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Le bar à poèmes
11 octobre 2017

Sylvia Plath (1932 – 1963) : Berck plage / Berck-plage

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Berck-Plage

 

I

 

C’est donc cela, la mer, cette immensité hors d’usage.

 

Le cataplasme du soleil ne peut rien contre ma brûlure.

 

 

 

Dans l’air fusent les couleurs électriques de sorbets

 

Puisés dans la glace par les mains gercées de filles blêmes.

 

 

 

Pourquoi est-ce si calme, que veux-t-on nous cacher ?

 

J’ai mes deux jambes et le sourire pour avancer.

 

 

 

Une épaisse couche de sable étouffe les vibrations ;

 

Elle s’étend sur des kilomètres et des kilomètres,

 

 

 

Et les voix flottent, immatérielles, diminuées de moitié.

 

Le regard vient heurter contre ces surfaces lisses

 

 

 

Qui renvoient comme un boomerang leur vision blesser l’œil

 

Faut-il s’en étonner si lui porte des lunettes noires ?

 

 

 

Faut-il s’en étonner s’il a opté pour une soutane ?

 

Ceux qui s’occupent de rassembler leur butin de sardines

 

 

 

Lui présentent la muraille de leur dos.

 

Ils manipulent les losanges vert et noir comme les morceaux d’un corps.

 

 

 

La mer aux serpents nombreux qui avait créé ces cristaux

 

Se retire en rampant et siffle longuement ses détresses.

 

 

II

 

Cette botte noire n’a aucune pitié pour personne

 

C’est le corbillard d’un pied mort,

 

 

 

Le noble pied mort et amputé de ce prêtre

 

Qui sonde maintenant le puits de son livre,

 

 

 

Le paysage en relief des caractères imprimés.

 

Des bikinis obscènes se cachent dans les dunes,

 

 

 

Des seins, des fesses : une confiserie

 

Dont les cristaux de sucre titillent la lumière,

 

 

 

Alors qu’une eau verte ouvre un œil

 

Malade de tout ce qu’il a englouti

 

 

 

Des bras, des jambes, des images, des cris. Derrière les bunkers de béton

 

Deux amants se décollent de leur étreinte.

 

 

 

Oh faïence blanche de la mer,

 

Que de soupirs ravalés, que de sel au fond de la gorge...

 

 

 

Et celui qui regarde, tremblant,

 

Tendu comme une longe étoffe

 

 

 

Entre une virulence immobile

 

Et une herbe touffue comme une toison pubienne.

 

 

III

 

Aux balcons de l’hôtel les choses brillent.

 

Les choses, les choses –

 

 

 

Des fauteuils roulants aux tubes d’acier, des béquilles en aluminium.

 

Et la grande douceur du sel. Pourquoi devrais-je marcher

 

 

 

Plus loin que le brise-lames jonché de coquillages ?

 

Je ne suis pas une infirmière serviable en blouse blanche,

 

 

 

Je ne suis pas un sourire.

 

Ces enfants cherchent quelque chose, ils lancent des cris, des hameçons,

 

 

 

Mais mon cœur est trop petit pour panser leur terrible faute.

 

Voici le flanc d’un homme : les côtes rouges.

 

 

 

Les nerfs qui jaillissent comme des arbres, et voici le chirurgien :

 

Son œil est un miroir –

 

 

 

Une facette de savoir.

 

Dans une des chambres, sur un matelas rayé,

 

 

 

Un vieil homme est en train de s’éteindre.

 

Sa femme qui pleure ne peut plus rien pour lui.

 

 

 

Où sont les pierres des yeux, jaunes et précieuses,

 

Et la langue, saphir de cendre.

 

 IV

 

Sa tête sur la dentelle semble un gâteau de noces.

 

C’est un être bien supérieur maintenant.

 

 

 

On se croirait devenu propriétaire d’un saint.

 

Les infirmières ne sont plus si belles sous leurs coiffes ailées ;

 

 

 

Leur teint s’est rembruni comme des gardénias qui roussissent.

 

On a roulé le lit au milieu de la pièce.

 

 

 

C’est donc cela être complet. C’est horrible.

 

Porte-t-il un pyjama ou une tenue de soirée

 

 

 

Sous ce drap collé à lui d’où sort son bec paisible,

 

Poudré de blanc immaculé ?

 

 

 

On lui a calé la mâchoire avec un livre, croisé les mains

 

Qui ne savent plus en serrer d’autres pour dire : au revoir, au revoir.

 

 

 

On a lavé les draps, ils volent dans le soleil

 

Et les taies d’oreiller retrouvent leur douceur.

 

 

 

C’est une bénédiction, c’est une bénédiction :

 

Le long cercueil de chêne clair comme du savon,

 

 

 

Les étranges porteurs, la date toute nue

 

Qui grave dans l’argent ses chiffres sans colère.

 

V

 

Le ciel s’est assombri, les collines comme les vagues d’une mer verte

 

Déroulent au loin leurs plis et dissimulent leurs creux,

 

 

 

Les creux où les pensées de l’épouse se bercent –

 

Barques pratiques et sans histoires,

 

 

 

Pleine de robes et de chapeaux, de vaisselle et de filles mariées.

 

Un rideau vacille à la fenêtre ouverte

 

 

 

Au salon de la maison de pierre,

 

Vacille et dégouline, cierge pitoyable.

 

 

 

Et c’est la langue du mort : souviens-toi, souviens-toi.

 

Il est si loin maintenant, et ses gestes passés

 

 

 

Figés autour de lui comme des meubles, un décor.

 

Et la pâleur se joint à la pâleur –

 

 

 

La pâleur des mains et des visages familiers,

 

La pâleur déployée des iris fiers,

 

 

 

Fleurs envolées vers le néant lointain : souvenez-vous de nous.

 

Les bancs vides de la mémoire veillent les pierres ;

 

 

 

Les dalles de marbre aux veines bleues, les Bocaux remplis de jonquilles.

 

C’est telle ment beau ici, c’est tellement reposant

 

 VI

 

 

Ces feuillages aux rondeurs incroyables des tilleuls ! –

 

Boules vertes en files impeccables, les arbres se rendent à l’église.

 

 

 

La voix du prêtre accueille le corps,

 

Lui parle dans l’air ténu,

 

 

 

Et les collines renvoient l’écho des cloches qui se sont tues,

 

Un éclat lumineux de blé et de terre grasse.

 

 

 

Quel est le nom de cette couleur ? –

 

Couleur du sang séché des vieux murs au soleil,

 

 

 

Du sang des vieux moignons, des cœurs carbonisés.

 

La veuve, avec son portefeuille noir et ses trois filles,

 

 

 

La veuve nécessaire au milieu des bouquets,

 

Enveloppe son visage comme du linge délicat

 

 

 

Qu’elle ne dépliera plus.

 

Un ciel, infesté de sourires réservés pour plus tard,

 

 

 

Ecoule tous ses nuages.

 

Les fleurs des fiançailles épuisent leur fraîcheur,

 

 

 

Et l’âme est fiancée, fiancée en ce lieu paisible,

 

Et le fiancé est rouge et négligent, il n’a pas de visage

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Valérie Rouzeau

 

In, Sylvia Plath : « Ariel »

 

Editions Gallimard (Poésie), 2009

 

 

 

Berck plage 

 

I

 

Et voilà la mer, cette grande absence.

 

Le soleil – ventouse aspire ma brûlure.

 

 

 

 

Des sorbets aux couleurs électriques, puisés à même le gel

 

Par de pâles filles, courent le ciel en des mains écorchées

 

 

 

 

Pourquoi ce calme ? Que me cache-t-on ?

 

J’ai deux jambes et je vais souriante.

 

 

 

 

Un étouffoir de sable tue les vibrations ;

 

Il s’étend sur des milles, les voix amenuisées

 

 

 

 

Flottent irréelles et rétrécies à demi.

 

La ligne de vision, échauffées par les surfaces nues,

 

 

 

 

Revient en boomerang et nous blesse.

 

Pourquoi s’étonner de ses lunettes noires,

 

 

 

 

Pourquoi s’étonner de sa noire casaque ?

 

Et le voilà qui vient parmi les pêcheurs

 

 

 

 

Qui lui font un mur de leurs dos.

 

Ils manient ces verts et noirs losanges comme des lambeaux de chair.

 

 

 

La mer, qui les cristallise, recule et rampe,

 

En mille vipères qui sifflent de détresse…

 

 

 

Traduit de l’anglais par Laure Vernière

 

In, Sylvia Plath : « Ariel »

 

Edition des Femmes, 1978

 

De la même autrice :

 

L’agneau de Marie / Mary’s Song (11/10/2015)  

 

Lettre d’amour / Love letter (11/10/2016)

 

Wuthering Heights(11/10/2018)

 

Traversée / Crossing the water (03/12/2023)

 

Sylvia Plath : Coquelicots... / Poppies... (03/12/2024)

 

Sylvia Plath : Finistère / Finisterre (03/12/2025)

 

 

 

 

 Berck-plage

 

I

 

 

This is the sea, then, this great abeyance.

 

How the sun's poultice draws on my inflammation.

 

 


 

Electrifyingly-colored sherbets, scooped from the freeze

 

By pale girls, travel the air in scorched hands.

 

 



Why is it so quiet, what are they hiding?

 

 I have two legs, and I move smilingly..

 

 



A sandy damper kills the vibrations;

 

It stretches for miles, the shrunk voices

 

 



Waving and crutchless, half their old size.

 

The lines of the eye, scalded by these bald surfaces,

 

 



Boomerang like anchored elastics, hurting the owner

 

Is it any wonder he puts on dark glasses?

 

 



Is it any wonder he affects a black cassock?

 

Here he comes now, among the mackerel gatherers

 

 



Who wall up their backs against him.

 

They are handling the black and green lozenges like the parts of a body.

 

 



The sea, that crystallized these,

 

Creeps away, many-snaked, with a long hiss of distress.

 

 

II

 

 

This black boot has no mercy for anybody.


Why should it, it is the hearse of a dad foot,

 



The high, dead, toeless foot of this priest


Who plumbs the well of his book,

 



The bent print bulging before him like scenery.


Obscene bikinis hid in the dunes,

 

 



Breasts and hips a confectioner's sugar


Of little crystals, titillating the light,

 



While a green pool opens its eye,


Sick with what it has swallowed ——

 



Limbs, images, shrieks.  Behind the concrete bunkers


Two lovers unstick themselves.

 



O white sea-crockery,


What cupped sighs, what salt in the throat….

 



And the onlooker, trembling,


Drawn like a long material

 



Through a still virulence,


And a weed, hairy as privates

 

.III

 


On the balconies of the hotel, things are glittering.


Things, things——

 



Tubular steel wheelchairs, aluminum crutches.


Such salt-sweetness.  Why should I walk

 



Beyond the breakwater, spotty with barnacles?


I am not a nurse, white and attendant,
 

 


I am not a smile.


These children are after something, with hooks and cries,

 



And my heart too small to bandage their terrible faults.


This is the side of a man:  his red ribs,

 



The nerves bursting like trees, and this is the surgeon:


One mirrory eye——

 



A facet of knowledge.


On a striped mattress in one room

 



An old man is vanishing.


There is no help in his weeping wife.

 



Where are the eye-stones, yellow and valuable,


And the tongue, sapphire of ash.

 

IV



A wedding-cake face in a paper frill.


How superior he is now.

 



It is like possessing a saint.


The nurses in their wing-caps are no longer so beautiful;

 



They are browning, like touched gardenias.


The bed is rolled from the wall.

 



This is what it is to be complete.  It is horrible.


Is he wearing pajamas or an evening suit

 



Under the glued sheet from which his powdery beak


Rises so whitely unbuffeted?

 

 


They propped his jaw with a book until it stiffened


And folded his hands, that were shaking:  goodbye, goodbye.

 



Now the washed sheets fly in the sun,


The pillow cases are sweetening.

 



It is a blessing, it is a blessing:


The long coffin of soap-colored oak,

 



The curious bearers and the raw date


Engraving itself in silver with marvelous calm.

 

V


The gray sky lowers, the hills like a green sea


Run fold upon fold far off, concealing their hollows,

 



The hollows in which rock the thoughts of the wife——


Blunt, practical boats

 



Full of dresses and hats and china and married daughters.


In the parlor of the stone house

 



One curtain is flickering from the open window,


Flickering and pouring, a pitiful candle.

 



This is the tongue of the dead man:  remember, remember.


How far he is now, his actions

 



Around him like living room furniture, like a décor.


As the pallors gather——

 



The pallors of hands and neighborly faces,


The elate pallors of flying iris.

 



They are flying off into nothing:  remember us.


The empty benches of memory look over stones,

 



Marble facades with blue veins, and jelly-glassfuls of daffodils.


It is so beautiful up here:  it is a stopping place.

 

VI



The natural fatness of these lime leaves!——


Pollarded green balls, the trees march to church.

 



The voice of the priest, in thin air,


Meets the corpse at the gate,

 



Addressing it, while the hills roll the notes of the dead bell;


A glittler of wheat and crude earth.

 



What is the name of that color?——


Old blood of caked walls the sun heals,

 



Old blood of limb stumps, burnt hearts.


The widow with her black pocketbook and three daughters,

 



Necessary among the flowers,


Enfolds her lace like fine linen,

 



Not to be spread again.


While a sky, wormy with put-by smiles,

 



Passes cloud after cloud.


And the bride flowers expend a freshness,

 



And the soul is a bride


In a still place, and the groom is red and forgetful, he is featureless.

 

 

Poème précédent en anglais :

 

Percy Bysshe Shelley : L’Île / The Isle (09/09/2017)

 

Poème suivant en anglais :

 

 Allen Ginsberg : Howl (25/10/2017)

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