Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le bar à poèmes
16 octobre 2026

Thomas Kinsella (1928 – 2021) : Finistère (2)

 

 

 

Finistère

 

 

 

MOI

 

 

 

Un...

 

 

 

Je flairai le sinistre Atlantique.

 

Finistère...

 

     Finisterre...

 

 

 

La surface de l’océan s’assombrit. La terre derrière moi,

 

avec toutes ses cellules et ses cavités, s’obscurcit.

 

Du haut du tertre, juché sur un rocher aride

 

je scrutai l’horizon du côté du nord-ouest

 

et perçus de nouveau cette infime bavure.

 

Où s’effaçait le dernier rayon du couchant...

 

Un point lumineux ?

 

 

 

Un soupçon du possible

 

nous parcourut l’échine

 

s’insinua dans notre esprit.

 

 

 

Nous fûmes pris d’une soudaine hésitation devant ce vaste océan

 

mais nous étions opiniâtres 

 

et la paix prédatrice nous grisait.

 

D’où venait cette ardeur qui nous rendait

 

si maladroits ? D’où venait cette faim sépulcrale

 

qui taraudait nos pensées en mille places,

 

qui sentait la mort, l’argile et les métaux ternis,

 

les mégalithes dans les ténèbres ?

 

 

 

Dans la baie, à peine éloignés du rivage,

 

nous fûmes ballottés par une forte houle.

 

D’énormes vagues déclives

 

nous soulevaient, retombaient,

 

s’allongeaient, démesurées.

 

 

 

Poussés vers le large un jour et une nuit

 

nous fîmes front, transis par la violence

 

continue du vent océanique.

 

Blottis les uns contre les autres, unis,

 

repliés sur nous-mêmes, cernés par

 

le chaos de sel qui déferlait en silence,

 

nous écoutions le murmure de nos voix

 

sous la morsure des embruns :

 

               - Vent violent va t’apaisant

 

               mère aimable

 

                     sur les flots en furie répands la paix

 

 

 

 

               toi qui nous pousses sans répit

 

               toi que nous rencontrons et ne rencontrons pas

 

               toi dont l’ombre ardente

 

               abrite nos grands monolithes

 

               toi auprès de qui comblés nous nous fixons

 

               nous bâtissons sans jamais nous

 

               fixer, toi dont nous avons gravé

 

               les yeux globuleux et la sainte clameur

 

               sans voix sur des dalles de pierre

 

               fontaines en spirales s’épanouissant sur

 

               des spirales en fontaines qui se ferment

 

               ballets burinés dans le roc

 

               losanges chevrons arc et volutes

 

               ride de rivière talus de terre

 

               cercle de soleil anneau de lune...

 

               toi auprès de qui forcés à te servir

 

               nous avons apaisé notre faim

 

               de déracinés et sommes venus

 

               par un abîme de baleine

 

                                                                    goulet d’ouragan

 

               fosse de sel

 

                                                                               noir néant

 

               reine sereine

 

                                                                    répands la paix

 

 

 

Le cauchemar enfin cessa.

 

dans la brise du matin, inondée de soleil

 

de nouveaux caps arides s’élevèrent au-dessus des vagues.

 

Nous entrâmes dans une profonde baie, pénétrée

 

par tous les courants de l’océan.

 

Nous étions les premiers à aller aussi loin,

 

étourdis de fatigue et de soulagement.

 

Par trois fois le jouet de nos sens, nous faillîmes

 

être jetés conte le même rocher.

 

                                                     (J’avais déjà ressenti tout cela...)

 

La barque glissa au flanc d’une montagne abrupte

 

jusqu’à un creux de rocher paisible où l’écho

 

renvoyait le clapotis des vagues, le murmure de nos voix.

 

Je me tenais à la proue. L’esquif obliqua vers un talus pierreux.

 

Je m’affermis. « Notre Père... » commença quelqu’un

 

et il y eut des éclats de rire. Immobile

 

je cherchais un instant les mots qu’il fallait dire.

 

Tous se turent. Je repris les mots familiers

 

et posai le pied sur la terre ferme. A son contact

 

une force obscure éclata dans mes reins,

 

se déroula en moi, me remonta l’échine.

 

Une lame sur le rocher reflua

 

avec un bruissement de sirène, me happant au talon.

 

Ma langue trébucha.

 

 

 

Qui

 

       est souffle

 

créateur du vent

 

créateur de la vague

 

créateur de cette voix ?

 

 

 

 

Qui

 

       est le taureau aux sept cicatrices

 

le faucon sur la falaise

 

le saumon tapi dans la rivière

 

la rivière tapie dans son limon

 

la furie de la bête

 

la fibre de la fleur

 

une larme au soleil ?

 

 

 

Qui

 

       est le mot qui prononcé

 

fait darder la sagaie

 

       et sème la terreur

 

fait jaillir l’étincelle

 

       et embrase l’esprit ?

 

 

 

 

Quand des hommes se rencontrent sur la colline

 

muets comme des pierres dans l’obscurité

 

                                          (la barque cognait derrière moi)

 

qui est le porte-flambeau ?

 

Qui étudie à fond

 

les positions intéressantes de la lune ?

 

Qui trouve le trou où le soleil se couche ?

 

                                          (J’avançai, les mains tendues)

 

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Godelaine Carpentier

 

In, Denis Rigal : Poésie d’Irlande. Anthologie

 

Editions Sud, 13000 Marseille, 1987

Commentaires
Le bar à poèmes
Archives
Newsletter
142 abonnés