Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le bar à poèmes
29 novembre 2014

Gérard Le Gouic (1936 -) : Autoportraits en noir et bleu

 glg[1]

 

 

Autoportraits en noir et bleu

 

 

A quoi me reconnaître


lorsque je suis à la fenêtre


devant la plaine vide ?

 

 

A ces corneilles en groupes 


qui montent et descendent


les monticules du vent


comme des enfants dans les dunes ?

 

 

A ce verre de vin blanc,


ce vieux pot de confiture


qui mâchonne une fleur,


à ce paletot de laine


plus vrai que ma chair ?

 

 

A quoi me reconnaître ?


A ma mémoire ?


Je vis dos à dos avec elle.


A mon imagination ?


Ses domaines sont plus vastes 


que les étendues inodores de l’univers,


sa vitesse plus grande


que la plus grande vitesse mesurable,


je suis cependant toujours en retard.

 

 

A quoi me reconnaître ?


dans ce creux de planète ?

 

 

*


Sans miroir, 


je m’observe dans


une branche de merisier, 


le crépi d’un mur.


Mes yeux n’apparaissent 


à bonne hauteur,


dans leur fidèle couleur.


L’imperfection du bois,


les nervures du plâtre,


les déforment seuls,


les faisant ressembler


tantôt à une flamme en veilleuse,


tantôt à deux poissons bleus.

 

 

*


Vous me peignez


tels que je suis


qui est une fausse identité.

 

 

Je m’imagine


tel que je me connais,


mais cette connaissance 


accroît mon ignorance.

 

 

J’habite un corps


qui ne me retiens pas,


une H.L.M. de chair


où, faussaire de moi-même,


je fabrique mes apparences.

 

 

*


Je me penche au-dessus de la mer


afin de vous écrire


un portrait reconnaissable,


mais les vagues ne renvoient


que des ombres minérales,


et si je leur appartiens déjà,


je serai toujours de celles


qui vous parleront à voix secrète.

 

 

*


Cette tête


ne me convient pas,

 

 

ces mains


ne sont pas les gants de ma tendresse.

 

 

cette voix


n’est pas celle qui me raconte.

 

 

Je vis


à côté de mon corps,

 

 

comme auprès d’une maison


un noyer centenaire.

 

 

*


Mes mains sur mes yeux


plaquent leurs loupes silencieuses.


Vous lisez alors mieux


le mouvement mou des lèvres,


la tension des joues


au serrement des mâchoires.

 


.
Si mes doigts descendent sur ma bouche,


vous m’accusez de cécité


parce que vous ne me voyez pas.


S’ils remontent sur mon front,


vous déplorez mon silence


parce que je ne vous entends pas.

 

 

*


Quand ma chienne me fixe


ses yeux se posent en réalité


dans mon dos sur le vaisselier,


ou sur la ligne des arbres


par la fenêtre ouverte.


Elle m’observe


comme à travers  une porte en perles,


et l’au-delà qu’elle devine soudain, 


malgré elle l’inquiète

 

*


Que je sois nu,


ou habillé,


devant un miroir, 


ou derrière une cloison


ne compte pas.

 

 

Je me défie par l’intérieur, 


et capte de mes yeux soudain sans paupières,


ma peur permanente,


ma solitude au ventre.

 

 

Ma fuite est une poursuite


qui ne s’arrêtera pas à ma dernière poussière.

 

 

*


Mon sang 


repose dans la boîte du cœur,


mon cœur


dans la boîte du corps,


mon corps


dans la boîte du lit,


mon lit 


dans la boîte de la chambre,


et ainsi de suite


jusqu’à la boîte du néant.

 

 

*


Si vous asséchez 


la flaque de sang  qui m’encercle,


si vous rassemblez


mes nerfs, mes artères en une pelote


que vous lancerez sur une pente,


si vous formez de mes os un fagot,


et de ma chair ce qui bon vous plaira,


que restera-t-il de moi ?


Encore mon ombre, pardi !

 

 

*


Ne cherchez pas à imprimer dans la pierre


mon visage qui la blesserait,


ne lui ajoutez pas des jambes,


des épaules, une poitrine, des bras.


Redressez-la plutôt quand elle se couche,


comme vous relèveriez un arbre, un homme,


puis observez-la de près.


comme pour chercher dans une fourmilière


une fourmi particulière, ;


ou, distraitement, comme on lit


le temps entre les nuages :


vous découvrirez alors


ce qui pourrait encore vivre de mon passage.

 

 

*


J’écris poème sur poème


quand le hasard éloigne ses femmes


des courants nerveux de ma chambre,


j’écris dans un agenda


épais comme une tranche de pain de campagne,


aujourd’hui sur la plage de sainte Zita.

 

 

Ce carnet à dos rouge


ressemble à une bassine


qu’on sort sous les vielles gouttières


au commencement de la pluie,


il recueille ma force 


qui se perdrait autrement.

 

 

J’écris poème sur poème


dans la clôture de mon lit


et j’ai quarante ans à peine.


(Un lit n’a pas été assemblé


pour qu’un homme y navigue à l’aveuglette


des nuits et des nuits durant)

 

 

Par bonheur je me passe


de toute convoitise,


aussi je peux écrire


comme j’accomplis l’amour.


Pour rien.

 

 

*


Je me prétends capable


de me priver de tout,


sauf d’amour.

 

 

Et c’est d’amour


que j’aurai manqué.

 

 

Je parle 


pour mieux me taire.

 

 

j’écris 


pour changer la vérité.

 

 

je bois


pour inverser l’ivresse.

 

 

je marche


pour m’enraciner.

 

 

je veille


pour perdre la lumière.

 

 

je fais l’amour


pour ne pas aimer

 

 

*


Le contraire de la pluie,


est-ce la pierre ?

 

 

Le contraire de la nuit,


est-ce le jour,


ou une autre nuit ?

 

 

Si la mort déplie


un autre visage


arrachez du mien l’un d’eux.

 

*

J’imaginais


que tout pouvait se bâtir,


se fêter en dehors des lois de l’amour,


et puis j’ai vu


au fond d’une cour,


une tige d’herbe


vaincre la pesanteur


pour se tendre vers le soleil


qu’elle ne rencontrera jamais.

 

 

*


Mon sang joue dans ses cornues,


j’accompagne de l’oreille


sa rivière souterraine.


Mes yeux n’observent pas mes yeux,


mes muscles, mes tendons,


deviennent d’exotiques végétaux.

 

 

Je me tiens debout 


contre les parois de ma chair,


assis entre mes propres bras,


je suis allongé en moi


comme dans un sarcophage.

 

 

Mon corps m’étreint tant


qu’il m’interdit tout mouvement.

 

 

*


Rien,


je ne suis rien,


même pas un homme 


qui marche,


un vivant qui s’arrête,


je ne suis plus


une chair qui parle,


un sang qui rêve...


Vide, 


je flotte sur du vide.

 

 

*


A chaque portrait


je m’efforce de ne pas répondre,


de vous prendre


ce que vous déroberiez en moi.

 

 

A chaque portrait je me cache,


car je suis aurore de bon matin


et vieux, très vieux tous les soirs.


Je vous mens encore puisque je suis 


tantôt celui que vous rencontrez,


tantôt celui que vous recelez.

 

 

A chaque portrait


je déboutonne un habit


qui dissimule un autre habit.


Je vous ouvre mon cœur,


mais il renferme un second cœur.

 

 

*


Je ne suis pas si mal en moi


que vous le pourriez croire.

 

 

J’ignore les modes,


et mon habit semble trop large,


le monde,


et ma tête semble trop plate,


j’ignore d’autres langues,


et mon parler semble trop franc.

 

 

Il fait pourtant bon


près de la cheminée du cœur,


sous les toits de la peau.


Regardez mes chiennes


à mes côtés qui sommeillent.


Nous nous menaçons une fois l’an ;


pour le bonheur, le reste du temps,


de jardiner ensemble la tendresse.

 

 

*


Pourquoi ce silence


entre moi et ce jour d’été,


entre moi et mes tempes ?

 

 

Pourquoi ces paroles


et gestes muets


entre une femme et mes bras,


une poitrine et mes lèvres ?

 

 

Pourquoi entre moi 


et toute chose,


ces transparentes feuilles d’arbre,


cette eau sans couleur ?

 

 

Suis-je un mort


qui revit un instant ?


Un vivant


qui meurt passagèrement ?

 

 

 

 

 

Les bateaux en bouteille


Edition Telen Arvor, 29000 Quimper, 1985  
 

 

Du même auteur :

 

Hôtel des îles (29/11/2015)

 

Cairn de Barnenez (29/11/2016)

 

« La campagne semble morte… » (29/11/2017)

 

Pierres (29/11/2018)

 

Ici (29/11/2019

 

La terre aux manoirs d’herbes (1) (29/11/2020)

 

Le Marcheur d’Afrique (29/11/2021) 

 

La terre aux manoirs d’herbes (2) (29/11/2022) 

 

La terre aux manoirs d’herbes (3) (29/11/2023)

 

Pommier (29/11/2024)

 

Nous n’irons plus revoir la mer (29/11/2025)

 

Commentaires
Le bar à poèmes
Archives
Newsletter
128 abonnés