Ruy Belo (1933 – 1938) : Vat 69
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Vat 69 *
C’était après la mort herberto helder
Cela faisait presque trois ans que nous étions morts
trois ans jour après jour défalqués sur l’horloge
du clocher qui nous recouvrit l’enfance d’ombre :
cerceaux sur le parvis – volte du papillon qui se jette dans l’air –
partie de billes de cartes (bataille !) pierres qu’on jette
sur les têtes sur les nids sur les vitres
Ce fut quand commença en vrai et pour de bon
la conspiration des lichens des cheveux des fougères
dans cette source où nous trempions nos jeunes pieds
et tirions des portraits pour mourir à nouveau
Nos enfants – nous à nouveau enfants –
mangeaient aimaient les oranges ces mêmes fruits
mordus jadis quand arrivaient les fêtes de noël
dans le jardin que les mains les plus grandes ont bien après laissé abandonné
C’était au sortir de la mort ô mon poète
l’enfance finissait on festoyait et dans l’entrée
nous pensions à la mort – plus jamais – pour la première fois
Nous croquions nous sentions des pommes sur le mur dominant la plage
nous volions la bassine ou emboîtions le pas de l’homme buissonnier
Temps des vacances temps de mer nous allions à la messe
la clochette sonnait et l’abbé se tournait vers nous
- orate fratres - ou nous allions au cimetière malgré le chichiteux
C’était après la mort sur l’enfance si plane
le premier noël l’odeur du journal
qu’on lit dans la cave ou dans le fournil
assis pensifs sur une terre humide
C’était l’enfance le soleil tombait quand l’eau coulait
entre les pieds de haricots et les trous de taupes
écrasés vite faits à coups de bottes
le vent soufflait et on venait vanner sur l’aire
le chien mangeait la tarte mourait sous le figuier
aurait enterrement sépulture croix et beaucoup de fleurs
il y avait des mariages mon père parlait
des charrettes les épousés nous lançaient des dragées
Et les registres mystère temps de la grossesse
C’était peut-être l’automne l’asthme était là
c’était la fête de l’olive et c’étaient les fritures
le dimanche il y avait les ivrognes étendus dans les rues
il y avait tant de choses l’automne il y avait cristovam pavia (1)
les barques naviguaient parmi la vigne
et l’ombre s’étalait le soir devenait dense
dans le blanc d’un brouillard cotonneux et compact
nuits aux chandelles ombres aux murs
et ma mère prenait la carabine allait à la fenêtre
on entendait le plomb sur la toiture au loin
Leovigildo (2) et marcolino la cache de miguel
la sieste le sarclage des femmes
la chute du bizarre exposé dans l’église
cela et le repas de midi qui n’était pas bon
quand on venait de l’école pour savoir des significations
C’étaient les adieux aux lapins et aux poules avant les voyages
C’étaient les fêtes le vol des melons
et la menstruation occulte de la bonne
C’était par temps peut-être de tourmentes
il y avait du fer sous la paille sous la poule
qui couvait ses œufs dans un vieux panier
c’étaient nos maisons de galets
c’était le carnaval les bals les processions
Nous allions à la plage je lisais camilo (3)
J’entendais battre la mer et ne pouvais comprendre
comment elle se trouvait là si elle avait été ailleurs
C’était le temps des premières amours
je voyais le paon m’alitais et ne lisais que bien plus tard
la partie qui me revenait parmi les filles bien aimées
La maison ne se trouvait pas très éloignées des montagnes
il n’y avait pas la ville et puis les autres
ne mettaient pas encore en cause mon royaume de dieu
seigneur de tout ce que je n’ai pas eu après
C’était après la mort ou était-ce avant la mort ?
Mais il y aurait la mort en vrai et pour de bon ?
Je lisais paul et virginie je pleurais je me demandais
si tout cela s’était passé
C’était mon père ce rêveur incorrigible
ne sachant plus que faire de ses jours
C’étaient les feuilles neuves et c’étaient les perdreaux
hardis mais à peine sortis de leur coquille
C’était oui c’était tellement de choses
Ce serait réellement après la mort herberto helder
* VAT 69 est une marque de whisky mais le titre joue aussi avec vate, du latin classique vates :
devin, augure, poète, prophète. Ce poème, écrit en 1969, est une réponse à celui d’Herberto
Helder, Canção despovoada (Chanson dépeuplée), qui commence ainsi : « En un temps
reposant sur de la soie, une femme immergée chantait le paradis. C’était après la mort. »
(1) poète portugais (1933 – 1968)
(2) Leovigildo et Marcolino : prénoms surannés et provinciaux, voire campagnards
(3) Camilo Castelo Branco (1825 – 1890) ; auteur dominant de la deuxième génération romantique
au Portugal, souvent désigné par son prénom.
Traduit du portugais par Patrick Quillier
in, « Anthologie de la poésie portugaise contemporaine, 1935 – 2000 »
Editions Gallimard (Poésie), 2003
Vat 69
C’était après la mort herberto helder
Cela allait faire trois ans que nous étions morts
trois ans jour pour jour décomptés sur l’horloge
de la tour qui ombragea notre enfance :
les rondes sur le parvis – les comptines dansées –
jouer aux billes au trente-et-un les cailloux lancés
sur les têtes sur les nids les carreaux
C’est à cette époque-là que remonte vraiment
la conspiration des lichens des cheveux et des fougères
dans le ru où nous trempions nos jeunes pieds
et prenions des photos pour mourir encore une fois
Nos enfants – nous-mêmes redevenus petits –
se régalaient d’oranges de ces mêmes oranges
où nous mordions jadis au moment des vacances de noël
dans le jardin que des mains grandies laisseraient plus tard à l’abandon
C’était juste après la mort ô mon poète
c’était dans l’enfance il y avait une fête et dans l’entrée
nous songions à la mort – jamais plus – pour la première fois
Nous croquions sentions des pommes sur le mur au-dessus de la plage
nous volions le seau ou bien nous suivions l’homme aux marionnettes
C’était pendant les vacances il y avait la mer et nous allions à la messe
nous entendions la clochette le prêtre se tournait vers nous
- orate fratres - ou alors nous allions au cimetière malgré les avertissements de
catitinha (1)
C’était après la mort sur l’enfance lisse
le premier noël l’odeur du journal
lu dans le cellier ou le fournil
assis pensifs sur la terre battue humide
C’était dans l’enfance le soleil tombait pendant que l’eau ruisselait
entre les pieds de haricots et les taupinières
aussitôt piétinées sous les bottes
le vent soufflait et on allait sur l’aire de battage
le chien mangeait le gâteau et mourait sous le figuier
il aura sa tombe un enterrement une croix beaucoup de fleurs
Il y avait des mariages mon père parlait
et les mariés sur leur calèche nous lançaient des dragées
Et les registres mystère temps de la grossesse
C’était peut-être à l’automne l’asthme était là
il y avait la fête de l’olive les fritures
le dimanche il y avait des ivrognes étalés dans les rues
il y avait tant de choses en automne il y avait cristovam pavia
C’était le printemps le fleuve montait impétueux
les barques naviguaient au milieu des vignes
et l’ombre s’gagnait le soir s’épaississait
dans un brouillard dense de coton blanc
nuit aux chandelles ombres aux murs
et ma mère prenait le fusil allait à la fenêtre
on entendait le plomb sur le toit au loin
Leovigild et marcolin la propriété de miguel
la sieste des femmes qui binent
la chute du bizarre exposé dans l’église
çà et le mauvais déjeuner
quand on venait de l’école pour apprendre des significations
C’était l’adieu aux lapins et aux poules avant les voyages
C’étaient les fêtes et les melons qu’on volait
c’étaient les menstrues occultes de la bonne
C’était peut-être par des temps de grands orages
il y avait du fer dans la paille sous la poule
qui couvait ses œufs dans un vieux panier
c’était nos maisons en adobe
c’était le carnaval les bals les processions
Nous allions à la plage je lisais camilo
J’entendais battre la mer sans parvenir à comprendre
comment elle pouvait être là si elle avait été ailleurs
C’était le temps des premières amours
je voyais le paon je tombais malade et c’est seulement bien plus tard que je lisais
la réplique que j’aurais dû dire aux jeunes filles aimées
La maison n’était pas très loin des montagnes
la ville n’existait pas et les autres
ne mettaient pas encore en doute mon royaume de dieu
seigneur de tout ce qu’après je n’ai pas eu
Etait-ce après la mort ou bien avant la mort ?
Mais la mort existait-elle vraiment ?
Je lisais paul et virginie pleurais en demandant
si tout cela avait bien eu lieu
C’était mon père c’était ce rêveur incorrigible
qui finit par ne plus savoir ce qu’il ferait de ses journées
C’étaient les feuilles nouvelles c’étaient les perdreaux
à peine sortis de l’oeuf
C’était c’était tant de choses
Etait-ce vraiment après la mort herberto helder
(1) Durant près d’un demi-siècle entre 1910 et 1960, Antóniojoaquim Ferreira dit « Catitinha »
(le petiot) arpenta les plages et les villes balnéaires du nord de Lisbonne, pour que les enfants
puissent traverser sans danger.
Traduit du portugais par Max de Carvalho
In, « La poésie du Portugal des origines au XXéme siècle »
Editions Chandeigne, 2021
Du même auteur : Mort à midi / Morte ao meio-dia (21/09/2025)