait entrer en un jeu
où je suis le perdant deux fois
car tel amour est perdu
qui n’est tenu que d’un côté
avant que ne se fasse entente
Je devrais dire du mal
de moi-même à juste raison
car n’est jamais née d’une mère
celle que j’ai tant servie en vain
et si elle ne s’en corrige pas
encore ma folie doublera
le fou n’a pas peur avant les coups
Je ne serai plus chanteur
ni de l’école d’Eble
car mon chant ne me sert guère
ni mes strophes ni mes mélodies
ni rien que je fasse ou dise
je ne vois rien qui me profite
aucune amélioration
Je fais apparence de joie
mais j’ai dans le cœur la peine
a-t-on jamais vu pénitence
faire avant le péché
plus je la prie plus elle m’est dure
si bientôt elle ne change
viendra la séparation
Pourtant c’est bien qu’elle me soumette
à toute sa volonté
si elle a tort ou retarde
bientôt elle aura pitié
ainsi le montre l’Ecriture
dans les affaires de bonheur
un seul jour peut valoir cent
Je ne la quitterai de ma vie
tant que je serai sauf et sain
après que le grain a germé
longtemps balancé la tige
et si elle ne se hâte
je ne la blâmerai pas
si plus tard elle s’amende
Ah bonne amour convoitée
corps fait bien svelte et poli
fraîche chair colorée
que Dieu forma de ses mains
toujours je vous ai désirée
que rien d’autre ne me plaît
d’autre amour je ne veux rien
Douce chose bien instruite
que celui qui vous a si bien faite
me donne la joie que de vous j’attends
Adapté de l’occitan par jacques Roubaud
in, « Les Troubadours. Anthologie bilingue »
Seghers éditeur, 1980
Le temps va et vient et vire,
Par jours, par mois et par ans,
Et moi, las ! ne sais que dire,
Toujours même est mon désir,
Toujours même sans changer,
J’aime celle qu’ai aimé
Dont onc n’eus jouissement.
Elle n’en perd point le rire,
A moi revient le dol et le dam.
Au jeu q’ell’ me fait jouer
Deux fois serai le perdant.
Il est bien perdu, l’amour,
Qui s’adresse à l’insensible,
Si l’accord tôt ne se fait
.................................................
Jamais plus ne chanterai,
Je renonce aux préceptes d’Ebbe,
Car mes chants ne valent guère,
Ni mes couplets ni mes airs,
Rien que je fasse ou que dise,
Le sais bien ne m’est profit,
Et ne vois pas de remède.
Si la joie m’est au visage,
Moult ai dans le cœur tristesse.
Vit-on jamais pénitence
Faire avant le péché ?
Plus la prie, plus m’est dure ;
Si sous peu ne s’améliore,
En viendrai au départir.
.......................................................
Las, bon amour convoité,
Corps bien fait, si tendre, lisse,
Visage aux fraîches couleurs
Que Dieu créa de ses mains !
Toujours vous ai désirée
Aucune autre ne me plaît,
D’un autre amour ne veux rien !
Douce dame, bien apprise,
Cil qui si gente vous forma,
Me donne joie que j’attends !
Adaptée de l’occitan par France Igly
In, « Troubadours et trouvères »
Pierre Seghers, 1960
Du même auteur :
« Quand naissent l'herbe fraîche... / « Can l'erba fresch'... » (13/02/2019)
« Quand voie l’alouette mouvoir... » / « Quan vei la lauzeta mover... » (13/02/2020)
« Chanter ne peut guère valoir... » / « Chantars no pot gaire valer... » (10/02/2022)
« Bien m’ont perdu là-bas... » / « Be m’an perdut lai... » (13/02/2023)
« Tant ai mon cœur rempli de joie... » / « Tant ai mo cor ple de joya... » (13/02/2024)
Lo tems vai e ven e vire
Per jorns, per mes e per ans,
Et eu, las ! no.n sai que dire,
C'ades es us mos talans.
Ades es us e no.s muda,
C'una.n volh e.n ai volguda,
Don anc non aic jauzimen.
Pois ela no.n pert lo rire,
E me.n ven e dols e dans,
C'a tal joc m'a faih assire
Don ai lo peyor dos tans,
(C'aitals amors es perduda
Qu'es d'una part mantenguda)
Tro que fai acordamen.
Be deuri' esser blasmaire
De me mezeis a razo,
C'anc no nasquet cel de maire
Que tan servis en perdo;
E s'ela no m'en chastia,
Ades doblara.lh folia,
que : fols no tem, tro que prem
Ja mains no serai chantaire
ni de l’escola n’Eblo,
que mos chantar no val gaire
ni mas voutas ni mei so ;
Ni res qu'eu fassa ni dia,
No conosc que pros me sia,
Ni no.i vei melhuramen.
Si tot fatz de joi parvensa,
Mout ai dins lo cor irat.
Qui vid anc mais penedensa
Faire denan lo pechat ?
On plus la prec, plus m'es dura;
Mas si'n breu tems no.s melhura,
Vengut er al partimen.
Pero ben es qu'ela.m vensa
A tota sa volontat,
Que, s'el' a tort o bistensa,
Ades n'aura pietat ;
Que so mostra l'escriptura :
Causa de bon'aventura
Val us sols jorns mais de cen.
Ja no.m partrai a ma vida,
Tan com sia saus ni sas,
Que pois l'arma n'es issida,
Balaya lonc tems lo gras ;
E si tot no s'es cochada,
Ja per me no.n er blasmada,
Sol d'eus adenan s'emen.
Ai, bon' amors encobida,
Cors be faihz, delgatz e plas
frescha chara colorida,
Cui Deus formet ab sas mas !
Totz tems vos ai dezirada,
Que res autra no m'agrada.
Autr' amor no volh nien !
Dousa res ben ensenhada,
Cel que.us a tan gen formada,
Me.n do cel joi qu'eu n'aten !
Poème précédent en occitan :
Peire Rogier : « En bon vers ne peut faillir... » / « Ges non puesc en bon vers fallir... » (25/11/2020)
Poème suivant en occitan :
Arnaut de Mareuil : « Dame, plus belle que ne sais dire... » / « Dona, genser qe no sai dir... » (13/03/2021)