Thomas Kinsella (1928 – 2021) : Finistère (2)
Finistère
MOI
Un...
Je flairai le sinistre Atlantique.
Finistère...
Finisterre...
La surface de l’océan s’assombrit. La terre derrière moi,
avec toutes ses cellules et ses cavités, s’obscurcit.
Du haut du tertre, juché sur un rocher aride
je scrutai l’horizon du côté du nord-ouest
et perçus de nouveau cette infime bavure.
Où s’effaçait le dernier rayon du couchant...
Un point lumineux ?
Un soupçon du possible
nous parcourut l’échine
s’insinua dans notre esprit.
Nous fûmes pris d’une soudaine hésitation devant ce vaste océan
mais nous étions opiniâtres
et la paix prédatrice nous grisait.
D’où venait cette ardeur qui nous rendait
si maladroits ? D’où venait cette faim sépulcrale
qui taraudait nos pensées en mille places,
qui sentait la mort, l’argile et les métaux ternis,
les mégalithes dans les ténèbres ?
Dans la baie, à peine éloignés du rivage,
nous fûmes ballottés par une forte houle.
D’énormes vagues déclives
nous soulevaient, retombaient,
s’allongeaient, démesurées.
Poussés vers le large un jour et une nuit
nous fîmes front, transis par la violence
continue du vent océanique.
Blottis les uns contre les autres, unis,
repliés sur nous-mêmes, cernés par
le chaos de sel qui déferlait en silence,
nous écoutions le murmure de nos voix
sous la morsure des embruns :
- Vent violent va t’apaisant
mère aimable
sur les flots en furie répands la paix
toi qui nous pousses sans répit
toi que nous rencontrons et ne rencontrons pas
toi dont l’ombre ardente
abrite nos grands monolithes
toi auprès de qui comblés nous nous fixons
nous bâtissons sans jamais nous
fixer, toi dont nous avons gravé
les yeux globuleux et la sainte clameur
sans voix sur des dalles de pierre
fontaines en spirales s’épanouissant sur
des spirales en fontaines qui se ferment
ballets burinés dans le roc
losanges chevrons arc et volutes
ride de rivière talus de terre
cercle de soleil anneau de lune...
toi auprès de qui forcés à te servir
nous avons apaisé notre faim
de déracinés et sommes venus
par un abîme de baleine
goulet d’ouragan
fosse de sel
noir néant
reine sereine
répands la paix
Le cauchemar enfin cessa.
dans la brise du matin, inondée de soleil
de nouveaux caps arides s’élevèrent au-dessus des vagues.
Nous entrâmes dans une profonde baie, pénétrée
par tous les courants de l’océan.
Nous étions les premiers à aller aussi loin,
étourdis de fatigue et de soulagement.
Par trois fois le jouet de nos sens, nous faillîmes
être jetés conte le même rocher.
(J’avais déjà ressenti tout cela...)
La barque glissa au flanc d’une montagne abrupte
jusqu’à un creux de rocher paisible où l’écho
renvoyait le clapotis des vagues, le murmure de nos voix.
Je me tenais à la proue. L’esquif obliqua vers un talus pierreux.
Je m’affermis. « Notre Père... » commença quelqu’un
et il y eut des éclats de rire. Immobile
je cherchais un instant les mots qu’il fallait dire.
Tous se turent. Je repris les mots familiers
et posai le pied sur la terre ferme. A son contact
une force obscure éclata dans mes reins,
se déroula en moi, me remonta l’échine.
Une lame sur le rocher reflua
avec un bruissement de sirène, me happant au talon.
Ma langue trébucha.
Qui
est souffle
créateur du vent
créateur de la vague
créateur de cette voix ?
Qui
est le taureau aux sept cicatrices
le faucon sur la falaise
le saumon tapi dans la rivière
la rivière tapie dans son limon
la furie de la bête
la fibre de la fleur
une larme au soleil ?
Qui
est le mot qui prononcé
fait darder la sagaie
et sème la terreur
fait jaillir l’étincelle
et embrase l’esprit ?
Quand des hommes se rencontrent sur la colline
muets comme des pierres dans l’obscurité
(la barque cognait derrière moi)
qui est le porte-flambeau ?
Qui étudie à fond
les positions intéressantes de la lune ?
Qui trouve le trou où le soleil se couche ?
(J’avançai, les mains tendues)
Traduit de l’anglais par Godelaine Carpentier
In, Denis Rigal : Poésie d’Irlande. Anthologie
Editions Sud, 13000 Marseille, 1987