Mathieu Bénézet (1946 – 2013) : L’ombre près des tempes
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L’ombre près des tempes
L’ombre attachée aux yeux
ou les tempes
mais dis-je cette
bouche oubliée
rouverte sur le vide
elle ne parle plus, disait-il
près des pierres elle
recompose l’ombre
égrenant le vide
sans bouger la bouche qui
déroulait le fil
enroulé aux membres silencieux
toute cette
eau qui s’en va
me fait
penser à la voix d’
elle qui touchait les pierres
sombres
couchée près des tombes
elle disait
non ce n’est pas cela c’
était l’ombre
une tête
appesantie
il ne faut pas
toucher les morts
pourquoi parler disait-elle
attends-toi au
silence
uniquement
nous ne sommes pas
ce n’est pas toi qui parles
oublie même d’avoir parlé
reste
patiemment
sans connaître que tu parles
Longtemps, ta bouche dans le plâtre
une espèce de mort du visage me faisait parler.
Non, je n’ai pas voulu t’entourer. Je dispersais des linges
près de tes branches pour dévoiler ton corps à la mort.
Avec de l’eau je rinçais ta bouche. Je berçais la tête
enroulée d’ombre et de douleur. Le crâne allait
en arrière. Tu avais la bouche contre la vitre.
Tu as dû dormir. Ô ce temps d’avant la lèvre maternelle
les hommes broyaient des enfants imaginaires
dans leurs bouches orales mouillées
de larmes que je ne voyais pas. Je parlais dans les linges
le mélange des matières parfois leur souplesse mélangée
aux cadavres. Ô plâtre du visage
il faut un temps énorme pour venir au corps
faire le départ entre homme et femme. Tu disais
je ne trouve pas le corps – fille qui me manque
seulement la bouche. Oh je n’ai rien pour commencer
seulement le malheur du commencement. Ô imagine (roman)
un entassement de cailloux ce que serait la position
endormie du corps que je n’ai pas connu. Elle craignait
que mon corps ne ressemble au corps dénué des pierres.
Je te l’ai dit je n’ai pas voulu t’enterrer. Je voulais
placer la tête près des tombes pour rafraîchir
tes tempes avec le marbre. Je n’ai pas découvert
ce qui me faisait parler à travers l’eau des larmes.
Non, je ne t’ai pas abandonnée ni entourée
à peine t’ai-je connue. Elle comparaît nos lèvres
à l’écume mais pourquoi. Je disais ensuite
que son corps dormait dans la métaphore. Elle nommait
nos lèvres endolories roman. Le souffle attaché
par des liens invisibles était la parole d’une langue jumelle
qu’elle cherchait à inventer. Mais dors-tu encore contrecouchée
près des vitres, le souffle comparable à l’ombre ? Non,
nous ne sommes pas parents des morts. Les corps anéantis
sont le roman que je veux écrire.
J’écris remuant la peau du cadavre ; jamais
je ne toucherai la veine ni le cœur. Quel corps dessine la peur
au travers de la langue ? Assise près des morts
tu comparais la langue à l’alignement des tombes ;
tu comparais la voix au crissement des graviers
sous la plante des pieds. Ô corps des larmes qu’elle agitait
comme un hochet j’ai le souvenir d’avoir parlé. Mais
ai-je seulement parlé dis-moi, ai-je seulement parlé ?
Tu étais couverte d’ombre, l’eau bougeait sur tes lèvres,
je n’ai pas le souvenir que tu aies parlé.
Revue « Conséquence #3 », 2019