Gérard Le Gouic (1936 -) : Autoportraits en noir et bleu
Autoportraits en noir et bleu
A quoi me reconnaître
lorsque je suis à la fenêtre
devant la plaine vide ?
A ces corneilles en groupes
qui montent et descendent
les monticules du vent
comme des enfants dans les dunes ?
A ce verre de vin blanc,
ce vieux pot de confiture
qui mâchonne une fleur,
à ce paletot de laine
plus vrai que ma chair ?
A quoi me reconnaître ?
A ma mémoire ?
Je vis dos à dos avec elle.
A mon imagination ?
Ses domaines sont plus vastes
que les étendues inodores de l’univers,
sa vitesse plus grande
que la plus grande vitesse mesurable,
je suis cependant toujours en retard.
A quoi me reconnaître ?
dans ce creux de planète ?
*
Sans miroir,
je m’observe dans
une branche de merisier,
le crépi d’un mur.
Mes yeux n’apparaissent
à bonne hauteur,
dans leur fidèle couleur.
L’imperfection du bois,
les nervures du plâtre,
les déforment seuls,
les faisant ressembler
tantôt à une flamme en veilleuse,
tantôt à deux poissons bleus.
*
Vous me peignez
tels que je suis
qui est une fausse identité.
Je m’imagine
tel que je me connais,
mais cette connaissance
accroît mon ignorance.
J’habite un corps
qui ne me retiens pas,
une H.L.M. de chair
où, faussaire de moi-même,
je fabrique mes apparences.
*
Je me penche au-dessus de la mer
afin de vous écrire
un portrait reconnaissable,
mais les vagues ne renvoient
que des ombres minérales,
et si je leur appartiens déjà,
je serai toujours de celles
qui vous parleront à voix secrète.
*
Cette tête
ne me convient pas,
ces mains
ne sont pas les gants de ma tendresse.
cette voix
n’est pas celle qui me raconte.
Je vis
à côté de mon corps,
comme auprès d’une maison
un noyer centenaire.
*
Mes mains sur mes yeux
plaquent leurs loupes silencieuses.
Vous lisez alors mieux
le mouvement mou des lèvres,
la tension des joues
au serrement des mâchoires.
.
Si mes doigts descendent sur ma bouche,
vous m’accusez de cécité
parce que vous ne me voyez pas.
S’ils remontent sur mon front,
vous déplorez mon silence
parce que je ne vous entends pas.
*
Quand ma chienne me fixe
ses yeux se posent en réalité
dans mon dos sur le vaisselier,
ou sur la ligne des arbres
par la fenêtre ouverte.
Elle m’observe
comme à travers une porte en perles,
et l’au-delà qu’elle devine soudain,
malgré elle l’inquiète
*
Que je sois nu,
ou habillé,
devant un miroir,
ou derrière une cloison
ne compte pas.
Je me défie par l’intérieur,
et capte de mes yeux soudain sans paupières,
ma peur permanente,
ma solitude au ventre.
Ma fuite est une poursuite
qui ne s’arrêtera pas à ma dernière poussière.
*
Mon sang
repose dans la boîte du cœur,
mon cœur
dans la boîte du corps,
mon corps
dans la boîte du lit,
mon lit
dans la boîte de la chambre,
et ainsi de suite
jusqu’à la boîte du néant.
*
Si vous asséchez
la flaque de sang qui m’encercle,
si vous rassemblez
mes nerfs, mes artères en une pelote
que vous lancerez sur une pente,
si vous formez de mes os un fagot,
et de ma chair ce qui bon vous plaira,
que restera-t-il de moi ?
Encore mon ombre, pardi !
*
Ne cherchez pas à imprimer dans la pierre
mon visage qui la blesserait,
ne lui ajoutez pas des jambes,
des épaules, une poitrine, des bras.
Redressez-la plutôt quand elle se couche,
comme vous relèveriez un arbre, un homme,
puis observez-la de près.
comme pour chercher dans une fourmilière
une fourmi particulière, ;
ou, distraitement, comme on lit
le temps entre les nuages :
vous découvrirez alors
ce qui pourrait encore vivre de mon passage.
*
J’écris poème sur poème
quand le hasard éloigne ses femmes
des courants nerveux de ma chambre,
j’écris dans un agenda
épais comme une tranche de pain de campagne,
aujourd’hui sur la plage de sainte Zita.
Ce carnet à dos rouge
ressemble à une bassine
qu’on sort sous les vielles gouttières
au commencement de la pluie,
il recueille ma force
qui se perdrait autrement.
J’écris poème sur poème
dans la clôture de mon lit
et j’ai quarante ans à peine.
(Un lit n’a pas été assemblé
pour qu’un homme y navigue à l’aveuglette
des nuits et des nuits durant)
Par bonheur je me passe
de toute convoitise,
aussi je peux écrire
comme j’accomplis l’amour.
Pour rien.
*
Je me prétends capable
de me priver de tout,
sauf d’amour.
Et c’est d’amour
que j’aurai manqué.
Je parle
pour mieux me taire.
j’écris
pour changer la vérité.
je bois
pour inverser l’ivresse.
je marche
pour m’enraciner.
je veille
pour perdre la lumière.
je fais l’amour
pour ne pas aimer
*
Le contraire de la pluie,
est-ce la pierre ?
Le contraire de la nuit,
est-ce le jour,
ou une autre nuit ?
Si la mort déplie
un autre visage
arrachez du mien l’un d’eux.
*
J’imaginais
que tout pouvait se bâtir,
se fêter en dehors des lois de l’amour,
et puis j’ai vu
au fond d’une cour,
une tige d’herbe
vaincre la pesanteur
pour se tendre vers le soleil
qu’elle ne rencontrera jamais.
*
Mon sang joue dans ses cornues,
j’accompagne de l’oreille
sa rivière souterraine.
Mes yeux n’observent pas mes yeux,
mes muscles, mes tendons,
deviennent d’exotiques végétaux.
Je me tiens debout
contre les parois de ma chair,
assis entre mes propres bras,
je suis allongé en moi
comme dans un sarcophage.
Mon corps m’étreint tant
qu’il m’interdit tout mouvement.
*
Rien,
je ne suis rien,
même pas un homme
qui marche,
un vivant qui s’arrête,
je ne suis plus
une chair qui parle,
un sang qui rêve...
Vide,
je flotte sur du vide.
*
A chaque portrait
je m’efforce de ne pas répondre,
de vous prendre
ce que vous déroberiez en moi.
A chaque portrait je me cache,
car je suis aurore de bon matin
et vieux, très vieux tous les soirs.
Je vous mens encore puisque je suis
tantôt celui que vous rencontrez,
tantôt celui que vous recelez.
A chaque portrait
je déboutonne un habit
qui dissimule un autre habit.
Je vous ouvre mon cœur,
mais il renferme un second cœur.
*
Je ne suis pas si mal en moi
que vous le pourriez croire.
J’ignore les modes,
et mon habit semble trop large,
le monde,
et ma tête semble trop plate,
j’ignore d’autres langues,
et mon parler semble trop franc.
Il fait pourtant bon
près de la cheminée du cœur,
sous les toits de la peau.
Regardez mes chiennes
à mes côtés qui sommeillent.
Nous nous menaçons une fois l’an ;
pour le bonheur, le reste du temps,
de jardiner ensemble la tendresse.
*
Pourquoi ce silence
entre moi et ce jour d’été,
entre moi et mes tempes ?
Pourquoi ces paroles
et gestes muets
entre une femme et mes bras,
une poitrine et mes lèvres ?
Pourquoi entre moi
et toute chose,
ces transparentes feuilles d’arbre,
cette eau sans couleur ?
Suis-je un mort
qui revit un instant ?
Un vivant
qui meurt passagèrement ?
Les bateaux en bouteille
Edition Telen Arvor, 29000 Quimper, 1985
Du même auteur :
Hôtel des îles (29/11/2015)
Cairn de Barnenez (29/11/2016)
« La campagne semble morte… » (29/11/2017)
Pierres (29/11/2018)
Ici (29/11/2019
La terre aux manoirs d’herbes (1) (29/11/2020)
Le Marcheur d’Afrique (29/11/2021)
La terre aux manoirs d’herbes (2) (29/11/2022)
La terre aux manoirs d’herbes (3) (29/11/2023)
Pommier (29/11/2024)
Nous n’irons plus revoir la mer (29/11/2025)
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