Thomas Kinsella (1928 – 2021) : Finistère (1)
/image%2F1371599%2F20261016%2Fob_6f887d_zu7jae3tw34mz7amjribqpgow4-1.jpg)
Thomas Kinsella en Décembre 1971. Photo: Jack MacManus
Finistère
Seul...
J’ai humé l’Atlantique inquiétant.
Finistère...
Finisterre...
La surface des eaux s’assombrissait. La terre derrière moi,
avec tous ses alvéoles, ces cistes, devenait sombre
Du haut d’un bloc de pierre nue, au sommet du cairn,
je scrutais l’horizon, au nord-ouest,
pressentant de nouveau cette imperceptible déchirure.
Là-bas où le dernier rayon du soleil couchant se retirait...
Une tache de lumière ?
Une larve du possible
se tortillait sur l’épine dorsale,
rampant jusqu’au cerveau.
Nous avons hésité devant l’immensité de ces eaux,
mais notre entêtement nous tournait la tête, joint au chant
de la paix prédatrice.
Et qui était celui dont le sang échauffé rendait
malhabiles nos mouvements ? De quel spectre de la faim
forait-elle dans nos pensées d’innombrables passages,
avec cette odeur de mort, d’argile, de métaux sans couleur
et de pierres géantes dans l’obscurité ?
Dans la baie, à peine parvenus à quelque distance du rivage,
la houle s’empara de nous et nous fûmes à sa merci,
les eaux se soulevaient en pentes grises
sur lesquelles nous glissions, elles s’effondraient,
s’étiraient, montagnes énormes.
Poussés vers le large tout un jour et toute une nuit,
nous avons tenu bon, engourdis par la continuelle
violence du vent océanique.
Nous nous sommes serrés les uns contre les autres, solidaires,
et nous sommes repliés sur nous-mêmes, cependant qu’alentour
en silence roulait le chaos de sel,
et nous avons écouté nos propres bouches
murmurer sous la piqûre des embruns :
- Vent mauvais, deviens favorable
et toi, clémente mère,
répands la paix sur l’eau furieuse
toi qui nous donnas l’inquiétude
toi que nous rencontrons sans te rencontrer
et dans l’ombre adente de qui
nous dressons nos grandes pierres droites
et nous établissons pleinement satisfaits
et bâtissons et demeurons malgré tout
sans nous établir, toi dont nous avons gravé
le regard exorbité sans un mot
et le mugissement sacré sur des dalles de pierre
en spirales jaillissantes ouvrant sur
des jaillissement en spirales qui se referment
sur des danses de sillons burinées sur la roche
sinuosités zigzags angles volutes
rides de la rivière pentes du terrain
cercles solaires boucles lunaires...
à ton service comme aux travaux forcés
nous avons rassasié nôtre faim
nous les déracinés et sommes parvenus
dans un enfer de baleine
gosier de tempête
béance de sel
noir nulle part
reine paisible
répands la paix
Le mauvais rêve s’acheva enfin.
au matin, dans une brise radieuse,
des promontoires dénudés se dressèrent, nouveaux au-dessus des vagues.
Nous pénétrâmes dans une baie profonde, ouverte
à tous les courants de l’Océan.
Nous étions parvenus plus loin que quiconque
et délirions tant nous étions épuisés et soulagés
- par trois fois, nous nous trompâmes et il s’en fallut
de peu que nous ne fussions poussés
contre le même rocher.
(J’avais déjà éprouvé tout cela...)
Gardant le cap, nous longeâmes une haute falaise
et pénétrâmes dans le calme d’une grande salle rocheuse où résonnait
l’écho du bruit des vagues et de nos voix étouffées.
J’étais debout à la proue. Nous obliquâmes vers un talus de pierre.
Je rétablis mon équilibre. « Notre Père... », dit quelqu’un,
et il y eut un léger rire. Debout, sans bouger, je restai
quelques instants à chercher les mots appropriés.
Le silence se fit parmi eux. Je choisis de redire les mots anciens
et je mis pied à terre. Au contact du sol,
une énergie de rêve se déchaîna au creux de mes reins,
se déploya, grimpa le long de mes vertèbres.
La mer à ce moment-là reflua sur la roche
avec un sifflement de femelle, m’agrippant au talon.
Ma langue trébucha
Qui
est un souffle
capable d’engendrer le vent
capable d’engendrer ka vague
capable d’engendre cette voix ?
Qui
est le taureau aux sept cicatrices
le faucon sur la falaise
le saumon tapi au fond de la nappe d’eau
la nappe d’eau au creux de sa terre
la fureur de l’animal
la fibre de la fleur
une larme dans le soleil ?
Qui
est le mot capable une fois prononcé
de faire jaillir la lance
et de répandre à flots la terreur
de faire jaillir l’étincelle
et d’enflammer les cerveaux ?
Quand des hommes se rencontrent sur la colline
muets comme des pierres dans le noir
(l'embarcation collait derrière moi)
qui est le serviteur de toute lumière ?
Qui examine en détail
les positions favorables de la lune ?
Qui sonde le souillard où tombe le soleil ?
(je m’avançai, tendant le bras).
Traduit de l’anglais par Jean-Yves Masson
In, « Anthologie bilingue de la poésie anglaise »
Editions Gallimard (Pléiade), 2005