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Le bar à poèmes
21 septembre 2026

Ruy Belo (1933 – 1938) : Vat 69

 

 

 

Vat 69 *

 

 

 

C’était après la mort herberto helder

 

Cela faisait presque trois ans que nous étions morts

 

trois ans jour après jour défalqués sur l’horloge

 

du clocher qui nous recouvrit l’enfance d’ombre :

 

cerceaux sur le parvis – volte du papillon qui se jette dans l’air –

 

partie de billes de cartes (bataille !) pierres qu’on jette

 

sur les têtes sur les nids sur les vitres

 

Ce fut quand commença en vrai et pour de bon

 

la conspiration des lichens des cheveux des fougères

 

dans cette source où nous trempions nos jeunes pieds

 

et tirions des portraits pour mourir à nouveau

 

Nos enfants – nous à nouveau enfants –

 

mangeaient aimaient les oranges ces mêmes fruits

 

mordus jadis quand arrivaient les fêtes de noël

 

dans le jardin que les mains les plus grandes ont bien après laissé abandonné

 

C’était au sortir de la mort ô mon poète

 

l’enfance finissait on festoyait et dans l’entrée

 

nous pensions à la mort – plus jamais – pour la première fois

 

Nous croquions nous sentions des pommes sur le mur dominant la plage

 

nous volions la bassine ou emboîtions le pas de l’homme buissonnier

 

Temps des vacances temps de mer nous allions à la messe

 

la clochette sonnait et l’abbé se tournait vers nous

 

- orate fratres - ou nous allions au cimetière malgré le chichiteux

 

C’était après la mort sur l’enfance si plane

 

le premier noël l’odeur du journal

 

qu’on lit dans la cave ou dans le fournil

 

assis pensifs sur une terre humide

 

C’était l’enfance le soleil tombait quand l’eau coulait

 

entre les pieds de haricots et les trous de taupes

 

écrasés vite faits à coups de bottes

 

le vent soufflait et on venait vanner sur l’aire

 

le chien mangeait la tarte mourait sous le figuier

 

aurait enterrement sépulture croix et beaucoup de fleurs

 

il y avait des mariages mon père parlait

 

des charrettes les épousés nous lançaient des dragées

 

Et les registres mystère temps de la grossesse

 

C’était peut-être l’automne l’asthme était là

 

c’était la fête de l’olive et c’étaient les fritures

 

le dimanche il y avait les ivrognes étendus dans les rues

 

il y avait tant de choses l’automne il y avait cristovam pavia (1)

 

les barques naviguaient parmi la vigne

 

et l’ombre s’étalait le soir devenait dense

 

dans le blanc d’un brouillard cotonneux et compact

 

nuits aux chandelles ombres aux murs

 

et ma mère prenait la carabine allait à la fenêtre

 

on entendait le plomb sur la toiture au loin

 

Leovigildo (2) et marcolino la cache de miguel

 

la sieste le sarclage des femmes

 

la chute du bizarre exposé dans l’église

 

cela et le repas de midi qui n’était pas bon

 

quand on venait de l’école pour savoir des significations

 

C’étaient les adieux aux lapins et aux poules avant les voyages

 

C’étaient les fêtes le vol des melons

 

et la menstruation occulte de la bonne

 

C’était par temps peut-être de tourmentes

 

il y avait du fer sous la paille sous la poule

 

qui couvait ses œufs dans un vieux panier

 

c’étaient nos maisons de galets

 

c’était le carnaval les bals les processions

 

Nous allions à la plage je lisais camilo (3)

 

J’entendais battre la mer et ne pouvais comprendre

 

comment elle se trouvait là si elle avait été ailleurs

 

C’était le temps des premières amours

 

je voyais le paon m’alitais et ne lisais que bien plus tard

 

la partie qui me revenait parmi les filles bien aimées

 

La maison ne se trouvait pas très éloignées des montagnes

 

il n’y avait pas la ville et puis les autres

 

ne mettaient pas encore en cause mon royaume de dieu

 

seigneur de tout ce que je n’ai pas eu après

 

C’était après la mort ou était-ce avant la mort ?

 

Mais il y aurait la mort en vrai et pour de bon ?

 

Je lisais paul et virginie je pleurais je me demandais

 

si tout cela s’était passé

 

C’était mon père ce rêveur incorrigible

 

ne sachant plus que faire de ses jours

 

C’étaient les feuilles neuves et c’étaient les perdreaux

 

hardis mais à peine sortis de leur coquille

 

C’était oui c’était tellement de choses

 

Ce serait réellement après la mort herberto helder

 

 

 

 

* VAT 69 est une marque de whisky mais le titre joue aussi avec vate, du latin classique vates :

 

devin, augure, poète, prophète. Ce poème, écrit en 1969, est une réponse à celui d’Herberto

 

Helder, Canção despovoada (Chanson dépeuplée), qui commence ainsi : « En un temps

 

reposant sur de la soie, une femme immergée chantait le paradis. C’était après la mort. »

 

 

(1) poète portugais (1933 – 1968)

 

(2) Leovigildo et Marcolino :  prénoms surannés et provinciaux, voire campagnards

 

(3) Camilo Castelo Branco (1825 – 1890) ; auteur dominant de la deuxième génération romantique

 

au Portugal, souvent désigné par son prénom.

 

 

 

 

Traduit du portugais par Patrick Quillier


in, « Anthologie de la poésie portugaise contemporaine, 1935 – 2000 »


Editions Gallimard (Poésie), 2003

 

 

 

Vat 69

 

 

 

C’était après la mort herberto helder

 

Cela allait faire trois ans que nous étions morts

 

trois ans jour pour jour décomptés sur l’horloge

 

de la tour qui ombragea notre enfance :

 

les rondes sur le parvis – les comptines dansées –

 

jouer aux billes au trente-et-un les cailloux lancés

 

sur les têtes sur les nids les carreaux

 

C’est à cette époque-là que remonte vraiment

 

la conspiration des lichens des cheveux et des fougères

 

dans le ru où nous trempions nos jeunes pieds

 

et prenions des photos pour mourir encore une fois

 

Nos enfants – nous-mêmes redevenus petits –

 

se régalaient d’oranges de ces mêmes oranges

 

où nous mordions jadis au moment des vacances de noël

 

dans le jardin que des mains grandies laisseraient plus tard à l’abandon

 

C’était juste après la mort ô mon poète

 

c’était dans l’enfance il y avait une fête et dans l’entrée

 

nous songions à la mort – jamais plus – pour la première fois

 

Nous croquions sentions des pommes sur le mur au-dessus de la plage

 

nous volions le seau ou bien nous suivions l’homme aux marionnettes

 

C’était pendant les vacances il y avait la mer et nous allions à la messe

 

nous entendions la clochette le prêtre se tournait vers nous

 

- orate fratres - ou alors nous allions au cimetière malgré les avertissements de

 

     catitinha (1)

 

C’était après la mort sur l’enfance lisse

 

le premier noël l’odeur du journal

 

lu dans le cellier ou le fournil

 

assis pensifs sur la terre battue humide

 

C’était dans l’enfance le soleil tombait pendant que l’eau ruisselait

 

entre les pieds de haricots et les taupinières

 

aussitôt piétinées sous les bottes

 

le vent soufflait et on allait sur l’aire de battage

 

le chien mangeait le gâteau et mourait sous le figuier

 

il aura sa tombe un enterrement une croix beaucoup de fleurs

 

Il y avait des mariages mon père parlait

 

et les mariés sur leur calèche nous lançaient des dragées

 

Et les registres mystère temps de la grossesse

 

C’était peut-être à l’automne l’asthme était là

 

il y avait la fête de l’olive les fritures

 

le dimanche il y avait des ivrognes étalés dans les rues

 

il y avait tant de choses en automne il y avait cristovam pavia

 

C’était le printemps le fleuve montait impétueux

 

les barques naviguaient au milieu des vignes

 

et l’ombre s’gagnait le soir s’épaississait

 

dans un brouillard dense de coton blanc

 

nuit aux chandelles ombres aux murs

 

et ma mère prenait le fusil allait à la fenêtre

 

on entendait le plomb sur le toit au loin

 

Leovigild et marcolin la propriété de miguel

 

la sieste des femmes qui binent

 

la chute du bizarre exposé dans l’église

 

çà et le mauvais déjeuner

 

quand on venait de l’école pour apprendre des significations

 

C’était l’adieu aux lapins et aux poules avant les voyages

 

C’étaient les fêtes et les melons qu’on volait

 

c’étaient les menstrues occultes de la bonne

 

C’était peut-être par des temps de grands orages

 

il y avait du fer dans la paille sous la poule

 

qui couvait ses œufs dans un vieux panier

 

c’était nos maisons en adobe

 

c’était le carnaval les bals les processions

 

Nous allions à la plage je lisais camilo

 

J’entendais battre la mer sans parvenir à comprendre

 

comment elle pouvait être là si elle avait été ailleurs

 

C’était le temps des premières amours

 

je voyais le paon je tombais malade et c’est seulement bien plus tard que je lisais

 

la réplique que j’aurais dû dire aux jeunes filles aimées

 

La maison n’était pas très loin des montagnes

 

la ville n’existait pas et les autres

 

ne mettaient pas encore en doute mon royaume de dieu

 

seigneur de tout ce qu’après je n’ai pas eu

 

Etait-ce après la mort ou bien avant la mort ?

 

Mais la mort existait-elle vraiment ? 

 

Je lisais paul et virginie pleurais en demandant

 

si tout cela avait bien eu lieu

 

C’était mon père c’était ce rêveur incorrigible

 

qui finit par ne plus savoir ce qu’il ferait de ses journées

 

C’étaient les feuilles nouvelles c’étaient les perdreaux

 

à peine sortis de l’oeuf

 

C’était c’était tant de choses

 

Etait-ce vraiment après la mort herberto helder

 

 

 

(1) Durant près d’un demi-siècle entre 1910 et 1960, Antóniojoaquim Ferreira dit « Catitinha »

 

 (le petiot) arpenta les plages et les villes balnéaires du nord de Lisbonne, pour que les enfants

 

puissent traverser sans danger.

 

 

 

Traduit du portugais par Max de Carvalho

 

In, « La poésie du Portugal des origines au XXéme siècle »

 

Editions Chandeigne, 2021

 

 

Du même auteur : Mort à midi / Morte ao meio-dia (21/09/2025)

 

 

 

 

 

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