Sylvia Plath (1932 – 1963) : Berck plage / Berck-plage
Berck-Plage
I
C’est donc cela, la mer, cette immensité hors d’usage.
Le cataplasme du soleil ne peut rien contre ma brûlure.
Dans l’air fusent les couleurs électriques de sorbets
Puisés dans la glace par les mains gercées de filles blêmes.
Pourquoi est-ce si calme, que veux-t-on nous cacher ?
J’ai mes deux jambes et le sourire pour avancer.
Une épaisse couche de sable étouffe les vibrations ;
Elle s’étend sur des kilomètres et des kilomètres,
Et les voix flottent, immatérielles, diminuées de moitié.
Le regard vient heurter contre ces surfaces lisses
Qui renvoient comme un boomerang leur vision blesser l’œil
Faut-il s’en étonner si lui porte des lunettes noires ?
Faut-il s’en étonner s’il a opté pour une soutane ?
Ceux qui s’occupent de rassembler leur butin de sardines
Lui présentent la muraille de leur dos.
Ils manipulent les losanges vert et noir comme les morceaux d’un corps.
La mer aux serpents nombreux qui avait créé ces cristaux
Se retire en rampant et siffle longuement ses détresses.
II
Cette botte noire n’a aucune pitié pour personne
C’est le corbillard d’un pied mort,
Le noble pied mort et amputé de ce prêtre
Qui sonde maintenant le puits de son livre,
Le paysage en relief des caractères imprimés.
Des bikinis obscènes se cachent dans les dunes,
Des seins, des fesses : une confiserie
Dont les cristaux de sucre titillent la lumière,
Alors qu’une eau verte ouvre un œil
Malade de tout ce qu’il a englouti
Des bras, des jambes, des images, des cris. Derrière les bunkers de béton
Deux amants se décollent de leur étreinte.
Oh faïence blanche de la mer,
Que de soupirs ravalés, que de sel au fond de la gorge...
Et celui qui regarde, tremblant,
Tendu comme une longe étoffe
Entre une virulence immobile
Et une herbe touffue comme une toison pubienne.
III
Aux balcons de l’hôtel les choses brillent.
Les choses, les choses –
Des fauteuils roulants aux tubes d’acier, des béquilles en aluminium.
Et la grande douceur du sel. Pourquoi devrais-je marcher
Plus loin que le brise-lames jonché de coquillages ?
Je ne suis pas une infirmière serviable en blouse blanche,
Je ne suis pas un sourire.
Ces enfants cherchent quelque chose, ils lancent des cris, des hameçons,
Mais mon cœur est trop petit pour panser leur terrible faute.
Voici le flanc d’un homme : les côtes rouges.
Les nerfs qui jaillissent comme des arbres, et voici le chirurgien :
Son œil est un miroir –
Une facette de savoir.
Dans une des chambres, sur un matelas rayé,
Un vieil homme est en train de s’éteindre.
Sa femme qui pleure ne peut plus rien pour lui.
Où sont les pierres des yeux, jaunes et précieuses,
Et la langue, saphir de cendre.
Traduit de l’anglais par Valérie Rouzeau
In, Sylvia Plath : « Ariel »
Editions Gallimard (Poésie), 2009
Berck plage
I
Et voilà la mer, cette grande absence.
Le soleil – ventouse aspire ma brûlure.
Des sorbets aux couleurs électriques, puisés à même le gel
Par de pâles filles, courent le ciel en des mains écorchées
Pourquoi ce calme ? Que me cache-t-on ?
J’ai deux jambes et je vais souriante.
Un étouffoir de sable tue les vibrations ;
Il s’étend sur des milles, les voix amenuisées
Flottent irréelles et rétrécies à demi.
La ligne de vision, échauffées par les surfaces nues,
Revient en boomerang et nous blesse.
Pourquoi s’étonner de ses lunettes noires,
Pourquoi s’étonner de sa noire casaque ?
Et le voilà qui vient parmi les pêcheurs
Qui lui font un mur de leurs dos.
Ils manient ces verts et noirs losanges comme des lambeaux de chair.
La mer, qui les cristallise, recule et rampe,
En mille vipères qui sifflent de détresse…
Traduit de l’anglais par Laure Vernière
In, Sylvia Plath : « Ariel »
Edition des Femmes, 1978
De la même autrice :
L’agneau de Marie / Mary’s Song (11/10/2015)
Lettre d’amour / Love letter (11/10/2016)
Wuthering Heights(11/10/2018)
Traversée / Crossing the water (03/12/2023)
Sylvia Plath : Coquelicots... / Poppies... (03/12/2024)
Sylvia Plath : Finistère / Finisterre (03/12/2025)
Berck-plage
I
This is the sea, then, this great abeyance.
How the sun's poultice draws on my inflammation.
Electrifyingly-colored sherbets, scooped from the freeze
By pale girls, travel the air in scorched hands.
Why is it so quiet, what are they hiding?
I have two legs, and I move smilingly..
A sandy damper kills the vibrations;
It stretches for miles, the shrunk voices
Waving and crutchless, half their old size.
The lines of the eye, scalded by these bald surfaces,
Boomerang like anchored elastics, hurting the owner
Is it any wonder he puts on dark glasses?
Is it any wonder he affects a black cassock?
Here he comes now, among the mackerel gatherers
Who wall up their backs against him.
They are handling the black and green lozenges like the parts of a body.
The sea, that crystallized these,
Creeps away, many-snaked, with a long hiss of distress.
II
This black boot has no mercy for anybody.
Why should it, it is the hearse of a dad foot,
The high, dead, toeless foot of this priest
Who plumbs the well of his book,
The bent print bulging before him like scenery.
Obscene bikinis hid in the dunes,
Breasts and hips a confectioner's sugar
Of little crystals, titillating the light,
While a green pool opens its eye,
Sick with what it has swallowed ——
Limbs, images, shrieks. Behind the concrete bunkers
Two lovers unstick themselves.
O white sea-crockery,
What cupped sighs, what salt in the throat….
And the onlooker, trembling,
Drawn like a long material
Through a still virulence,
And a weed, hairy as privates
.III
On the balconies of the hotel, things are glittering.
Things, things——
Tubular steel wheelchairs, aluminum crutches.
Such salt-sweetness. Why should I walk
Beyond the breakwater, spotty with barnacles?
I am not a nurse, white and attendant,
I am not a smile.
These children are after something, with hooks and cries,
And my heart too small to bandage their terrible faults.
This is the side of a man: his red ribs,
The nerves bursting like trees, and this is the surgeon:
One mirrory eye——
A facet of knowledge.
On a striped mattress in one room
An old man is vanishing.
There is no help in his weeping wife.
Where are the eye-stones, yellow and valuable,
And the tongue, sapphire of ash.
Poème précédent en anglais :
Percy Bysshe Shelley : L’Île / The Isle (09/09/2017)
Poème suivant en anglais :
Allen Ginsberg : Howl (25/10/2017)
