Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le bar à poèmes
13 septembre 2025

Mathieu Bénézet (1946 – 2013) : L’ombre près des tempes

 

 

 

L’ombre près des tempes

 


L’ombre attachée aux yeux


ou les tempes


mais dis-je cette


bouche oubliée


rouverte sur le vide


elle ne parle plus, disait-il

 

 

près des pierres elle


recompose l’ombre


égrenant le vide


sans bouger la bouche qui

 

 

déroulait le fil


enroulé aux membres silencieux

 

 

toute cette 


eau qui s’en va


me fait


penser à la voix d’


elle qui touchait les pierres 


sombres

 

 

couchée près des tombes


elle disait


non ce n’est pas cela c’


était l’ombre


une tête 


appesantie


il ne faut pas


toucher les morts

 

 

pourquoi parler disait-elle


attends-toi au


silence

 

 

uniquement 


nous ne sommes pas

 

 

ce n’est pas toi qui parles


oublie même d’avoir parlé


reste


patiemment


sans connaître que tu parles

 

 


Longtemps, ta bouche dans le plâtre


une espèce de mort du visage  me faisait parler.


Non, je n’ai pas voulu t’entourer. Je dispersais des linges


près de tes branches pour dévoiler ton corps à la mort.


Avec de l’eau je rinçais ta bouche. Je berçais la tête


enroulée d’ombre et de douleur. Le crâne allait


en arrière. Tu avais la bouche contre la vitre.


Tu as dû dormir. Ô ce temps d’avant la lèvre maternelle


les hommes broyaient des enfants imaginaires


dans leurs bouches orales mouillées


de larmes que je ne voyais pas. Je parlais dans les linges


le mélange des matières parfois leur souplesse mélangée


aux cadavres. Ô plâtre du visage


il faut un temps énorme pour venir au corps


faire le départ entre homme et femme. Tu disais


je ne trouve pas le corps – fille qui me manque


seulement la bouche. Oh je n’ai rien pour commencer


seulement le malheur du commencement. Ô imagine (roman)


un entassement de cailloux ce que serait la position


endormie du corps que je n’ai pas connu. Elle craignait


que mon corps ne ressemble au corps dénué des pierres.


Je te l’ai dit je n’ai pas voulu t’enterrer. Je voulais 


placer la tête près des tombes pour rafraîchir


tes tempes avec le marbre. Je n’ai pas découvert 


ce qui me faisait parler à travers l’eau des larmes.


Non, je ne t’ai pas abandonnée ni entourée


à peine t’ai-je connue. Elle comparaît nos lèvres


à l’écume mais pourquoi. Je disais ensuite


que son corps dormait dans la métaphore. Elle nommait


nos lèvres endolories roman. Le souffle attaché


par des liens invisibles était la parole d’une langue jumelle


qu’elle cherchait à inventer. Mais dors-tu encore contrecouchée


près des vitres, le souffle comparable à l’ombre ? Non,


nous ne sommes pas parents des morts. Les corps anéantis


sont le roman que je veux écrire.


J’écris remuant la peau du cadavre ; jamais


je ne toucherai la veine ni le cœur. Quel corps dessine la peur 


au travers de la langue ? Assise près des morts


tu comparais la langue à l’alignement des tombes ;


tu comparais la voix au crissement des graviers


sous la plante des pieds. Ô corps des larmes qu’elle agitait


comme un hochet j’ai le souvenir d’avoir parlé. Mais


ai-je seulement parlé dis-moi, ai-je seulement parlé ?


Tu étais couverte d’ombre, l’eau bougeait sur tes lèvres,


je n’ai pas le souvenir que tu aies parlé.

 

 

 


Revue « Conséquence #3 », 2019
 

Commentaires
Le bar à poèmes
Archives
Newsletter
124 abonnés