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Le bar à poèmes
16 octobre 2026

Thomas Kinsella (1928 – 2021) : Finistère (1)

 

Thomas Kinsella en Décembre 1971. Photo: Jack MacManus

 

 

 

Finistère

 

 

 

Seul...

 

 

 

J’ai humé l’Atlantique inquiétant.

 

Finistère...

 

     Finisterre...

 

 

 

La surface des eaux s’assombrissait. La terre derrière moi,

 

avec tous ses alvéoles, ces cistes, devenait sombre

 

Du haut d’un bloc de pierre nue, au sommet du cairn,

 

je scrutais l’horizon, au nord-ouest,

 

pressentant de nouveau cette imperceptible déchirure.

 

Là-bas où le dernier rayon du soleil couchant se retirait...

 

Une tache de lumière ?

 

 

 

 

Une larve du possible

 

se tortillait sur l’épine dorsale,

 

rampant jusqu’au cerveau.

 

 

 

Nous avons hésité devant l’immensité de ces eaux,

 

mais notre entêtement nous tournait la tête, joint au chant

 

de la paix prédatrice.

 

 

 

Et qui était celui dont le sang échauffé rendait

 

malhabiles nos mouvements ? De quel spectre de la faim

 

forait-elle dans nos pensées d’innombrables passages,

 

avec cette odeur de mort, d’argile, de métaux sans couleur

 

et de pierres géantes dans l’obscurité ?

 

 

 

Dans la baie, à peine parvenus à quelque distance du rivage,

 

la houle s’empara de nous et nous fûmes à sa merci,

 

les eaux se soulevaient en pentes grises

 

sur lesquelles nous glissions, elles s’effondraient,

 

s’étiraient, montagnes énormes.

 

 

 

Poussés vers le large tout un jour et toute une nuit,

 

nous avons tenu bon, engourdis par la continuelle

 

violence du vent océanique.

 

Nous nous sommes serrés les uns contre les autres, solidaires,

 

et nous sommes repliés sur nous-mêmes, cependant qu’alentour

 

en silence roulait le chaos de sel,

 

et nous avons écouté nos propres bouches

 

murmurer sous la piqûre des embruns :

 

     - Vent mauvais, deviens favorable

 

     et toi, clémente mère,

 

     répands la paix sur l’eau furieuse

 

 

 

     toi qui nous donnas l’inquiétude

 

     toi que nous rencontrons sans te rencontrer

 

     et dans l’ombre adente de qui

 

     nous dressons nos grandes pierres droites

 

     et nous établissons pleinement satisfaits

 

     et bâtissons et demeurons malgré tout

 

     sans nous établir, toi dont nous avons gravé

 

     le regard exorbité sans un mot

 

     et le mugissement sacré sur des dalles de pierre

 

     en spirales jaillissantes ouvrant sur  

 

     des jaillissement en spirales qui se referment

 

     sur des danses de sillons burinées sur la roche

 

     sinuosités zigzags angles volutes

 

     rides de la rivière pentes du terrain

 

     cercles solaires boucles lunaires...

 

     à ton service comme aux travaux forcés

 

     nous avons rassasié nôtre faim

 

     nous les déracinés et sommes parvenus

 

 

 

 

 

     dans un enfer de baleine

 

                                              gosier de tempête

 

     béance de sel

 

                            noir nulle part

 

     reine paisible

 

                            répands la paix

 

 

 

Le mauvais rêve s’acheva enfin.

 

au matin, dans une brise radieuse,

 

des promontoires dénudés se dressèrent, nouveaux au-dessus des vagues.

 

Nous pénétrâmes dans une baie profonde, ouverte

 

à tous les courants de l’Océan.

 

Nous étions parvenus plus loin que quiconque

 

et délirions tant nous étions épuisés et soulagés

 

- par trois fois, nous nous trompâmes et il s’en fallut

 

de peu que nous ne fussions poussés

 

contre le même rocher.

 

                                         (J’avais déjà éprouvé tout cela...)

 

Gardant le cap, nous longeâmes une haute falaise

 

et pénétrâmes dans le calme d’une grande salle rocheuse où résonnait

 

l’écho du bruit des vagues et de nos voix étouffées.

 

J’étais debout à la proue. Nous obliquâmes vers un talus de pierre.

 

Je rétablis mon équilibre. « Notre Père... », dit quelqu’un,

 

et il y eut un léger rire. Debout, sans bouger, je restai

 

quelques instants à chercher les mots appropriés.

 

Le silence se fit parmi eux. Je choisis de redire les mots anciens

 

et je mis pied à terre. Au contact du sol,

 

une énergie de rêve se déchaîna au creux de mes reins,

 

se déploya, grimpa le long de mes vertèbres.

 

La mer à ce moment-là reflua sur la roche

 

avec un sifflement de femelle, m’agrippant au talon.

 

Ma langue trébucha

 

 

 

Qui

 

        est un souffle

 

capable d’engendrer le vent

 

capable d’engendrer ka vague

 

capable d’engendre            cette       voix ?

 

 

 

Qui

 

        est le taureau aux sept cicatrices

 

le faucon sur la falaise

 

le saumon tapi au fond de la nappe d’eau

 

la nappe d’eau au creux de sa terre

 

la fureur de l’animal

 

la fibre de la fleur

 

une larme dans le soleil ?

 

 

 

Qui

 

        est le mot capable une fois prononcé

 

de faire jaillir la lance

 

        et de répandre à flots la terreur

 

de faire jaillir l’étincelle

 

        et d’enflammer les cerveaux ?

 

Quand des hommes se rencontrent sur la colline

 

muets comme des pierres dans le noir   

 

             (l'embarcation collait derrière moi)

 

 

 

qui est le serviteur de toute lumière ?

 

Qui examine en détail

 

les positions favorables de la lune ?

 

Qui sonde le souillard où tombe le soleil ?

 

        (je m’avançai, tendant le bras).

 

 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Jean-Yves Masson

 

In, « Anthologie bilingue de la poésie anglaise »

 

Editions Gallimard (Pléiade), 2005

 

 

 

 

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